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Full text of "Le sac de Dinant et le légendes du livre blanc allemand du 10 mai 1915"

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M. TSCHOFFEN 

PROCUREUR DU ROI DE L'ARRONDISSEMENT 
DE DINANT 



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LES LÉGENDES 
LIVRE BLANC ALLEMAND 

DU 10 MAI 1915 



PRO JUSTITIA 



1917 



Prix : 5 Francs* 



s. A. i^uTURA, lëyde (hollande) 



LE SAC DE DINANT 

ET 

LES LÉGENDES 
DU LIVRE BLANC ALLEMAND 

DU 10 MAI 1915 



M. TSCHOFFEN 

PROCUREUR DU ROI DE L'ARRONDISSEMENT 
DE DINANT 



LE SAC DE DINANT 

ET 

LES LEGENDES 
DU LIVRE BLANC ALLEMAND 

DU 10 MAI 1915 




S. A FUTURA, LEYDE (hOLLANDE) 



CHAPITRE I 



Dînant. Sa Topographie, sa Population 

Le LIVRE BLANC du 10 mai 1915 sur " la conduite con- 
traire au droit des gens de la population belge dans sa lutte 
contre les troupes allemandes, „ volume publié par le départe- 
ment des Affaires étrangères allemand, donne les renseigne- 
ments suivants au sujet de la topographie de Dinant. 

" La ville avec ses faubourgs de Leffe et Des Rivages sur 
la rive droite, de Neffe, de St Médard et de Bouvignes (1) sur 
la rive gauche, est située sur la Meuse, dans une vallée profonde. 
Les deux rives sont escarpées et rocheuses en maints endroits; 
elles montent en terrasses jusqu'à une hauteur de 70 mètres en- 
viron; la rive droite est un peu plus élevée que la rive gauche. 
A peu près, au milieu de la ville, s'élève le fort, sur la rive 
droite, à une hauteur d'environ 100 mètres. Tout près de là, vers 
le Nord, débouche la route principale qui vient de Sorinnes. 
Deux autres voies d'accès venant de l'Est se trouvent dans les 
vallées latérales, profondément encaissées, qui aboutissent à Leffe 
et Aux Rivages. „ (2) 

En ce qui concerne les voies à suivre pour permettre à des 
troupes en marche de s'écouler vers Dinant, cette description 
est parfaite. 

Mais, pour mettre le lecteur à même de se rendre compte des 
phases du combat que les francs-tireurs auraient livré aux trou- 
pes allemandes dans les rues de la ville, il eut été utile de faire 
connaître la configuration de celle-ci. 

Le Livre Blanc s'en abstient. 

Essayons de combler cette lacune. 



(1) Leffe, Les Rivages, Neffe et St Médart forment réellement les faubourgs 
de Dinant. Bouvignes est une commune distincte, dont l'agglomération est 
située à 2 kilomètres de l'extrémité N. de Dinant. 

(2) Ce passage se trouve dans " l'aperçu général „ qui placé en tête du 
chapitre du Livre Blanc, relatif aux événements de Dinant, est signé par le 
major Berner et le Kammergerichtnat Dr Wagner au nom du Bureau militaire 
d'Enquête sur les violations des lois de la guerre créé au Ministère de la 
guerre à Berlin. (V. p. 117 à 124 du Livre Blanc). La traduction de cet aperçu 
général est reproduite dans un des chapitres suivants. 



6 



LE SAC DE DINANf 



Etranglée dans une étroite vallée, entre la Meuse qui la borde 
et les collines rocheuses qui la dominent, Dinant (7.700 hab.) 
située sur la rive droite du fleuve, donne l'aspect d'une ville 
toute étirée en longueur. Un quai longe la Meuse. Une intermi- 
nable rue parcourt la ville du Sud (Les Rivages) au Nord (Leffe). 
Aux endroits de plus grande largeur, une ruelle est en outre 
tracée au pied des roches. Réunissant ces longues artères, deux 
rues et quelques ruelles les coupent perpendiculairement. De 
médiocre dimension, la Grand'Place n'est pas entièrement bordée 
de maisons du côté du fleuve sur lequel elle s'ouvre en donnant 
accès au seul pont de la ville. Dominant de tout près cette place - 
et son admirable église gothique, une énorme masse rocheuse, 
coupée à pic et sur laquelle est tapie une vieille citadelle depuis 
longtemps devenue propriété privée, forme la caractéristique bien 
connue du site Dinantais. C'était hier une altière couronne dont 
s'énorgueillissait la ville, aujourd'hui ce n'est plus que la lourde 
pierre d'un immense tombeau. 

En beaucoup d'endroits la vallée se resserre au point que 
seule, la rue principale subsiste ; ailleurs, cette artère même ne 
comprend plus qu'une seule rangée de maisons construites face 
à la Meuse, tandis que, par places, l'étranglement devient tel que 
les habitations diparaissent, la chaussée seule pouvant se glisser 
entre les collines et le fleuve. 

Les faubourgs de St Médard et de Neflfe sont jetés sur la rive 
gauche de la Meuse. 

Dinant fut envahie au Sud (quartier Des Rivages) par la route 
de Froidveau, venant de Boisseilles, au Nord (quartier de Leflfe) 
par la route venant de Thynes et, au centre, par deux autres 
voies: 1^ la route de Ciney (1), débouchant au faubourg Saint 
Pierre par la courte antenne bordée de maisons que forme, à 
l'Est de l'agglomération, la rue Saint Jacques ; 2" le chemin des- 
cendant d'Herbuchenne, qui aboutit au quartier Saint Nicolas. 
L'infanterie allemande utilisa en outre, pour pénétrer en ville, 
des sentiers de montagne serpentant sur les collines. 

Une ville de près de 4 kil. de longueur, avec une largeur de 
300 mètres à peine aux endroits où elle est le moins étranglée, 
bordée, sur un de ses flancs, par un fleuve large et profond, 
dominée de l'autre côté par des rochers, dont l'ennemi tient tous 
les endroits accessibles et envahie sur toute sa longueur, ne 
parait guère propice aux embuscades des francs-tireurs. 



(1) Çiney, Soîinnes, Dinant. 



Le sac de DINANT 



1 



Est-ce pour cela que le Livre Blanc allemand, ayant trait aux 
soi-disants exploits de ces francs-tireurs, ne donne, sur la topo- 
graphie locale que des renseignements relatifs aux environs de 
la ville (ce qui constitue un hors d'œuvre), tandis qu'il garde un 
silence complet sur la configuration toute -particulière de la loca- 
lité, plus intéressante cependant à connaître au point de vue des 
combats livrés dans les rues? 

Si la topographie locale rendait impraticable pour les habitants 
toute participation à la bataille, bien plus encore y formait obs- 
tacle le caractère de la population. 

Aimant la douceur du foyer domestique, soucieuse d'un bien- 
être que facilite une aisance assez générale, la population de 
Dinant est honnête et calme. 

Rien ne révèle mieux l'humeur d'un peuple que le choix des 
distractions populaires. C'est pour le jeu de balle et la paisible 
pêche à la ligne, que se passionne le Dinantais. 

Dans le domaine des choses sérieuses, son humeur pacifique 
se caractérise par une extrême répugnance aux choses militaires. 
Un député, par ailleurs très populaire, ne fut plus désigné com- 
me candidat par ses amis politiques au moment des élections 
qui suivirent le vote d'une loi modifiant notre système de recru- 
tement (suppression du remplacement) et renforçant légè- 
rement notre établissement militaire. Motif de l'échec : il avait 
émis un vote favorable à cette loi, que réclamait depuis longtemps 
le patriotisme clairvoyant de Léopold IL Le service, bien léger 
cependant, de la garde-civique, était subi en tant qu'obligation 
légale, mais considéré comme une corvée dont l'ennui et l'inu- 
tilité ne se discutaient pas. Les rudes batteurs de cuivre d'autre- 
fois, si durement châtiés par Charles le Téméraire, avaient aban- 
donné tout esprit militaire en même temps qu'ils troquaient leur 
marteau contre des moules à couques ou se muaient en hôteliers 
et en cabaretiers pleins d'accueil pour l'étranger. 

Se charge qui veut d'expliquer le miracle qui aurait subite- 
ment transformé ce peuple pacifique en une légion d'irréductibles 
et farouches francs-tireurs. 



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LE SAC DE DINANT 



CHAPITRE II 
Les premiers jours de guerre 

Petite ville, Dinant somnolait au bord de son fleuve aux eaux 
lentes, quand l'ultimatum allemand du 2 août 1914 vint troubler 
la quiétude de ses habitants. 

On ne vit pas se produire de manifestations belliqueuses, mais 
aucune divergence d'opinions ne s'éleva au sujet de la réponse 
que rit le Gouvernement Belge à l'outrageante proposition. 
On savait quel était le devoir. On l'accepta sans forfanterie ni 
faiblesse. 

Epris de ses libertés, jaloux de son indépendance le peuple 
belge avait l'âme trop haute pour les abandonner à la peur et 
pour sacrifier en même temps sa loyauté fière, son sens de 
l'honneur et son respect de la foi jurée. Nulle main n'eût voulu 
se tendre pour recevoir les trente deniers de Judas qu'une me- 
nace sans pudeur offrait à la conscience belge pour prix d'une 
forfaiture et tous les cœurs s'émurent d'un légitime orgueil à lire 
la fière et digne réponse opposée par le Gouvernement Belge a 
la sommation allemande. 

Aujourd'hui encore, opprimée, sanglante la Belgique rend 
grâce à son Roi parce qu'il l'a sacrifiée au devoir. 

Dinant fit un adieu rapide aux quelques volontaires que four- 
nit la ville et aux mobilisés qui allaient au sombre et tragique 
devoir. Simplement, sans phrases, comme étaient partis ceux qui 
devaient se battre, en honnêtes gens forts de leur droit, ceux 
qui restaient se préparaient à subir les épreuves que leur réser- 
vait la guerre. Finies, les petites querelles. Les rivalités, les ran; 
cunes sombraient dans un sentiment tout nouveau d'union patrio- 
tique. Des mains qui depuis longtemps se refusaient, se tendaient 
enfin pour une cordiale étreinte. La fierté du sacrifice nettement 
consenti, l'orgueil du nom Belge et de la Patrie héroïque, la 
fraternité du danger commun avaient fondu toutes les âmes dans 
une même impression d'angoisse et une même volonté d'espérance. 

L'aspect de la ville avait changé. Tandis qu'aux fenêtres pal- 
pitaient les chaudes couleurs de notre grave et somptueux dra- 
peau, de l'agitation s'était substituée au calme ordinaire et à 
l'habituelle tranquilité de nos rues. Des gens s'abordaient sans 



LE SAC DE DINANT 



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se connaître et partout des groupes se formaient applaudissant à 
l'héroïque défense de Liège ou commentant fiévreusement de 
fausses nouvelles surgies de sources inconnues. De l'un à l'autre 
groupe on circulait en quête de renseignements tandis que des 
personnes très au courant des secrets militaires des divers pays 
répandaient — confidentiellement — des nouvelles dont la cen- 
sure n'avait pas autorisé la publication, annonçaient les prochains 
mouvements de troupes, indiquaient l'endroit où seraient rem- 
portées les futures victoires et nous apprenaient même des dé- 
faites ennemies que des nécessités stratégiques empêchaient de 
faire connaître. C'est ainsi que j'appris un jour comment les 
armées franco-anglo-belges concentrées à Waterloo venaient d'y 
écraser les Prussiens commandés par le général Blûcherl 

Un commencement de panique survint au sujet de la valeur 
des billets de la banque nationale. Aux guichets de cet établis- 
on s'empressait pour échanger contre du numéraire le papier 
que refusaient certains commerçants. On vit même au bureau de 
poste une pauvre femme acheter, pour un billet de vingt francs, 
des timbres, dont elle n'avait pas l'emploi mais dont elle jugeait 
la valeur moins aléatoire. 

Les magasins de comestibles se vidaient, les ménagères se 
hâtant de s'approvisionner en prévision de la disette à venir. Et 
puis, il faudrait recevoir avec une large hospitalité les troupes 
françaises qui traverseraient la ville au cours de leur marche 
vers l'Allemagne ! 

Avec quelle impatience on les attend depuis que, la Belgique 
envahie, le Gouvernement a fait afficher un avis portant: "Nous 
sommes en état de guerre avec TAllemagne. L'entrée des troupes 
françaises ou anglaises sur le territoire ne doit pas être considéré 
comme un acte d'hostilité. „ 

Déjà on signale dans le Condroz, à quelques kilomètres de 
Dînant, des cavaliers allemands et nous n'avons encore comme 
garnison que quelques sapeurs du génie occupés à miner le pont. 
Celui-ci est gardé militairement par des gardes-civiques. Avec un 
zèle amusant ils en interdisent l'accès même aux personnes qu'ils 
connaissent le mieux, si elles ne peuvent exhiber de laissez- 
passer délivré par l'administration communale. 

Quelques carabiniers belges arrivent enfin, tandis que des 
cavaliers allemands poussent des reconnaissances jusqu'aux abords 
immédiats de la ville. " Gardons-nous de les molester; suivons 
les instructions du gouvernement. Notre sécurité en dépend. „ 
C'est l'exhortation que tout le monde se répète. Et des cours 



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LE SAC t)E DINANT 



improvisés de droit international se tiennent dans tous les grou- 
pes. L'enseignement mutuel qui s'y donne est basé sur l'avis 
officiel que tous les journaux ont reproduit à plusieurs reprises. 

" Aux Civils „ 

" Le Ministre de l'Intérieur recommande aux civils, si l'en- 
" nemi se montre dans leur région : 

" De ne pas combattre ; - 

" De ne proférer ni injures ni menaces ; 

" De se tenir à l'intérieur et de fermer les fenêtres, afin qu'on 
" ne puisse dire qu'il y a eu provocation; 

" Si les soldats occupent pour se défendre une maison ou un 
" hameau isolé, de l'évacuer afin qu'on ne puisse dire que les 
" civils ont tiré ; 

" L'acte de violence commis par un seul civil serait un véri- 
" table crime que la loi punit d'arrestation et condamne, car il 
" pourrait servir de prétexte à une répression sanglante, au pil- 
" lage et au massacre de la population innocente, des femmes 
" et des enfants. „ (1) 

En même temps le gouverneur de la province de Namur 
adressait à la population l'avis suivant : 

Gouvernement Provincial de Namur 

Avis très important 

" Le Gouverneur civil attire la très sérieuse attention des 
" habitants de la province sur le très grave danger qui pourrait 
" résulter pour les civils de se servir d'armes contre l'ennemi. 

" Ils doivent à cet égard, observer, comme il convient du 
" reste, l'abstension la plus complète. 

" C'est à la force publique seule qu'il appartient de défendre 
" le territoire. 



(1) Est-ce ce document que commentait l'empereur d'Allemagne dans son 
télégramme au Président Wilson lorsqu'il disait ; " Le Gouvernement Belge a 
encouragé la population civile à prendre part à cette guerre „? 



LE SAC DE DINANT 



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" Toute inobservation de cette recommandation serait de na- 
" ture à provoquer, le cas échéant, des représailles, des incen- 
" dies, etc. 

" Namur, le 7 Août 1914. „ 

Baron de Montpellier 

Vu et approuvé 
Namur, le 7 Août 1914 
Le Gouverneur Militaire 
Michel. 

La certitude que ces instructions seraient suivies et les garan- 
ties puisées dans les stipulations formelles de la Convention de 
La Haye inspirent confiance. Les craintifs cependant s'empressent 
de rentrer chez eux dès que court, vrai ou faux, le bruit de 
l'approche d'une patrouille ennemie. Médiocrement rassurés par 
la réputation de discipline de l'armée allemande, ces peureux 
redoutent des excès de la part de soldats lancés en avant-garde 
et qui échappent à la surveillance de leurs officiers. Ils se de- 
mandent pourquoi ces hommes respecteraient les lois de la 
guerre mieux que leur Gouvernement n'avait observé le traité 
par lequel la Prusse garantissait notre neutralité. Ils fondent 
leurs soucis et leurs craintes sur le récit que fait la presse des 
massacres de Visé. Ils trouvent peu d'écho cependant. On s'est 
battu à Visé. Quelques personnes y auront été victimes de 
balles perdues ou auront été tuées par des éclats d'obus. Le 
surplus des récits passe pour racontars de journaux en mal d'in- 
formations. Contre les faits qu'ils rapportent proteste l'idée que 
l'on se formânde l'Allemagne civilisée, incapable de se déshono- 
rer par des actes qui rejetteraient l'humanité à plusieurs siècles 
en arrière, à l'âge des invasions des Barbares. Trompeuse 
confiiance ! 

L'administration communale prenait de son côté les mesures 
nécessaires et le Bourgmestre publiait les deux avis suivants : 

I. — Aux habitants de la Ville de Dinant. 

" Avis est donné aux habitants, sous peine d'arrestation im- 
" médiate, d'avoir à porter au bureau de police tous les appareils 
" de transmission ou de réception pour télégraphie sans fil, tou- 
" tes les armes à feu et munitions qu'ils posséderaient. „ 

A Dinant, le 6 Août 1914. 
Le Bourgmestre, 
A. Defoin. 



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LE SAC DE DINANT 



II — Avis aux habitants. 

" Il est formellement signalé aux habitants que les civils ne 
" peuvent se livrer à aucune attaque ou violences par les armes 
" à feu ou autres contre les troupes ennemies. 

" Semblables attaques sont prohibées par le droit des gens et 
" exposeraient leurs auteurs, peut-être même la ville, aux plus 
" graves conséquences. „ 

A Dinant, le 6 Août 1914. 
Le Bourgmestre, 
A. Defoin. 

Bien des gens avaient demandé déjà si le fait de posséder 
des armes ne les mettait pas en danger; aussi, bien que le carac- 
tère belge soit instinctivement hostile aux mesures de police, la 
décision du bourgmestre fut-elle accueillie avec satisfaction. Dans 
le local où furent déposées les armes on put bientôt voir, voisi- 
nant avec des fusils ou des revolvers soigneusement entretenus, 
une étrange collection de pistolets hors d'usage et de vieux fusils 
veufs de leurs chiens. Une surveillance réciproque aurait au be- 
soin suppléé à un défaut d'obéissance de la part de quelques 
citoyens. Personne n'aurait toléré que l'une ou l'autre imprudence 
vint compromettre le résultat des précautions prises par l'autorité. 
Des dénonciations signalant des contraventions furent faites à la 
police et à mon Parquet. Des perquisitions immédiatement pra- 
tiquées en démontrèrent le mal fondé : aucune arme ne fut trou- 
vée et dans chaque cas les intéressés démontrèrÉit facilement 
qu'ils avaient effectué à l'hôtel de ville le dépôt de leurs fusils, 
revolvers et cartouches. 

Le licenciement et le désarmement de la garde-civique suivi- 
rent de peu. 

L'ennemi pouvait arriver. Les mesures utiles de police étaient 
prises et la population avait confiance qu'aucun reproche légitime 
ne lui serait adressé. 

Etonnante façon de se préparer à la résistance, que, d'après 
le Livre Blanc allemand, la population aurait opposée aux armées 
envahissantes ! 

L'Etat-Major allemand a eu certainement connaissance des 
solennels avertissements que le Gouvernement Belge publiait 
dans nos journaux. 

Les officiers et les soldats saxons pénétrant à Dinant ont lu 



LE SAC DE DINANT 



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sur les murs de la ville les avis du Gouverneur de la province 
et du Bourg-mestre de la ville. Par quel remarquable oubli les 
scribes du gouvernement impérial négligent-ils de mentionner 
ces documents dans leur plaidoyer relatif aux événements de 
Dinant ? 

Le 7 Août arriva, par chemin de fer, un détachement du 148 ^ 
d'infanterie française, caserné à Givet, ville frontière située à 20 
kilomètres de^Dinant. La veille étaient déjà apparus des cavaliers 
allemands venus du Hanovre. Il semblait que la présence de 
nos alliés à Dinant eût écarté tout danger et l'on s'imaginait 
déjà les hordes ennemies repoussées par delà la frontière. Mal- 
gré les communiqués des jours suivants annonçant l'entrée des 
Allemands à Liège et le départ du Gouvernement pour Anvers, 
l'espérance ne voulait pas faiblir. Des Français étaient à Dinant, 
on savait que de sérieuses forces de leur cavalerie montaient 
vers le Nord par le Luxembourg. L'insuccès des patrouilles alle- 
mandes aux environs de Dinant et de celles, plus rares, qui se 
hasardaient en ville, la gaîté, l'entrain, la belle assurance des 
Français, ce que l'on voyait, en un mot, dissimulait l'impression 
fâcheuse que les communiqués officiels auraient dû faire naître 
malgré leur optimisme de commande. 

Le 14 Août vers le soir, alerte, fuite des habitants qui se 
réfugient chez eux : un cycliste vient de passer annonçant que 
les Allemands descendent en force sur Dinant. Bientôt une vive 
fusillade éclate vers Anseremme, et pour la première fois les 
nerfs se crispent à Ténervement de la mitrailleuse. Cela dura 
une demi-heure environ et, peu après, on apprit qu'un assez fort 
détachement allemand s'était heurté à un poste français installé 
à Anseremme pour protéger le pont du chemin de fer sur la 
Meuse. L'ennemi n'avait pas tardé à se retirer laissant plusieurs 
morts sur le terrain. Les Français gardèrent la nuit les positions 
qu'ils occupaient les jours précédents : le gros de leurs forces 
occupant la rive gauche de la Meuse ; sur la rive droite le poste 
d'Anseremme, quelques grand'gardes à l'intérieur de Dinant et, 
en dehors de la ville, un détachement assez important pour 
occuper le vieux fort qui la domine. 



14 



Î.E SAC DE DINANT 



CHAPITRE m 
L'agonie de la ville 

Le 15 Août de chaque année, Dinant se réveillait au chant 
des cloches sonnant joyeusement la fête de la Vierge. Tandis 
que la procession du St-Sacrement déroulait ses pompes les 
habitants des villages envahissaient, la ville, dont c'était la ker- 
messe annuelle. Leur foule s'augmentait des flots de touristes 
débarqués des trains et des bateaux à vapeur. Une extraordinaire 
quantité d'automobiles, mêlant à cette cohue ses trépidations et 
ses ronflements ininterrompus, obligeait les piétons poudreux à 
se réfugier aux terrasses des restaurants et des cafés où, dans 
l'animation et les rires d'une journée de fête, ils attendaient la 
soirée pour se rendre au champ de foire. Et alors, devant les 
échoppes des forains, au milieu d'un nuage de poussière chaude 
soulevée par mille pas traînants, la foule circulait lentement, 
assourdie par les sons de l'orchestrion d'un manège de chevaux 
de bois, jusqu'à l'heure où la dernière fusée du traditionnel feu 
d'artifice éteignait sa pluie d'or dans les eaux que le fleuve sem- 
blait rouler plus noires que d'habitude, après tant d'éclats, dont 
elles venaient de s'illuminer 

Cette fois, ce fût le canon qui donna l'aubade à la ville,: l'en- 
nemi cherchait à forcer le passage de la Meuse. 

Je ne veux pas faire œuvre d'imagination en cherchant à dé- 
crire ce combat. Terré dans une cave, comme tout le monde à 
Dinant, j'entendis la bataille sans la voir. A des instants de 
crainte, pendant lesquels je me figurais tantôt la ville écrasée 
par des rafales d'obus, tantôt les cris des habitants fuyant afl'olés 
sous les balles au milieu de l'écroulement des maisons en flam- 
mes, succédaient des heures d'une sécurité relative. Je me rasu- 
rais en songeant à la solidité des voûtes qui nous abritaient 
ainsi qu'à la situation encaissée de la ville dans laquelle les 
Allemands ne pourraient, me semblait-il, s'aventurer sans avoir 
au préalable éteint le feu de l'artillerie française ; à en juger par 
l'orage des canons, celle-ci ne semblait par prête à se taire. 

Une idée fixe m'obsédait: le pont! Tant que je n'entendrais 
pas la détonation sourde annonçant qu'on venait de le faire 
sauter, tout serait bien. C'est que les Français ne se sentaient ■- 



LE SAC DE DINANT 



15 



nullement menacés sur leurs positions de la rive gauche de la 
Meuse. 

L'oreille tendue aux bruits de la bataille, j'essayais en vain de 
me rendre compte de ce qui se passait. Une chose seulement 
me paraissait certaine : au pied du chemin descendant d'Herbu- 
chenne et qui débouche en ville à une centaine de mètres de 
chez moi, une fusillade furieuse ne discontinuait pas. De cet en- 
droit on n'a aucune vue sur la rive gauche ; Français et Alle- 
mands devaient donc s'y trouver face à face, se battant sur le 
corps de leurs camarades tombés pour se fusiller à bout portant. 
Je pus constater plus tard qu'aucune troupe n'avait paru sur ce 
point de la ville. J'avais été induit en erreur par des échos 
déconcertants qui répercutaient de rochers en rochers les bruits 
inaccoutumés de la bataille. Nombre d'habitants furent l'objet 
d'illusions semblables, et il est vraisemblable que, dans la sinis- 
tre journée du 23 Août, bien des Allemands ont été trompés de 
la même façon. Vers midi, une accalmie se produisit: canons et 
mitrailleuses se taisent, la fusillade même devient insignifiante. 
Quelques personnes se risquent jusqu'au seuil de leur maison' 
cherchant à se renseigner sur le développement du combat. 

Sur le fort, le drapeau allemand remplace les couleurs fran- 
çaises qui y flottaient le matin. Plus au Sud, on aperçoit la fumée 
de coups de fusils tirés de celles des meurtrières de la 
tour de Montfort, qui font face aux Allemands. Les Français 
tiennent donc encore dans ce réduit. Impossible d'en savoir 
davantage. 

Soudain, éclatent des salves d'artillerie. Toutes les portes se 
referment et c'est une nouvelle plongée dans les caves. 

Bien que la lutte se fit beaucoup plus violent que dans le 
cours de la matinée, elle inspirait moins de craintes. Accoutumance 
au danger ou confiance que durerait l'immunité dont on avait 
profité jusqu'alors ? Ces deux sentiments, sans doute, concouraient 
à calmer l'anxiété. L'esprit plus libre se reportait vers les souf- 
frances des combattants et s'égarait vers l'horreur du champ de 
bataille. 

Dans la nature impassible, une belle journée d'AoCît empour- 
prant les visages déjà enfiévrés par le combat, illuminant les 
jeunes vies offertes en sacrifice, éclairait aussi les figures crispéés 
des blessés qui, râlant leur soif et leur fièvre, gisaient, la poi- 
trine trouée et les membres broyés, ou se traînaient lamentables 
vers un coin d'ombre, pour y abriter leur agonie. Et la face 
pâle des morts, la bouche ouverte pour un dernier cri de colère 



16 



LE SAC DE DINANT 



OU d'horreur, recevait le suprême baiser d'un soJeil dont l'éclat 
ne brûlait plus les yeux vitreux et hagards, les yeux de ceux qui 
ne verront plus. 

Dans le soif qui tombait, la bataille paraissait près de finir. 
Pour autant que l'on put s'en rendre compte, seule l'artillerie 
française tirait encore quelques coups toujours plus espacés. 

Puis, le silence se fit. 

Dehors tous ! 

Un bruit se répand instantanément. Les Français prenant l'of- 
fensive ont passé la Meuse au chant de la " Marseillaise „. Ils 
ont repris à l'ennemi le vieux fort, sur lequel le drapeau alle- 
mand achève de brûler. C'est la victoire! Des cris d'enthousiasme 
éclatent : " Vive la Belgique ! Vive la France „ ! pendant que, 
sabre au clair, des cavaliers au dolman bleu de ciel passent au 
galop, poursuivant l'ennemi. 

Le lendemain, le pénible spectacle des blessés que l'on trans- 
portait, la vue des linges ensanglantés des ambulances et l'aspect 
lugubre d'une des salles de l'hôtel de ville, oià, côte à côte, des 
cadavres de soldats français étaient rangés, embrumaient cette 
joie d'une ombre triste. 

Les journées du 16 et du 17 Août furent remplies par l'espoir 
de voiries Français, poursuivant leur succès, prendre une vigou- 
reuse offensive. Le 18, on les vit, au contraire, se retrancher sur 
la rive gauche de la Meuse où ils rappelaient leurs postes déta- 
chés en ville. La circulation fut interdite sur le pont qui se 
hérissa de fils barbelés. C'est par barque seulement que civils et 
patrouilles françaises pouvaient encore passer d'une rive à l'autre 
du fleuve. Dans la direction de Namur, les trains ne roulent 
plus. Les blessés sont évacués vers la 'France et les Allemands, 
revenus sur les hauteurs qui dominent la ville, tiraillent — mal- 
gré l'insigne de la Croix Rouge — sur les trains qui emportent 
ces malheureux. 

La situation de Dinant s'assombrit de nouveau. D une rive à 
l'autre s'échangent journellement des balles et des obus qui cau- 
sent aux habitants des alertes continuellement renouvelées. Com- 
me à la veille du 15 Août, des avions allemands passent, très 
haut dans le ciel, survolant les positions françaises. Les Dinan- 
tais *ne tardent pas à se convaincre qu'ils seront, à bref délai, 
les témoins impuissants et apeurés d'une nouvelle bataille. 

La poste n'arrive plus. Le ravitaillement de la ville souffre 
des difficultés : les réserves de farine s'épuisent, on manque de 
levure et, les cultivateurs des environs ne parvenant plus à 



LE SAC DE DINANT 



17 



Dinant, les mères s'inquiètent pour les tout petits : le lait se fait 
si rare ! 

On se sent à la merci de l'ennemi. 

Pendant la nuit du 21 au 22 Août une reconnaissance alle- 
mande pénètre, par la route de Ciney, dans la ville endormie', 
et, sans raison apparente, ouvre un feu violent sur les maisons 
de la rue St Jacques. Une vingtaine d'entre elles sont incendiées 
et des habitants sont blessés. 

Ceci aurait dû nous faire prévoir le sort réservé à la ville et 
cependant, en dehors des habitants du quartier incendié qui 
avaient senti l'aiguillon de la peur, le nombre des personnes 
que la crainte chassa de Dinant fut relativement peu considérable. 

On voyait sans étonnement partir les fuyards. Peut-être on les 
enviait secrètement, mais on manquait de l'esprit de décision 
nécessaire pour suivre l'exemple de ceux qui furent les sages. 

Partir! C'était se livrer, sans moyens de transports, aux hasards 
d'un voyage difficile, dans une région encombrée de troupes où 
peut-être la bataille rejoindrait les fugitifs au milieu d'un exode 
dont le terme était aussi incertain que le but. C'était abandonner 
derrière soi les foyers aimés, les souvenirs qu'ils évoquent et les 
reliques du passé pieusement gardées, pour tout livrer aux curio- 
sités, aux convoitises et aux souillures de l'ennemi. Il y avait les 
vieillards, les enfants, les faibles qu'on ne pouvait délaisser et 
qu'il était impossible de transporter. Des intérêts, des habitudes, 
des affections, des devoirs nous tenaient enchaînés aux loyers 
menacés. 

Pour se rassurer, on ne voulait voir qu'un exploit de soldats 
ivres dans l'attaque dirigée, la veille, sur un quartier de la ville. 
On avait subi sans inconvénients une première bataille, pourquoi 
s'eftarer à l'idée d'en voir une seconde? Et l'on s'abandonna. 

A la garde de Dieu ! 

Or, ce soir du 22 Août 1914, pendant que, sourdement, gron- 
dait au loin le canon de Namur, le soleil couchant illuminait 
pour la dernière fois la ville, qui s'endormait dans l'angoisse et 
le silence. 



18 



hE SAC DE DINANT 



CHAPITRE IV 
Le Désastre 

Les illusions que Dinant s'était faites ne survécurent pas aux 
premières heures de la bataille qui s'engagea le 23 Août. 

Très peu après qu'eurent été échangés les premiers coups de 
canon, utilisant les routes, les sentiers, dévalant par les pentes 
accessibles des collines qui dominent la ville, l'infanterie alle- 
mande envahissait la localité. 

A peine avait-on entendu les cris gutturaux et sauvages des 
soldats ou perçu par les soupiraux, le piétinement des lourdes 
bottes allemandes écrasant les pavés, que, fenêtres criblées de 
balles, caves bombardées à l'aide de grenades, portes enfoncées 
à coups de haches, les maisons étaient envahies. Au caprice de 
la soldatesque des coups de fusil éclataient. Des familles entières 
étaient massacrées dans leur demeure les cadavres des mères 
s'écroulant sur les berceaux ensanglantés. 

Ailleurs, les habitants à demi-vêtus étaient arrachés de chez 
eux et une partie d'entre eux, les hommes principalement, tom- 
baient assassinés au seuil de leurs habitations. Les survivants, 
emmenés sous les injures et les menaces, jetés aux dangers de 
la bataille qui grondait, traînés à travers les rues, voyaient les 
incendiaires occupés déjà à propager les flammes qui devaient 
réduire la cité en cendres. Sous la garde de brutes, qui ricanaient 
à la détresse de leurs victimes ou se vantaient des meurtres 
qu'ils venaient de commettre, la plupart des prisonniers étaient 
parqués dans divers locaux. D'autres, hommes, femmes et en- 
fants, étaient rangés au bord de la Meuse, pour servir aux Alle- 
mands de bouclier contre le feu des Français. Sur les bras de 
son père, un enfants de 5 ans, le petit D... riait et applaudissait 
quand il voyait, sur les maisons de l'autre rive, les obus alle- 
mands éclater, en faisant brèche dans les murs. Près de lui, un 
père et une mère relevaient le cadavre de leur fille de vingt 
ans, qu'une balle française venait de frapper au front. 

Dans la débauche de férocité qui ensanglanta les premiers 
pas que les troupes allemandes firent à Dinant ni l'âge, ni le 
sexe n'avaient été respectés. 

La sainteté des temples devait aussi être outragée. Au faubourg 
de Leffe, tout à l'entrée de Dinant, dès que s'engagea la bataille, 



LE SAC DE DINANT 



19 



les Allemands envahissent l'église des P. P. Prémontrés, en 
arrachent tous les hommes et les fusillent à quelques pas de là. 
Ces gens venaient de recevoir la Communion en viatique et 
bien des lèvres, sans doute, au moment oià la mort vint les 
clore, murmuraient. " Pardonnez-nous.... comme nous pardon- 
nons.... „ Ces croyants se préparaient à mourir en chrétiens ; 
les Allemands — ils n'ont pas le sentiment de l'odieux.... ni le 
sens du ridicule, — les présentent comme des assassins ! 

Cette exécution en masse ne fut pas la seule. 

Vers six heures du soir, au quartier St Nicolas, cent vingt-neuf 
habitants, arrêtés depuis le matin, furent fusillés en présence de 
leurs femmes et de leurs enfants. 

Plus loin, près du Rocher Bayard, on ne fait même plus de 
triage. Vieillards, femmes et enfants sont assassinés de sang-froid, 
en même t«mps que les hommes valides. Je consulte la liste 
funèbre et je relève parmi les noms des victimes tombées en cet 
endroit ceux de: 



La sécurité de l'armée allemande exigeait le châtiment de ces 
francs-tireurs : justice a été faite ! 

Dan? un aqueduc, à Neffe, (rive gauche de la Meuse) des mal- 
heureux avaient cherché un refuge contre les obus. Les Alle- 
mands arrivent et dans cette foule compacte, ils tirent des coups 
de feu et jettent des grenades. Les survivants sortent de l'aque- 
duc, traînant derrière eux les corps des femmes et des enfants 
blessés ou morts. Les bourreaux ricanent, leur disant: " N'avez- 
vous pas honte d'avoir si peu de soins de vos blessés ! 

Placés sous la garde menaçante des sentinelles allemandes, 
ceux des Dinantais qu'épargnait la mort, gardaient au milieu du 



(1) Ces noms sont cités dans la protestation que Mgr Heylen, évêque de 
Namur, adressa au général Von Bissing, gouverneur allemand en Belgique. 
Cette protestation contre les accusations du Livre Blanc est datée du 31 Oc- 
tobre 1915 Elle est publiée dans le Livre Gris belge, pages 445 et suivantes. 
La partie de cette note qui concerne Dinant est reproduite dans le présent 
volume. 



Clara Struvay, 
Gilda Marchot, 
Gilda Génon, 
Nelly Pollet, 



deux ans et demi ; 
deux ans; 
dix-huit mois; 



onze mois; 



Maurice Bétemps, 
l'enfant Fiévet, 



onze mois; 

trois semaines! (1) 



20 



LE SAC DE DINANT 



carnage et des meurtres, un calme, dont chacun s'étonne encore. 
Point de vaine tentative de résistance ou de révolte. Pas de cris, 
pas de supplications, pas de larmes. Les tout petits même, sur 
les bras de leur mère, pauvres bébés trop jeunes encore pour 
comprendre, se taisaient effrayés. 

Le groupe de captifs dont je faisais partie, s'accroissait à cha- 
que instant de nouveaux prisonniers apportant de sinistres nou- 
velles : des morts, toujours des morts ! Dans toutes les rues, où 
ne cessait de crépiter une fusillade folle, des cadavres épars gi- 
saient. " C'est la guerre! „ disaient nos gardes. Au milieu du 
tumulte de la bataille, à travers les grondements du canon et 
l'inlassable crépitement des mitrailleuses, on distinguait parfois 
le roulement d'un feu de salve. L'on se détournait les uns des 
autres pour éviter de se communiquer la réflexion qui s'impo- 
sait: encore une exécution! 

Et cependant, il ne se manifestait pas d'épouvante ! Le sen- 
timent de la peur semblait aboli par la stupeur qui nous envahis- 
sait à la vue de l'immense désastre s'abattant sur la ville d'6ù 
surgissaient continuellement les flammes de nouveaux incendies. 
Malgré l'impression toujours croissante que personne ne sortirait 
vivant de cet enfer, une étrange résignation régnait. Il y avait 
une tragique noblesse dans le spectacle de cette foule qui atten- 
dait la mort et priait. 

Vers deux heures, on emmène un certain nombre d'entre 
nous. Par les rues en flammes, nous allons passifs et mornes, 
ignorants du terme que l'on assignera à notre marche. Les por- 
tes d'une cour de la prison s'ouvrent devant nous. A peine y 
avons-nous pénétré, qu'une fusillade, partie du haut des collines 
occupées par les Allemands, est dirigée sur notre groupe. On 
se presse vers une porte étroite donnant accès à l'intérieur des 
bâtiments, tandis qu'un grand est lourd soldat allemand, jouant 
des poings, renverse des femmes et des enfants, pour franchir 
plus vite cette porte et se mettre à l'abri du feu de ses cama- 
rades. 

Des morts, des blessés tombent sous les balles. 

Parqués dans un étroit réduit, serrés les uns contre les autres, 
au point qu'il est impossible de s'asseoir, les mères élevant leurs 
enfants sur les bras pour qu'ils puissent respirer, étouffant et 
dévorés de soif, nous écoutons les bmits de la bataille. Il semble 
qu'il faille mal augurer de son issue: les détonations des canons 
français paraissent se faire plus lointaines et plus rares. Ener- 
vant, le tir des mitrailleuses ne discontinue pas. Près de nous. 



LE SAC DE DINANT 



21 



abandonnés là où ils sont tombés, des cadavres rougissent le sol. 

Mais voici qu'un ordre est donné : " On a tiré sur nous, tous 
les hommes dans la cour, ils vont être fusillés. „ Des adieux 
rapides. " Où vas-tu? „ dit une femme à son mari. — " A la 
boucherie. „ — " C'est bien, je prierai pour toi. „ — Une autre : 
" Surtout, n'aie pas peur ; qu'ils ne te voient pas trembler ! „ 
Personne ne pleure. Dans l'état, où nous sommes, la séparation 
et la mort semblent faciles. On les accepte comme l'inévitable 
aboutissement de cette journée d'horreur. Un prêtre donne une 
dernière absolution à ceux qui vont mourir. Par le hasard d'un 
retard, nous furent épargnées les balles du peloton d'exécution 
dont nous entendîmes les salves, qui à cent mètres de nous, 
abattaient cent vingt-neuf de nos concitoyens. Il nous fut permis 
de rentrer dans les bâtiments de la prison et d'y rejoindre les 
nôtres. 

La nuit venait quand on nous fit tous sortir de la prison. 
C'est vers Anseremme qu'on nous mène, foule à peu près silen- 
cieuse, poussée lentement entre des rangées de maisons ven flam- 
mes. L'ardeur du brasier brûle les yeux, l'air surchauffé entretient 
à peine une respiration haletante, des toitures s'effondrent faisant 
jaillir des gerbes d'étincelles et des vêtements de femme pren- 
nent feu. 

Une halte. Sur la Meuse un pont de bateaux est jeté; les 
Allemands traversent le fleuve ! La bataille est perdue ! Nouvelle 
et poignante tristesse. 

En ce moment les hommes valides sont de nouveau séparés 
brutalement du reste du troupeau de prisonniers. Tandis que les 
femmes et les enfants sont chassés, toujours plus loin vers Anse- 
remme, nous reprenons à travers Dinant le chemin déjà par- 
couru. Par la montagne St-Nicolas on nous entraîne jusqu'au 
plateau d'Herbuchenne où l'on nous fait camper. 

Toutes les habitations isolées qui s'y trouvent dispersées sont 
en feu. En flammes, le hameau de Gemmechenne et, près de 
nous, la ferme d'Herbuchenne. Dans le fond de la vallée une 
fournaise immense: c'est Dinant tout entière qui brûle. Sur l'au- 
tre rive des ombres s'agitent éclairées par rincepdie des maisons 
de Nefïe. Des flammes encore sur les collines en face de nous: 
elles dévorent le collège de Belle-Vue et les habitations voisines. 
Jusque tout à l'Est, l'horizon est rouge: le village d'Onhaye 
disparaît aussi dans la tourmente. 

Une angoisse nous étreint au souvenir de nos femmes et de 
nos enfants arrachés de nos bras. En même temps s'évoque à 



22 



LE SAC bE iDi^^A^^'f 



nos yeux une vision sinistre, précise comme une impression 
physique : le pays entier ravagé ; les granges regorgeant de mois- 
sons, les maisons et les berceaux livrés aux flammes; les clo- 
chers de nos églises s'effondrant sur les ruines des temples où 
les fidèles ne viendront plus prier; les corps des habitants assas- 
sinés gisant abandonnés sur les routes de l'invasion ; les Barbares 
foulant en vainqueurs le sol outragé de la Patrie; notre armée 
et celles de nos alliés s'ensevelissant dans une irréparable défaite 
et nos dernières espérances emportées au souffle de la tempête 
comme les cendres de nos foyers ! 

Là-bas, les bruits de la ville s'écroulant dans les flammes 
étouff"ent les râles des agonissants et les cris des blessés qui 
achèvent de mourir, pendant que, dans des coins, des brutes 
ivres violentent des femmes. 

Il semble que ce soit la fin de tout et une immense détresse 
nous envahit 



Le lendemain on nous entraînait vers une prison d'Allemagne. 



LE SAC DE DiMANf 



23 



CHAPITRE V 
Un coup d'œil sur le ''Livre Blanc,, 

Avant d'aborder l'examen des documents relatifs où sac de 
Dinant, il paraît opportun de rechercher laquelle des enquêtes 
belge ou allemande se présente avec les apparences de la sin- 
cérité et de l'exactitude. 

Constatons en premier lieu le silence que garde le Livre Blanc 
au sujet d'accusations nombreuses, graves, précises, relevées dans 
les différents rapports de la Commission belge d'Enquête. Ainsi 
le Livre Gris belge note 234 communes où eurent lieu des 
massacres de civils (1). Le Livre Blanc fait allusion à 76 d'entre 
elles seulement 1 (Livre Gris p. 139 et suiv. et p. 106 et 107). 

Silence complet relativement aux hécatombes de : 



Barchon 


32 


tués. 


Romsée 


31 


tués. 


Olne 


62 


» 


Sprimont 


48 


» 


Soumagne 


165 


)> 


Wandre 


32 




Visé 


+ 30 


j» 


Namur 


. + 75 


» 


Tamines 


+ 400 


>» 


Spontin 


45 




Surice 


± ^5 


» 


Latour 


71 


V 


Ouaregnon j 


! ± 70 




Ethe 


197 




Jemappes \ 




H accourt 


18 




Fléron 


15 


»» 


Liège 


29 




Heure-le-Remain 


27 


» 


Pontisse 


23 


»> 


Magnée 


21 




Neufchâteau 


26 


» 


Hastière-par-delà 


18 


» 


Marchienne au 


Pont 24 




Farciennes 


23 




Lodelinsart 


24 


» 


Nimy 


17 


J» 


Gelrode 


18 


n 


Sempst 


18 


» 


Wespelaer 


^ 21 




Werchter 


15 




Linsmeau 


18 


n 


Melen (La Bouxhe) 129 




Couillet 


18 


M 



(Livre Gris p. 139 et suiv.). 



(1) Cette liste n'est évidemment pas complète. Comme le fait observer le 
Livre Gris on manque encore de renseignements précis en ce qui concerne 
quatre provinces : Anvers (la liste ne contient aucune localité de cette 
province), la Flandre Orientale et la Flandre Occidentale pour les quelles 11 
communes seulement sont indiquées et le Limbourg où Ton signale cependant 
des assassinats dans 6 localités. 



24 



LE SAC DE DINANT 



Le Gouvernement allemand ne peut assurément considérer 
ces faits comme tellement insignifiants qu'il soit indigne de lui 
de s'en préoccuper. Force est donc de considérer le silence qu'il 
garde à ce sujet comme l'aveu de son impuissance à présenter 
ne fût-ce qu'une tentative de justification. 

Appréciant les documents publiés par la Commission belge 
d'Enquête le Livre Blanc dit : " Les récits de fugitifs publiés par 
la Commission belge d'Enquête portent le cachet de l'invraisem- 
blance, sinon de la déformation malveillante des faits ; d'ailleurs 
la Commission n'est en mesure, étant données les circonstances, 
ni de contrôler l'exactitude des rumeurs qui lui sont rapportées, 
ni de se rendre compte de l'enchaînement des événements.... 
Ses accusations contre l'armée allemande ne sont pour ces raisons 
que de basses calom mes. )) (p. 5 et 6). 

Il est vrai que l'enquête belge reproduit principalement des 
récits belges. 

Les circonstances ne permettaient pas que Ton fit plus ou * 
mieux. 

Une enquête contradictoire eût été plus probante. Les Allemands 
le font remarquer. C'est leur droit. Mais nous pouvons à notre 
tour faire observer que, sans avoir la même raison, le Livre Blanc 
présente, plus encore que les documents belges ce caractère 
d'enquête unilatérale. 

Lacune inévitable d'une part, omission volontaire de l'autre : 
voilà la situation. 

Dicter à ses adversaires la ligne de conduite qu'ils auraient 
dû suivre, mais éviter de s'y conformer soi-même alors qu'on 
en avait le moyen, telle est la prétention allemande. 

La Commission belge a fait, quand elle l'a pu, appel au 
témoignage des neutres ; elle a publié des carnets de soldats 
allemands et le Livre Gris reproduit de nombreuses déclarations 
de soldats allemands prisonniers. 

(Voir les 32 dépositions allemandes relatives aux événement de Dinant, qui 
sont reproduites dans ce Livre Gris aux p. 247 et suivantes). 

Ouvrons le Livre Blanc. En dehors d'un mémoire d'introduc- 
tion émanant du Ministre des Affaires Etrangères et de quatre 
rapports d'ensemble sur les événements d'Aerschot, Andenne' 
Dinant et Louvain, nous y trouverons 212 annexes. Elles sont 
composées d'extraits de journaux de campagne, de rapports 
militaires et de dépositions d'officiers et soldats allemands. Cer- 
taines de ces annexes reproduisent plusieurs déclarations. 

11 y figure quatre dépositions de civils. Deux de ceux-ci sont 



LE SAC DE DINANT 



25 



des sujets allemands. Les deux autres sont Belges. Glorieuse ten- 
tative vers l'impartialité, puissant effort fait pour échapper au 
reproche dirigé contre l'enquête belge ! 

Du côté allemand le choix des témoins fut partial. La désignation 
des fonctionnaires chargés de l'enquête et la procédure suivie ne 
témoignent pas d'un souci plus réel de sincérité et de justice. 

" Les dépositions, dit le Livre Gris, ont été à quelques excep- 
tions près, (^) faites devant des tribunaux de guerre, devant des 
militaires d'un grade en général supérieur à celui des témoins 
ou devant le Bureau Militaire d'Enquête de Berlin lui-même. 
Les témoignages de militaires ne doivent pas, assurément, être 
écartés; mais les auteurs des abus de force ou des méprises 
terribles qui ont été commises en Belgique, sont vraiment trop 
intéressés à se présenter comme victimes des attaques de la 
population pour que leurs déclarations unilatérales puissent être 
acceptées comme impartiales. La créance qu'il y a lieu d'y 
attacher est encore diminuée lorsqu'on envisage les conditions 
dans lesquelles nombre d'entre elles ont été reçues. „ ( Livre Gris 
P- 89). 

" De très nombreux rapports et dépositions insérées dans le 
Livre Blanc n'ont été rédigés et reçus que six et même sept 
mois après les événements auxquels ils se rapportent, notamment 
en ce qui concerne les massacres et la destruction de Dinant. 
On est en droit de n'attribuer à ces dépositions tardives qu'une 
valeur relative, étant donnée la mentalité d'une armée en cam- 
pagne, la puissance de la suggestion collective qui dominait les 
esprits des officiers et des soldats allemands et le fait que tant 
d'autres événements et émotions sont venus dans l'intervalle 
troubler la précision des souvenirs. Ceux d'entre ces sous-officiers 
et soldats qui furent interrogés en Février et Mars 1915, dans 
leurs cantonnements en France, auraient-ils osés contredire la 
vérité officielle, c'est à dire celle que les chefs hiérarchiques 
entendaient voir affirmée et confirmée par les témoins, leurs 
subordonnés ? „ (Livre Gris, page 97). 

En ce qui concerne Dinant 16 documents comprennent des 
extraits de journaux de campagne et des rapports militaires ré- 
digés, semble-t-il, immédiatement après les événements, L'enquête 
sous forme d'interrogatoires renferme 71 documents presque tous 
datés de 1915. 



(1) Douze dépositions ont été reçues, toutes en Allemagne, par des juridictions 
civiles. 



26 



LÉ SAC DE DiNANf 



Enquête tardive; enquête menée par des ofiîcîers indaguant aU 
sujet d'événements dans lesquels, sont plus ou moins intéressés, 
sinon compromis, d'autres officiers qui leur sont supérieurs en 
grade ; enquête dont les témoins sont des subordonnés qui, par 
leurs dépositions, absoudront ou condamneront leurs généraux 
et leurs chefs. 

Elle est donc viciée par toute la solidarité de l'esprit militaire 
allemand et par la formidable et impérieuse pression de la 
hiérarchie militaire exerçant son empire aussi bien sur les en" 
quêteurs que sur les témoins. 

En v^in objecterait-on que le Gouvernement belge profite 
habilement de l'impossibilité dans laquelle il est trouvé d'instaurer 
une enquête contradictoire et que, toutes circonstances égales, 
il n'aurait pas agi autrement que le Gouvernement Impérial. 

La contradiction, le contrôle? La Belgique les a appelés de 
tous ses vœux. L'Allemagne les a repoussés. 

Empruntons aux " Cahiers documentaires. „ (Livraison 44 note 
n^ 166, (1), la liste des propositions belges en vue d'arriver à une 
enquête contradictoire. 

" La Commission officielle d'Enquête sur les violations du 
Droit des gens a exprimé à plusieurs reprises et, spécialement 
encore, dans son 12e rapport (Edition Berger-Levrault, Paris-Nancy, 
1915, pp. 149 et suivantes) le vif désir du Gouvernement belge de 
voir le Gouvernement allemand consentir à l'institution d'une 
Commission internationale d'enquête. Nous appelons de tous nos 
vœux, écrit-elle (p. 157), dans ce 12^ rapport, la constitution 
d'une Commission internationale qui reprendrait notre enquête 
sur des bases plus larges, en offrant aux témoins toutes les ga- 
ranties de sécurité personnelle. „ 

" Jamais aucune réponse ne fut faite à l'expression réitérée et 
toujours persistante de ce vœu officiel. Au contraire, les jour- 
naux et les publicistes, agents de la propagande allemande, ont 
toujours affecté de l'ignorer „. 

" A la fin août ou tout au début de septembre 1914, au 
lendemain de l'incendie et du pillage de Louvain, une propo- 
sition fut faite du côté allemand à Mgr Ladeuze, recteur de 
l'Université de Louvain, d'envoyer à Berlin trois de ses pro- 
fesseurs pour y déposer au sujet des événements de Louvain. „ 

" On remarquera le caractère absolument insolite de cette 



(1) Edité par le Bureau documentaire beige, établi au Havre, 52, rue des 
Gobelins. 



LB SAC DE DINANÏ 



21 



proposition : choisir parmi les professeurs témoins, enlever ces 
témoins du lieu des événements, et les envoyer dans la capi- 
tale allemande pour y donner leur témoignage, devant quels 
juges allemands et sous quelles garanties ? L'assemblée des 
professeurs de l'Université fut convoquée et, après délibération, 
décida de faire la contre-proposition de former un comité 
d'enquête international, siégeant à Louvain et qui entendrait 
tous les témoins sans distinction. Cette contre-proposition, si 
raisonnable, resta sans suite. „ 

" Septembre 1914 : — Une proposition fut faite par les socia- 
listes belges aux délégués socialistes allemands, les députés au 
Reichstag, Noske et Dr Koester, lors de leur visite à la Maison 
du Peuple de Bruxelles : elle se heurta à un refus. „ 

" 27 septembre 1914 : — Proposition de M. Ch. Magnette, 
grand-maître du Grand-Orient de Belgique, aux neuf grandes 
Loges d'Allemagne, de constituer une Commission de francs- 
maçons délégués des grandes Loges dés pays neutres. Réponse 
négative des Loges de Darmstadt et de Bayreuth. Silence des 
autres. „ 

" 25 décembre 1914 : — Proposition publique contenue dans 
la Lettre pastorale de Noël 1914 du Cardinal Mercier : sans 
suite. „ 

" 20 janvier 1915^: — - Proposition écrite du Cardinal Mercier 
au lieutenant-colonel von Wengersky, chef du district de Malines : 
sans réponse. „ 

" 8 février' 1915 : — Renouvellement verbal de la même propo- 
sition par Mgr van Roey, vicaire général de Malines : sans 
réponse. „ 

" 12 avril 1915 : — Mgr Heylen remet au Gouverneur mili- 
taire de Namur une note officielle, datée du 10 avril 1915, en 
réponse au mémoire officiel allemand du 22 janvier 1915. 
Cette note contenait une demande instante de contrôle des 
accusations allemandes et des contredits de l'évêque, par une 
Commission d'enquête impartiale. La proposition resta sans 
réponse, de même que la note. „ 

** 7 novembre 1915 : — Une offre et une demande nouvelles 
très instantes de contrôle par enquête bilatérale ou internatio- 
nale sont faites dans un mémoire officiel et une lettre du même 
évêque de Namur, adressés au gouverneur général von Bissing. 
Cette proposition resta sans suite et, sans doute, sans réponse. „ 

" 24 novembre 1915 : — Offre plus solennelle encore, faite 
cette fois par les six évêques belges ensemble dans leur fameuse 



28 



LE SAC DE DINANT 



" Lettre collective à l'épiscopat d'Allemagne, de Bavière et 
d'Autriche-Hongrie „. Cette offre, comme toutes les précédentes, 
est restée sans suite. „ ^ 

" Fin mars 1916 : ^ Proposition faite par le professeur Jean 
Massart de l'Université de Bruxelles, aux 93 signataires de 
" l'Appel des intellectuels allemands „. Le 14 avril 1916, 
M. E. Haeckel, professeur à l'Université d'Iéna, répondait par 
un refus. „ 

Enfin le Gouvernement belge proclame solennellement son 
intention d'instituer, dès la libération du territoire, une Com- 
mission d'enquête internationale, devant laquelle l'accusation et 
la défense auront même droit de se faire entendre (Livre Oris, p. 100). 

C'est une nation entière qui, forte de son bon droit, se lève 
pour crier à tous les peuples sa confiance dans la justice de 
l'humanité. Ses ouvriers et ses bourgeois, ses savants, ses prêtres 
et son Gouvernement, s'élevant contre les calomnies dont on 
outrage leur martyre, provoquent leurs adversaires à soumettre 
à une enquête éclairée et à des juges impartiaux la décision de 
ce formidable procès. Et leur voix ne trouve pas d'écho dans 
les consciences germaines. La solidarité ouvrière ne s'émeut pas 
plus que la fraternité des loges. Les princes de la science alle- 
mande se retranchent derrière la solennité de leurs audacieuses 
afiîrmations, oubliant que seuls, les imbéciles ont le droit d'abriter 
derrière leur ignorance, leurs erreurs et leur bonne foi. Les 
évêques allemands? Ils ont entendu la voix émue de leurs 
confrères belges. Ils ont recueilli le serment de notre épiscopat, 
leur affirmant devant Dieu l'innocence de la Belgique. Ils ont 
compris l'appel à la justice qui leur est adressé au nom de 
l'immortelle morale du Christ. Ils n'ont plus le droit de rester 
dans l'erreur ou dans le doute. Tournés vers Berlin, ils ont 
attendu, sans l'espérer, un geste qui les autorise à faire éclater 
la vérité, et, leur maître, n'ayant pas dessiné ce geste, ils couvrent 
d'un silence complice la calomnie qui souille l'honneur du clergé 
et du peuple belges. Leur conscience tressaille peut-être, mais 
elle ne parle pas ! 

L'Allemagne officielle, orgueilleuse et méprisante, ricane à la 
voix de ce peuple qui ose se réclamer contre elle des droits de 
la Justice et faire appel à la lumière. Elle exhibe le flambeau 
de la Vérité allemande 1 Quel astre pourrait mieux éclairer le 
monde ? 

Pour nous, Belges, que nous importent le mutisme prudent et 
le silence dédaigneux que l'Allemagne oppose à notre clameur ? 



LE SAC DE DINANT 



29 



Nous savons que d'elle, nous n'avons aucune justice à attendre, 
et c'est au jugement des peuples que nous faisons appel. 

Les Allemands prétendent, dans leur Livre Blanc, que les 
rapports et les conclusions de la Commission belge d'Enquête 
ne sont que racontars de faits invraisemblables et basses calom- 
nies. Quand ils s'expliquent, ne pouvant tout nier, ils s'efforcent 
de rejeter sur un peuple opprimé et à demi-baillonné la respon- 
sabilité de leurs vols, de leurs incendies, de leurs assassinats ! 

Ils n'y réussiront pas î 

Oui, ils sont invraisemblables les faits consignés dans les 
deux volumes de ce livre d'horreur que constituent les rapports 
de notre Commission d'Enquête. Mais, est-ce notre faute, si 
nous sommes obligés d'aller jusqu'à l'invraisemblance pour 
signaler une partie seulement des crimes commis contre nous? 

Des calomnies ? Le calomniateur n'est pas celui qui, après 
avoir exposé son accusation, fait appel aux témoignages qui 
pourraient le contredire et cherche des juges pour le flétrir ou 
le justifier. Le calomniateur, c'est le fort, le puissant, qui en 
possession de tous les moyens nécessaires pour faire briller 
l'éclat de la vérité sur des événements douloureux et sanglants, 
refuse toute contradiction et, publiant une enquête volontairement 
tronquée, jette impudemment à la face du monde une vérité de 
contrebande, en s'écriant : qu'ai-je besoin de témoins autres que 
les miens ? Ils me suffisent. Ils doivent suffire à tous. 

Orgueil et mensonges! 

M. Struycken, professeur à l'Université d'Amsterdam et 
membre du Conseil d'Etat hollandais a jugé sévèrement le 
Livre Blanc. " A plusieurs reprises déjà, dit-il, la remarque a 
été faite que, durant cette guerre, on ne se fait manifestement 
pas, du côté allemand, une haute idée de l'intelligence et du 
jugement critique des neutres, que l'on veut convaincre du bon 
droit de la cause allemande. Le Mémoire allemand en est un 
nouvel exemple. Si l'on veut réellement persuader les neutres 
que c'est à bon droit que l'on a agi avec une si grande rigueur 
à l'égard de la population civile en Belgique, il faudra apporter 
un faisceau de preuves autrement convaincantes que celles qu'on 
y trouve. On aime à être informé des deux côtés sur ce qui 
s'est passé, ne pas fonder uniquement son jugement sur des 
rapports belges, français et anglais, dans lesquels des exagérations 
peuvent facilement trouver abri. Mais, que l'on produise alors 
du côté allemand un ensemble de preuves pouvant résister à 
l'examen de la critique at qui prouvent réellement ce, qu'a leur 



30 



LK SAC DE DINANT 



aide, on veut prouver et non pas plutôt le contraire. „ (Revue 
" Van onzen tijd „ 43 à 46 année 1914-1915 et : De Oorlog in België 
(3 Gouda Quint, Arnhem). 

A l'époque ou cette appréciation fut émise le Livre Gris n'avait 
pas encore paru. L'honorable professeur écrivait ces lignes sans 
avoir, pour étayer ses conclusions, l'appui de tous les faits que 
le Gouvernement Belge révèle dans sa réponse aux accusations 
allemandes. C'est dans le plaidoyer de Berlin seul qu'il trouvait 
les motifs de son jugement. 

Combien le Livre Gris a raison de terminer son exposé 
général par ces belles paroles: " La pénurie et l'imprécision 
des preuves allemandes ont déjà frappé tous les bons esprits. 
L'abondance et la pertinence des preuves belges achèveront de 
les convaincre. Ils comprendront et partageront le sentiment 
qu'en toute sérénité, devant ^ Dieu et devant les hommes, le 
Gouvernement belge n'hésite pas à exprimer sur la conduite du 
Gouvernement impérial vis-à-vis de la Nation belge : " Celui-là est 
deux fois coupable qui, après avoir violé les droits d'autrui, 
tente encore, avec une singulière audace, de se justifier en 
imputant à sa victime des fautes qu'elle n'a jamais commises „. 
(Livre Gris p. 101). 



I.E SAC DE DINANT 



31 



CHAPITRE VI 
L'Accusation 

La Commission belge d'Enquête consacre aux événements de 
Dinant deux rapports d'ensemble. 

Ce sont ceux que nous reproduisons plus bas. 

La Commission anglaise d'Enquête a, de son côté, recueilli 
un certain nombre de témoignages au sujet des mêmes faits. 
Ce sont des récits fragmentaires. Quel que soit leur intérêt, il 
ne paraît pas nécessaire pour l'intelligence des événements de 
surcharger par leur reproduction ce volume déjà trop long. 

Onzième rapport de la Commission belge d'Enquête 
Evénements de Namur ~ Sac et Massacres de Tamines, 
d'Andenne, de Dinant, d'Hastière, d'Hermeton et de Surice. 

Le Havre, 16 Janvier 1915. 

Monsieur le Ministre, 

La Commission d'Enquête a l'honneur de vous faire rapport 
sur les excès commis par l'armée allemande dans la province 
de Namur, tels qu'ils résultent des témoignages et des rensei- 
gnements nécessairement incomplets recueillis jusqu'à ce jour. 



IV. — Sac de Dinant. 

La ville de Dinant a été saccagée et détruite par l'armée alle- 
mande; sa population a été décimée les 21,22, 23, 24 et 25 août. 

Le 15 août, un engagement violent eut lieu à Dinant entre les 
troupes françaises postées sur la rive gauche de la Meuse et les 
troupes allemandes qui arrivaient de l'Est. Les troupes alle- 
mandes furent défaites, mises en fuite et poursuivies par les 
Français, qui passèrent sur la rive droite de fleuve. La ville eut 
peu à souffrir ce jour-là. Quelques maisons furent détruites par 
les obus allemands destinés sans doute aux régiments français 
opérant sur la rive gauche. Un Dinantais, appartenant à la Croix- 



32 



LE SAC DE DINANT 



Rouge, fut tué par une balle allemande au moment où il ramas- 
sait un blessé. 

Les journées qui suivirent furent calmes. Les Français occu- 
paient les environs de la ville. Aucun engagement n'eut lieu 
entre les armées ennemies et il ne se produisit aucun fait qui pût 
être interprêté comme un acte d'hostilité de la population. 
Aucune troupe allemande ne se trouvait à proximité de Dinant. 

Le vendredi 21 août, vers 9 heures du soir, des soldats alle- 
mands descendus par la route de Ciney pénétrèrent dans la ville 
par la rue Saint-Jacques. Sans aucune raison, ils se mirent à tirer 
dans toutes les fenêtres, tuèrent un ouvrier qui rentrait chez lui, 
blessèrent un autre Dinantais et le forcèrent à crier : "Vive l'Em- 
pereur. „ Ils frappèrent un troisième à coups de baïonnette dans 
le ventre. Ils entrèrent dans les cafés, s'emparèrent d'alcool, s'eni- 
vrèrent et se retirèrent après avoir incendié plusieurs maisons et 
après avoir brisé les portes et les fenêtres des autres habitations. 

La population terrorisée, affolée, se renferma dans ses 
demeures. 

La journée du samedi 22 août fut relativement calme. Toute 
vie était arrêtée.- Une partie de la population, guidée par l'ins- 
tinct de la conservation, s'enfuit dans les campagnes voisines. 
Les autres, pins attachés à leurs foyers, rendus confiants par la 
conviction que rien ne s'était produit qui pût même être inter- 
prété comrçe un acte d'hostilité, ce cachèrent dans leurs maisons. 

Le dimanche matin 23 août, à 6^ 30, les soldats du 108^ régi- 
ment d'infanterie firent sortir les fidèles de l'église des Prémon- 
trés, séparèrent les femmes des hommes^ et fusillèrent une cin- 
quantaine de ceux-ci. 

Entre 7 et 9 heures du matin, maison par maison, les soldats 
se livrèrent au pillage et à l'incendie, chassant les habitants dans 
les rues. Ceux qui tentaient de s'enfuir étaient immédiatement 
fusillés. 

Vers 9 heures du matin, les soldats poussèrent devant eux à 
coups de crosse de fusil les hommes, les femmes et les enfants 
dont ils s'étaient emparés. Ils les réuirent sur la place d'Armes, 
oû ils furent retenus prisonniers jusqu'à 6 heures du soir. Leurs 
gardiens prenaient plaisir à leur répéter qu'ils seraient bientôt 
fusillés. 

Vers 6 heures, un capitaine sépara les hommes des femmes et 
des enfants. Les femmes furent placées derrière un cordon de 
fantassins. Les hommes furent alignés le long d'un mur. Un 
premier rang dut se mettre à genoux, d'autres se tinrent debout 



LE SAC DE DINANT 



33 



derrière eux. Un peloton de soldats se plaça en face du groupe. 
Ce fut en vain que les femmes implorèrent la grâce de leur 
mari, de leurs fils et de leurs frères. L'officier commanda le feu. 
Il n'avait procédé à aucune enquête, à aucun simulacre de juge- 
ment. 

Une vingtaine d'hommes n'avaient été que blessés et s'étaient 
écroulés parmi les cadavres. Les soldats, pour plus de sûreté, 
firent une nouvelle décharge dans le tas. Quelques Dinantais 
échappèrent à cette double fusillade. Ils firent le mort pendant 
plus de deux heures, restant immobiles sous les cadavres et, la 
nuit venue, réussirent à se sauver dans la montagne. Il resta sur 
place 84 victimes qui furent enterrées dans un jardin voisin. 

La journée du 23 août fut ensanglantée par bien d'autres mas- 
sacres. 

Les soldats découvrirent dans les caves d'une brasserie des 
habitants du faubourg Saint-Pierre et ils les y fusillèrent. 

Depuis la veille, une foule d'ouvriers de la soierie Himmer 
s'étaient réfugiés avec leurs femmes et leurs enfants dans les 
caves de la fabrique. Ils y avaient été rejoints par des voisins et 
par différents membres de la famille de leur patron. Vers 6 heures 
du soir, ces infortunés se décidèrent à sortir de leur refuge et se 
formèrent en un cortège tremblant précédé d'un drapeau blanc. 

Ils furent immédiatement saisis et brutalisés par les soldats. 
Tous les hommes furent fusillés sur place et avec eux M. Himmer, 
consul de la République Argentine. 

Presque tous les hommes du faubourg de Leffe sont exécutés 
en masse. Dans une autre partie de la ville, douze civils sont 
massacrés dans une cave. Rue Enile, un paralytique est fusillé 
dans son fauteuil. Rue d'Enfer, un soldat abat un jeune garçon 
de quatorze ans. 

Au faubourg de Neffe, un massacre ensanglante le viaduc du 
chemin de fer. Une vieille femme et tous ses enfants sont tués 
dans une cave. Un vieillard de soixante-cinq ans, sa femme, son 
fils et sa fille, sont fusillés contre un mur. D'autres habitants de 
Neffe sont conduits en barque jusqu'au Rocher Bayard et y sont 
fusillés. Parmi eux se trouvent une femme de quatre-vingt-trois 
ans et son mari. 

Un certain nombre d'hommes et de femmes avaient été enfer- 
més dans la cour de la prison. Vers 6 heures du soir, une mi- 
trailleuse allemande, placée sur la montagne, ouvrit le feu sur 
eux. Une vieille femme et trois autres personnes furent abat- 
tues. 



34 



LE SAC DE DINANT 



Pendant que certains soldats se livraient à ces massacres, 
d'autres pillaient et saccageaient les habitations, défonçaient les 
coffres-forts ou les faisaient sauter à la dynamite. Ils pénétrèrent 
à la Banque centrale de la Meuse, s'emparèrent du directeur, 
M. Xavier Wasseige, et le sommèrent d'ouvrir les coffres-forts. 
Comme il s'y refusait, ils tentèrent de forcer les coffres; n'y 
parvenant pas, ils emmenèrent M. Wasseige et ses deux fils 
aînés vers la place d'Armes, où ils furent fusillés à la mitrailleuse 
avec 120 de leurs concitoyens. Les trois plus jeunes enfants de 
M. Wasseigne, maintenus par des soldats, furent contraints d'assis- 
ter au meurtre de leur père et de leurs frères. On rapporte encore 
ce détail qu'un des fils Wasseige agonisa sur place pendant une 
heure sans que personne osât lui porter secours. 

Leurs œuvre de destruction et de vol accomplie, les soldats 
mettaient le feu aux maisons. La ville ne fut bientôt qu'un 
immense brasier. 

Les femmes et les enfants avaient été concentrés dans un cou- 
vent. Ils y furent retenus prisonniers pendant quatre jours. Ces 
malheureux restaient dans l'ignorance du sort de leurs proches. 
Ils s'attendaient à être fusillés eux aussi. Autour d'eux, la ville 
achevait de brûler. Le premier jour, des moines purent leur 
donner une nourriture insuffisante. Bientôt ils furent réduit à se 
nourrir de carottes crues et de fruits verts. 

Il a été également démontré par l'enquête que les soldats alle- 
mands exposés au feu des Français sur la rive droite s'abritèrent, 
à certains endroits, derrière un rempart de civils, de femmes et 
d'enfants. 

En résumé, la ville de Dinant est détruite. Elle comptait 
1.400 maisons, 200 restent debout. Les fabriques qui faisaient 
vivre la population ouvrière ont été systématiquement anéanties. 
Beaucoup d'habitants ont été emmenés en Allemagne et y sont 
encore retenus prisonniers. Le plus grand nombre se sont dis- 
persés dans toute la Belgique. Ceux qui sont restés dans la ville 
y meurent de faim. 

La Commission possède la liste des victimes du massacre de 
Dinant. Cette liste contient près de 700 noms et elle n'est pas 
complète. Parmi les morts il y a 73 femmes et 39 enfants des 
deux sexes, âgés de six mois à quinze ans. 

Dinant avait 7.600 habitants; le dixiè'ne de cetté population 
a été mis à mort; il n'est pas de famille qui ne compte des 
victimes, et certaines ont entièrement disparu. 



LE SAC DE DINANT 



35 



* 
* * 

La Commission a pris pour règle de se borner à un simple 
exposé des faits, estimant qu'aucun commentaire n'ajouterait à 
leur tragique éloquence. Elle croit cependant que les constata- 
tions enregistrées ci-dessus appellent certaines conclusions. 

On a dit que lorsque la Belgique fera le compte de ses pertes, 
il apparaîtrait que la guerre y fit plus de victimes dans la popula- 
tion civile que parmi les hommes appelés à servir le pays sur 
les champs de bataille. Ces prévisions, que la raison se refusait 
à accepter, sont dès à présent confirmées en ce qui concerne la 
province de Namur où, dans certaines régions, la moitié de la 
population mâle et adulte a disparu. L'horreur des incendies de 
Louvain et de Termonde, des massacres d'Aerschot, du Luxem- 
bourg et du Brabant se trouve dépassée par les tueries de Dinant, 
de Tamines, d'Andenne, de Surice et de Namur. 

Le Namurois a vécu au vingtième siècle toute l'épouvante des 
anciennes guerres avec leur accompagnement légendaire de mas- 
sacres en masse de la population, d'orgies sanglantes, de mises 
à sac et d'incendies de villes entières. 

Les exploits de bandes mercenaires du dix-septième siècle ont 
été dépassés par ceux de. l'armée nationale d'un pays qui persiste 
à revendiquer la première place parmi les peuples de haute 
civilisation. 

Le Gouvernement allemand ne contestera pas l'exactitude des 
faits qu'attestent les ruines et les tombes dont notre sol est cou- 
vert; mais il s'est déjà efforcé de disculper ses armées en affirmant 
qu'elles n'ont fait que réprimer, selon les lois de la guerre, les 
actes d'hostilité auxquels elles furent en butte de la part de la 
population belge. 

Dès le premier jour la Commission s'appliqua à rechercher ce 
qu'il pourrait y avoir de fondé dans cette allégation, si invrai- 
semblable pour qui connaît notre peuple. 

Après avoir entendu des centaines de témoins, tant Belges 
qu'étrangers, et épuisé tous les moyens d'investigation à sa 
disposition, elle affirme une fois de plus que la population de 
Belgique n'a pas participé aux hostilités. La guerre de francs- 
tireurs, qui aurait été faite aux troupes allemandes dans notre 
pays, est une invention destinée à atténuer l'impression causée 
dans le monde civilisé par le traitement barbare infligé par les 
troupes allemandes aux populations belges et à apaiser les scru- 
pules du peuple allemand, qui frémira d'épouvante le jour où il 



36 



LE SAC DE DINANT 



saura quel tribut de sang innocent ses armées ont prélevé sur 
nos enfants, nos femmes et nos concitoyens sans défense. 

Au surplus, les chefs de l'armée allemande se sont singulière- 
ment mépris en essayant impressionner par cet argument le ver- 
dict du monde civilisé. Ils paraissent ignorer que la répression 
collective de fautes individuelles, proscrite par les conventions 
internationales pour lesquelles ils n'ont que railleries, est depuis 
longtemps condamnée dans la conscience des peuples modernes, 
parmi lesquels l'Allemagne apparaît désormais comme une mons- 
trueuse et déconcertante entité morarle. 

Les Secrétaires, Lë Président, 

Ch®'' Ernst de Bunswyck, Cooreman. 
Orts. 

Le Vice-Président, 
Comte Goblet d'Alviella. 
* 

* * 

Vingtième Rapport de la Commission belge d'Enquête 

Le Havre, le 25 Juillet 1915. 

A Monsieur CARTON de WIART, Ministre de la Justice. 

Monsieur le Ministre, 

Nous avons l'honneur de mettre sous vos yeux un rapport 
de M. le procureur du Roi de Dinant qui expose la façon dont 
se sont comportées les armées allemandes à Dinant et le trai- 
tement inhumain auquel ont été soumis, pendant de longues 
semaines, de nombreux habitants de cette ville emmenés en 
Allemagne. 

Notre dixième rapport nous a fait connaître la manière dont 
ont été traités des milliers de nos compatriotes conduits en 
Allemagne et internés, au mépris du droit des gens, dans des 
camps de concentration. Les habitants de Dinant, enfermés dans 
la prison cellulaire de Cassel après un voyage douloureux ont 
eu à subir un sort plus cruel encore. 

Monsieur le Ministre, 

J'ai l'honneur de vous faire parvenir le rapport que vous 
m'avez demandé sur les événements survenus au cours des 
opérations militaires à Dinant et aux environs, et sur la détention 
en Allemagne de nombreux citoyens de Dinant et Anseremme. 



LE SAC DË DINANÏ 



37 



Dés le 6 août, c'est-à-dire avant l'arrivée des premières troupes 
françaises, qui vinrent de Givet, des cavaliers allemands parurent 
à Dînant et Anseremme. Ces patrouilles pénétrèrent parfois 
jusque dans l'agglomération et furent reçues à coups de fusil 
quand elles vinrent en contact avec les troupes belges qui, à ce 
moment, occupaient les deux rives de la Meuse. 

Voici la série de ces incidents. Je les détaille uniquement 
parce qu'ils montrent que la population s'abstint absolument de 
toute attaque envers les cavaliers ennemis. 

Le 6 août, à Anseremme (Dinant et Anseremme, quoique 
formant deux communes distinctes, ne constituent qu'une seule 
agglomération), des soldats belges du génie tirent sur une 
patrouille de hussards et blessent un cheval. A Furfooz, le 
cavalier démonté avise un cultivateur et lui prend son cheval 
en échange de la monture blessée. 

Le même jour ou le lendemain, trois hussards apparaissent 
rue Saint- Jacques (route de Ciney) les carabiniers ou chasseurs 
belges en blessent un et le font prisonnier ainsi qu'un de ses 
camarades dont le cheval a été atteint. Le troisième s'échappe. 
Ces hommes appartiennent à un régiment du Hanovre. 

Le 12, " aux Rivages „ (Dinant), un détachement du 148e 
d'infanterie française détruit une patrouille de cavalerie ; un 
seul homme s'échappe. Vers la même date, coups de feu aux 
" Fonds de Leffe „ par un détachement du même régiment. 
Deux cavaliers allemands sont tués. 

Le 15 août, les Allemands tentent de forcer le passage de la 
Meuse à Anseremme, Dinant et Bouvignes. Ils sont repoussés. 
Pendant cette journée, plusieurs détachements allemands pénétrent 
jusque dans la ville. Ils ne molestent en rien la population. 

La ville et les habitants eurent peu à souffrir de cette affaire 
qui fut cependant très chaude et dura toute la journée. Un 
M. Moussoux fut tué en relevant les blessés, et une femme 
légèrement blessée. Sur la rive droite, un obus français tomba 
sur une maison et un obus allemand sur la poste. Sur Ja rive 
gauche, quelques maisons furent atteintes par des obus allemands 
Dès le commencement de l'action, l'artillerie allemande tira sur 
l'hôpital bien en vue et largement couvert du drapeau de la 
Croix-Rouge. En quelques minutes, six projectiles atteignirent 
les bâtiments. Un des obus pénétra dans la chapelle au moment 
où les enfants de l'orphelinat sortaient de la messe. Il n'y eut pas 
de victimes. 

Le 17 ou le 18, les Français n'occupent plus la rive droite 
d'une façon permanente; ils se bornent seulement à y envoyer 
des patrouilles. Chaque jour, échange de coups de fusil et de 
coups de canon entre les deux rives. Des cavaliers allemands 
recommencent à descendre dans la ville, où ils circulent impu- 
nément. Exemples: le 19, vers midi, un hulan, venant de la 
direction du Rocher-Bayard, se retire par la route de Ciney sans 
être inquiété. Il a traversé la ville dans presque toute sa 



38 



LË SAC DE blNAi^t 



longueur, Le même jour à la nuit tombante, un autre cavalier 
suit le même itinéraire et se retire avec la même sécurité. 

Dans la nuit du 21 au 22, une vive fusillade éclate soudai- 
nement rue Saint-Jacques (route de Ciney). Ce sont les Allemands 
venus en automobile qui tiraillent sur les maisons ou les 
habitants dorment paisiblement. Ils enfoncent les portes, blessent 
gravement trois personnes, dont une au moins à coups de 
baïonnette, et se retirent après avoir, en se servant de bombes, 
incendié quinze à vingt maisons. Ils abandonnent un certain 
nombre de ces engins qui furent jetés à l'eau par les habitants. 
Ceux-ci prétendent qu'il s'agit de bombes incendiaires. 

On ne comprend rien à cette agression. Les journaux ont 
bien rapporté des récits d'atrocités commises aux environs de 
Visé, mais on n'y a pas cru. Finalement, l'opinion s'arrête à 
l'idée que cette attaque est un exploit d'hommes ivres, et l'on 
attend sans trop de crainte la suite des événements. 

Le 23 août, la bataille entre les armées française et allemande 
s'engage de bonne heure par un duel d'artillerie. Les deux 
premiers coups de fusil des Allemands sont tirés sur deux 
jeunes filles qui cherchaient un abri meilleur que celui ou elles 
se trouvaient. 

Tous les habitants se réfugient dans les caves. Vers 6.30 h., 
j'entends les cris des allemands arrivant devant chez moi. Un 
violent coup de sonnette et en même temps des coups de fusil 
sont tirés dans mes fenêtres ; à tous les étages les vitres sont 
brisées. J'ouvre ma porte, une douzaine de soldats allemands 
me couchent en joue, pendant qu'un autre me fait signe de lever 
les bras. On fait sortir les miens et moi. on nous fouille : " Pas 
d'armes? — Non. — Dans la maison? — Non. — Pas de 
soldats français blessés? — Non.,, 

On nous laisse libres, mais avec défense de rentrer chez nous. 
J'avais la clef de la maison d'un voisin qui avait quitté Dinant 
Nous nous y réfugions. A peine y étions-nous de deux minutes, 
coup dè sonnette, coups de feu dans les fenêtres ; on nous 
expulse de notre nouveau refuge. Nous retrouvons dans la rue 
M. le juge Herbecq, notre voisin immédiat, M'"^ Herbecq et 
leurs sept enfants. Après quelques pourparlers, on nous laisse 
libres encore et nous entrons chez M. Herbecq, J'avais pendant 
ce temps, pu constater la façon de procéder des Allemands. 
Dans la rue déserte, ils marchent sur deux files, le long des 
maisons, celle de droite surveillant les maisons de gauche et 
inversement, tous le doigt sur la gâchette et prêts à faire feu. 
Devant chaque porte un groupe se forme, s'arrête et crible de 
balles les maisons et spécialement les fenêtres jusqu'à ce que 
les habitants se décident à ouvrir. Je sais que les soldats 
jetèrent de nombreuses bombes dans les caves. 

Si Ton tarde, ils enfoncent à coups de hache et à coups de 
crosse portes et volets. Que l'on se hâte ou non, le résultat est 
le même: la maison est envahie, les habitants sont expulsés. 



LË SAC DE DINANT 



39 



fouillés et emmenés. Je ne sais pourquoi la famille de 
M. Herbecq et la mienne subissent un traitement différent, 
peut-être parce que nous avons pu dire quelques mots d'allemand. 

' Nous restons environ deux heures chez M. Herbecq, Pendant 
ce temps,, la curiosité nous poussant, nous nous risquons à aller 
voir à une lucarne du grenier. Les Allemands bombardent le 
faubourg de Neffe (rive gauche). Des maisons que nous voyons 
ainsi détruire ne part aucune riposte. 

Vers 9 heures, salve dans les fenêtres et expulsion définitive 
cette fois. On nous conduit vers la rue Saint- Roch, Sur le trajet, 
plusieurs maisons brûlent. Dans une chambre de la maison 
Mossiat, des meubles brisés sont empilés et en flammes. Nous 
arrivons chez un appelé Bouille, où Ton nous confine. La 
maison, l'écurie et la forge qui en dépendent sont remplies de 
prisonniers. A chaque instants il en arrive d'autres, hommes 
valides, vieillards, femmes, enfants. 

On donne l'ordre à MM. Delens, hôtelier, et Taquet, ancien 
gendarme (1), d'aller àvec une civière relever au quai de Meuse, 
des Allemands morts et blessés. Ils y sont envoyés seuls : le 
quai est soumis au feu des Français. Comme récompense de 
leur courage, ils seront d'ailleurs envoyés à Cassel. 

Quelques hommes passent, les mains liées derrière le dos. Peu 
après, au milieu des bruits de la bataille, nous distinguons net- 
tement des salves. On se regarde:' les Allemands viennent de 
fusiller ces malheureux. 

Au nombre des victimes de cette exécution se trouve M. Lam- 
bert Thirifays, fils du juge des enfants. Depuis quelques jours, 
il est partiellement paralysé et devenu muet. 

Dans notre groupe, la conversation s^engagé tantôt avec l'un, 
tantôt avec l'autre des soldats qui nous gardent. D'après les uns, 
nous ne sommes rassemblés que pour être en sûreté. D'après 
d'autres, nous seront fusillés parce que nous avons tiré. Protes- 
tations et dénégations. Réponse: "Tous pour un ! c'est la guerre.,, 
— " Mais enfin qui a tiré?,, — " Beaucoup de civils. Entre autres 
une jeune fille de treize ans, qui a tiré un coup de révolver sur 
un major. „ J'ai lu, depuis, que le même fait a été avancé à 
propos d'une localité du Luxembourg. Il y a là un défaut dans 
l'organisation de la calomnie. 

Vers 2 heures, ceux d'entre nous qui se trouvent dans la 
forge sont emmenés vers la prison. La plupart des maisons du 
quartier brûlent. Chez M. le juge Laurent nous voygns les 
Allemands installés dans le bureau. Ils fouillent ses papiers. On 
nous fait entrer dans une cour de la prison. Du haut des 
collines d'Herbuchenne, la vue plonge dans cette cour. Quand 



(1) Une de ses jeunes filles vient d'être blessée d'un coup de feu. L'hôtel 
Delens (hôtel des Ardennes) quoique visiblement aménagé comme ambulance, 
est déjà en flammes. 



40 



LE SAC DE ÎDINANf 



nous y pénétrons, nous sommes accueillis par des coups de 
fusils partant de ces hauteurs. Mme Stévaux, soixante-quinze 
ans, et un nommé Lebrun sont tués. Plusieurs sont blessés, 
entre autres Mme Thonon (elle mourut deux jours après). Son 
mari fut arraché d'auprès d'elle et déporté en Allemagne. Les 
Allemands exposés comme, nous à ce feu, nous refoulent dans 
un coin où nous sommes à l'abri. Ils crient à leurs camarades 
de cesser le feu, hissent un drapeau blanc et la fusillade dirigée 
sur nous s'arrête. Grâce à la hauteur du mur d'enceinte et à 
l'exiguïté de la cour, presque toutes les balles portaient trop 
haut. Sans ces deux circonstances, un effroyable massacre aurait 
été fait dans la foule compacte des prisonniers, foule composée 
surtout de femmes et d'enfants. 

Dans l'intérieur de la prison, les prisonniers civils faits par 
les Allemands sont nombreux. Que veut-on faire de nous? De 
temps à autre des officiers viennent voir ce qui se passe ; ils se 
retirent rarement sans menaces à notre adresse. 

Vers 6 heures, les menaces se précisent. Nous allons être 
fusillés. L'abbé Jouve, curé de Saint-Paul, à Dinant, donne à 
tous l'absolution. Brusquement, les hommes sont séparés des 
femmes et rangés en ligne dans la cour. Déjà on ouvre la porte 
de la cour, lorsque, tout près de la prison, éclate une fusillade 
extraordinairement nourrie. Des soldats qui se trouvent sur la 
place de la prison rentrent tout effarés se mettent à tirer en l'air 
ou vers la place à travers les panneaux brisés de la porte. Un 
officier s'approche du bureau du directeur et, à travers la fenêtre, 
tire un coup de révolver sur un médecin qui est en train de 
panser les blessés. Le docteur n'est pas atteint: il s'est jeté à 
terre et reste dans cette position, faisant le mort. Il demeurera 
ainsi tant qu'il y aura des Allemands dans la prison et échap- 
pera, grâce à cette ruse, à la déportation en Allemagne. 

Un moment de désarroi s'est produit, dont chacun a profité 
pour se glisser auprès des siens. Tout le monde croyait à un 
retour des Français. Malheureusement, la fusillade qui y avait 
fait croire cesse de suite et l'on comprend qu'une exécution en 
masse vient d'avoir lieu. Dans la cour de la prison, il y a un 
mort de plus, un nommé Bailly. 

Vers 8 heures, la bataille a beaucoup diminué d'intensité. On 
fait sortir tout le monde de la prison et on nous conduit vers 
Anseremme, après nous avoir fait faire un détour pour nous 
montrer, sur la rive gauche, le faubourg de Nefïe en flammes. 

Sur «notre route, partout des incendies. Près du Rocher-Bayard, 
arrêt de la colonne, séparation des hommes valides d'avec le 
reste de la bande: ils sont reconduits vers Dinant tandis que 
les vieillards, les femmes et les enfants sont entraînés vers An- 
seremme. 

A chaque instant notre marche est arrêtée. Nous voyons les 
soldats pénétrer dans les maisons encore intactes, en ressortir 
quelques instants après, puis des flammes jaillir; quand la cha- 



LE SAC DE DINANT 



41 



leur devient intolérable, on nous remet en route pour nous faire 
jouir un peu plus loin du même spectacle, si bien que nous 
mettons une grosse heure pour aller du Rocher-Bayard à la 
montagne St-Nicolas, par laquelle nous sommes conduits hors 
de Dinant: le trajet n'a guère plus de 1 kilomètre. 

Pendant un de ces arrêts, ordre nous est donné en français 
de remettre notre argent. De suite, nous sommes fouillés par les 
soldats qui nous gardent pendant que d'autres passent 
avec des sacs en toile et rassemblent les sommes enlevées. Un 
des prisonniers demande un reçu à un officier qui passe. Il est 
menacé du revolver. En ce qui me concerne, j'étais porteur d'une 
somme de 800 à 900 francs en espèces, dont partie en or. (Au 
moment de la séparation, j'avais remis à ma femme et à mon 
fils tout ce que je possédais de billets.) La monnaie d'argent est 
déposée dans un des sacs, mais je vois le soldat qui m'avait 
fouillé mettre subrepticement en poche l'étui contenant mon or. 

J'affirme que ce vol en grand fut commis par ordre. 

Le lendemain et le surlendemain, le capitaine qui commandait 
notre escorte nous fit encore fouiller à différentes reprises. Re- 
mettez tout votre argent ou vous serez fusillés, disait-il. A Mar- 
che il ajouta : " Vous serez fouillés jusque dans les souliers (!).„ 
On prit tout ce que l'on put trouver sur nous. Même les livrets 
de la caisse d'épargne furent l'objet d'une chasse avide. 

Ce bel exploit accompli, on^ nous fait reprendre notre route. 
Le long du mur de la prison quelques cadavres de civils sont 
couchés. Un peu plus loin, devant chez moi. il y en a un 
monceau. 

Les soldats font porter leurs sacs par les prisonniers. On nous 
conduit à Herbuchenne par la montagne Saint-Nicolas. Nous 
devons enjamber des cadavres de gens fusillés. Sur le plateau 
d'Herbuchenne, des fermes et des habitations isolées sont dissé- 
minées. Tout ce que nous voyons brûle. Dinant, dans le fond, 
est un brasier. Devant nous, sur la rive gauche, l'incendie dévore 
le collège de Belle-Vue, le château du Bon-Secours, l'Institut 
hydrothérapique, etc. Dans le lointain, vers Onhaye, le ciel est 
rouge. 

Des soldats nous disent que nous sero-ns conduits en Allemagne, 
d'autres nous menacent, disant que nous serons fusillés au lever 
du jour. Nous allons camper ici. 



(1) Cet officier est un capitaine du 100e d'infanterie (régiment saxon). Il y 
a peu de temps, à Dinant, le kreischef me fit appeler et me dit : " Des otages 
ramenés de Cassel se sont plaints de ce que l'on ait pris de l'argent. Pensez- 
vous que ce soit vrai ? „ Je lui fit le récit qui précède. Il me demanda alors 
le noin — que j'ignorais naturellement — et le signalement de l'officier dont 
il s'agit. Je lui donnai : grade, numéro du régiment, grand, figure osseuse, haut 
en couleur, complètement rasé, cheveux blonds, montant un cheval blanc et 
accompagné d'un chien de berger à poil rude. D'autres témoins furent enten- 
dus à ce sujet. J'ignore le but de cette enquête et le résultat qu'elle a pu 
donner. 



42 



LE SAC DË DiNAMf 



A Dinant la bataille est finie : les Allemands ont passé la Meuse. 

Tels sont les faits dont j'ai été le témoin oculaire au cours 
du sac de Dinant. 

Pour ceux que je vais relater, j'en fais le récit d'après des 
•témoignages concordants et soigneusement contrôlés. 

C'est par quatre voies principales que, le 23 août, les Alle- 
mands descendirent dans Dinant, tous à peu près à la même 
heure : vers 6 heures du matin. 

Ces routes sont : celles de Lisogne à Dinant, de Ciney à Dinant 
et la montagne de Saint-Nicolas, par oii descendent les troupes 
se trouvant sur une partie du plateau d'Herbuchenne, et enfin 
la route de Froiddau, conduisant de Boiseille à Dinant. 

I. — La première de ces routes débouche dans le quartier 
dit "Fonds de Leffe.,, 

Dés leur arrivée, les soldats pénètrent dans les maisons, ex- 
pulsent les habitants, tuent les hommes et incendient les habi- 
tations. 

M. Victor Poncelet est tué chez lui en présence de sa femme 
et de ses enfants. M. Himmer, directeur de la fabrique de Lefïe, 
vice-consul de la République Argentine, est fusillé avec un groupe 
d'ouvriers de son établissement. Cent cinquante-deux membres 
du personnel de cette fabrique sont assassinés. 

L'église des Prémontrés est, m'a-t-on raconté, envahie pendant 
la messe (1). Les hommies en sont emmenés de force et fusillés 
sur-le-champ. Un des pères Prémontrés est également massacré. 

Mais à quoi bon détailler jdavantage ? Un seul fait sufiit : de 
toute la population de ce quartier, il reste neuf hommes vivants 
(vieillards non compris). Les femmes et les enfants sont enfermés 
à l'Abbaye des Prémontrés, qui sera pillée dans la suite. On 
verra des soldats se promener en ville revêtus des robes des 
moines. 

n. — Mêmes scènes de niassacre et d'incendie rue Saint- 
Jacques, qui termine la route de Ciney. Les victimes sont toute- 
fois moins nombreuses. Les habitants de ce quartier, plus im- 
pressionnés que ceux du reste de la ville par la scène nocturne 
du 21 au 22, ont, en grand nombre, abandonné leurs maisons. 

De la rue Saint-Jacques, les Allemands se répandent dans tout 
le quartier. On tue encore, mais moins qu'à Lefie. La popula- 
tion est internée aux Prémontrés. Tout est incendié. De notre 
belle et vieille église gothique, on briile le clocher et les toits. 
On met le feu aux portes, sans cependant parvenir à les dé- 
truire complètement. 

Plus loin, la Grande Place et la rue Grande jusqu'à la rue 
du Tribunal sont momentanément préservées : les Allemands 



(1) Différentes personnes m'ont affirmé ce fait. J'ai quitté Dinant avant 
d'avoir entendu le récit des pères Frémontrés. 



LE ÔAC DE DmANt 



43 



n'y pénètrent pas. Ce n*est que le lendemain que leurs habi- 
tants seront internés. 

Le 24 au soir et le 25, on brûle cette partie de la ville ; il 
y reste une seule construction : l'Hôtel des Familles. 

III. — Depuis la rue du tribunal jusqu'au delà de la prison, 
les crimes sont commis par les troupes descendant de la mon- 
tagne Saint-Nicolas. J'ai relevé les numéros des 100e et 101e 
d'infanterie (Saxons). 

Sur cette voie, dès que les troupes arrivent, elles procèdent 
comme à la rue Saint-Jacques et aux Fonds de Leffe : massacre 
d'une partie des hommes, arrestation des femmes et des enfants. 

Quant au reste du quartier, les habitants eurent des fortunes 
diverses. 

Après avoir été rassemblées et retenues un certain temps dans 
une rue où elles étaient à l'abri des risques de la bataille, de 
nombreuses personnes furent conduites (hommes, femmes et 
enfants) jusqu'à l'endroit oii un seul côté de la rue est bâti ; 
l'autre donne directement sur la Meuse. Les prisonniers furent 
rangés sur une longue file pour servir de bouclier contre le tir 
des Français, pendant que les troupes allemandes défilaient der- 
rière ce rempart vivant. Les Français cessèrent le feu dans cette 
direction dès qu'ils virent quelles victimes étaient offertes à 
leurs coups. Une jeune fille de vingt ans, M"^ Marsigny, fut 
cependant tuée sous les yeux de ses parents : elle avait reçu une 
balle française à la tête. Parmi les personnes ainsi exposées, je 
note : mon substitut, M. Charlier, M. Brichet, inspecteur fores- 
tier, M. Dumont, commissaire voyer, leurs femmes et leurs 
enfants. Les captifs furent ainsi exposés pendant environ deux 
heures, après quoi ils furent conduits en prison. 

Même procédé pour un groupe de citoyens exposés au feu 
français place de la Prison. On les oblige à tenir continuelle- 
ment les bras levés. Parmi eux un vieillard de quatre-vingts 
ans, M. Laurent, président honoraire du tribunal, son gendre, 
M. Laurent juge, la femme et les enfants de celui-ci. Pas de 
victimes : les Français ont cessé le feu et les Allemands ont pu 
défiler librement. Au bout de deux heures, internement à la 
prison. Je cite quelques noms parce que ce sont ceux de ma- 
gistrats et fonctionnaires que je connais plus particulièrement, 
mais on peut évaluer à 150 au moins le nombre des personnes 
qui furent soumises à ce traitement. 

Les autres habitants du quartier furent, comme ma famille et 
moi, conduits chez Bouille. Dans la maison, l'écurie et la forge, 
on était entassé, on débordait même dans la rue. 

Les occupants de la forge, dont j'étais, en furent, comme je 
l'ai dit, extraits vers 2 heures et conduits à la prison. 

Les autres furent, vers 6 heures, menés non loin de la prison, 
devant mon habitation. 

Là on sépare du troupeau les hommes valides et on les aligne 
contre le mur de mon jardin sur quatre rangs. Un officier leur 



44 



LË SAC DÉ DINANT 



tient un discours en allemand, puis, en présence des femmes et 
des enfants, commande le feu Tous tombent. Des soldats qui 
assistent à la scène du haut de la terrasse que forme le jardin 
de M. Franquinet, architecte, rient aux éclats. Entourés .des 
flammes qui dévorent presque tout le quartier, les personnes 
que leur âge ou leur sexe ont fait échapper au massacre sont 
remises en liberté. 

Cent vingt-neuf est le nombre exact, je pensé, des malheureux 
qui furent tués là. 

La fusillade qui les abattit est celle que nous avions entendue 
quand nous étions rangés dans la cour de la prison pour être 
conduits à la mort. Grâce à Dieu, nous étions en retard. Cent 
vingt-neuf hommes, dis-je, furent massacrés à cet endroit. Le 
nombre des condamnés était plus grand. Quelques-uns se lais- 
sèrent tomber quand on commanda le feu ; d'autres ne furent 
que légèrement blessés. Ils réussirent à s'échapper pendant la 
nuit. Tous ceux dont les cadavres furent relevés n'avaient pas 
été tués sur le coup. Des "rescapés,, m'ont raconté qu'au début 
de la nuit on entendit M. le banquier Wasseige dire à un blessé : 
"Ne bougez pas; taisez-vous.,, Un soldat qui passait l'acheva 
immédiatement. 

C'est le mercredi seulement que l'on put s'occuper de ces 
victimes, toute circulation ayant été interdite auparavant. Le 
lundi et le mardi on entendit des blessés se plaindre et gémir. 
Ils moururent faute de soins. 

IV. — Les troupes descendues par la route de Froidvau occu- 
pent le quartier de "Penant,,. (1) Les habitants sont arrêtés dès 
l'arrivée des Allemands et gardés à vue près du Rocher-Bayard. 
Le feu des Français s'étant ralenti, les Allemands commencent 
la construction d'un pont. Cependant, quelques balles les gênent 
encore. De ce qu'elles sont rares, les Allemands concluent 
— avec ou sans sincérité — qu'elles leur sont envoyées par 
des francs-tireurs. Ils envoient M. Bourdon, greffier adjoint au 
tribunal, sur la rive gauche, pour annoncer que si le feu con- 
tinue les habitants prisonniers seront passés par les armes. Il 
s'exécute, puis, repassant la Meuse, revient se constituer prison- 
nier et déclare aux officiers allemands qu'il a pu se convaincre 
que seuls des soldats français tirent. Quelques balles françaises 
arrivent encore et une chose monstrueuse se passe, que l'ima- 
gination se refuserait à croire si des témoins ne survivaient 
pour l'attester et si les cadavres avec leurs plaies béantes n'en 
fournissaient la plus irrécusable des preuves: le groupe des pri- 
sonniers, hommes, femmes et enfants, est poussé contre un mur 
et fusillé ! 

Quatre-vingts victimes tombent en ce moment ! 



(1) C'est l'appellation populaire. Officiellement ce quartier de la ville se 
dénomme " Les Rivages „. 



LE SAC DE DINANT 



45 



Est-ce ici ou dans l'aqueduc de Neffe dont je parle plus loin 
que fut tué un enfant de trois mois ? Je ne sais plus. 

Le soir, les Allemands fouillent parmi les morts. Sous la 
masse de ceux-ci, quelques malheureux vivent encore. Ils en 
sont retirés, joints à des prisonniers amenés d'ailleurs, et mis à 
creuser une fosse pour les morts. Ils seront déportés en 
Allemagne. Parmi eux il y a un enfant de quinze ans, le fils 
du greffier Bourdon, trouvé sous les corps de son père, de sa 
mère, de son frère et de sa sœur fusillés. 

Parmi ceux que l'on enterre une femme vit encore : elle 
gémit. Peu importe, Son corps est jeté dans la fosse avec les 
autres. 

Rive gauche de la Meuse. — Les Allemands ont franchi le 
fleuve. 

Le quartier Saint-Médard a relativement peu à soufïrir : les 
morts ne sont pas nombreux. C'est celui où le plus de maisons 
restent debout. 

Faubourg de Nefïe. — Les Allemands fouillent les maisons, 
en brûlent bon nombre, en laissent d'autres intactes. Des 
habitants sont laissés en liberté ; d'autres, expulsés de chez eux 
sont fusillés sur la route; d'autres enfin sont arrêtés et conduits 
en Allemagne. Ailleurs, des familles entières sont massacrées 
sans distinction d'âge ni de sexe (Guerry, Morelle notamment). 
Le feu prend dans une maison; une femme qui a une jambe 
brisée s'y trouve seule. Des habitants dem.andent aux soldats 
la permission d'aller la sauver. On refuse; la malheureuse est 
brûlée vive. 

Daus un aqueduc, sous la voie du chemin de fer, une 
quarantaine de personnes sont réfugiées. On y tire des coups 
de feu, on y jette des grenades à main. Les survivants se 
décident à sortir, et les hommes sont arrêtés pour être transférés 
en Allemagne. 

Le lundi 24 août les Allemands arrêtent les habitants de la 
partie de la rue Grande qui avait été épargnée la veille. Ils 
sont enfermés chez les Prémontrés. 

Les rares personnes qui se risqi*ent à sortir des maisons 
épargnées par le feu dans dans les autres quartiers sont ou 
arrêtées ou traquées à coups de fusil. Plusieurs sont tuées, 
notamment par des soldats qui tirent d'une rive à l'autre de la 
Meuse. 

Les hauteurs qui dominent la ville sont gardées. Des habitants 
qui veulent.s'échapper par là, les uns y réussissent, d'autres 
plus nombreux sont arrêtés ou tués. 

Des prêtres et des religieux, professeurs au collège de Belle- 
Vue, frères de la doctrine chrétienne, oblats, sont arrêtés et 
internés à Marche dans un couvent. Vers la mi-septembre, le 
général von Longchamp, gouverneur militaire de la province 
de Namur, vient les faire remettre en liberté en leur présentant 
les excuses de l'armée allemande! 



46 



LK SAC DE DINANT 



Toute la journée du lundi et du mardi, on pille et l'on 
achève de brûler la ville. 

Au total, dans cette ville de plus de 1.400 feux et de 
7.000 habitants, il y a de 630 à 650 morts, dont plus d'une 
centaine sont des femmes, des enfants en dessous de quinze 
ans et des vieillards (1). Il ne subsiste pas 300 maisons. 

Des femmes ont-elles été outragées ? 

Un seul fait a été porté directement à ma connaissance. Un 
des citoyens les plus honorables m'a déclaré que, sous prétexte 
de rechercher des armes, on avait fouillé sa femme jusque sous 
son linge. 

M. le docteur X... m'a rapporté que les faits de viol avaient 
été nombreux. Rien que dans sa clientèle, il en connaît trois 
cas indiscutables. 

Le pillage fut pratiqué ouvertement. Chez moi, notamment, 
on est venu trois jours de suite avec des chariots pour enlever 
l'argenterie, les literies, dont il ne reste rien, des meubles, les 
vêtements d'homme et de femme, le linge, des bibelots, des 
garnitures ds cheminée, une collection d'armes du Congo, des 
tableaux, le vin, même mes décorations et celles de mon père 
et de mon grand-père. Les glaces sont brisées, la vaiselle mise 
en pièces. 

Dans les caves d'un marchand de vin, M. Piret, 60.000 bou- 
teilles sont volées. 

Il n'y a pas à ma connaissance, dans les maisons restéeis 
debout, un seul coffre-fort qui n'ait été forcé ou ne porte des 
traces manifestes de tentatives de cambriolage! 

A quoi bon allonger démesurément ce rapport par le récit 
des infortunes particulières de . nombre de citoyens qui m'en 
ont dit les navrants détails? Dans leur ensemble, les circonstances 
sont les mêmes, et ce que j'ai rapporté suffit pour démontrer 
que le massacre, Pincendie et le pillage ont été systémati- 
quement organisés, exécutés froidement, même après que la 
bataille eut pris fin. 

Tous ces crimes étaient injustifiés. Ils étaient prémédités. 

C'est ce que je vais démontrer. 

I. — Crimes injustifiés: 

P L'autorité communale avait fait tout son devoir. Elle 
avait publié et fait afficher un avis attirant l'attention des 
citoyens sur la nécessité de s'abstenir de toute attaque avec ou 
sans armes, de toute menace même vis-à-vis des soldats allemands. 

Elle avait, en . outre, ordonné le dépôt à la maison communale 
de toutes les armes et munitions. Ses prescriptions avaient été 
unanimement et scrupuleusement obéies. 



(1) La liste des victimes à laquelle faisait allusion la Commission d'enquête . 
dans son onzième ra))port comprend quelques noms d'habitants des localités 
limitrophes de Dinant. 



LE SAC DE DINANT 



47 



2^ J'ai cité au commencement de ce rapport les attaques 
dirigées contre les patrouilles ennemies. Je crois cette liste 
complète. Si elle ne l'est pas, c'est qu'au bout de dix mois ma 
mémoire est en défaut, mais je sais qu'au mois d'août, j'ai 
connu tous les incidents de ce genre qui se sont produits dans 
l'agglomération. Chaque fois ce furent les troupes régulières, 
belges ou françaises, qui attaquèrent l'ennemi. 

3° Des Dinantais auraient-ils tiré sur les troupes allemandes, 
soit dans la nuit du 21 au 22, soit dans les journées de bataille 
du 15 et du 23? 

Une réponse directe est matériellement impossible : dans la 
nuit du 21 au 22, les habitants dormaient; le 15 et le 23 ils 
étaient dans leurs caves. 

Mais il y a- invraisemblance à supposer que cette population 
qui respecte les patrouilles ht les cavaliers isolés attaque l'ennemi 
lorsqu'il est en masse. 

En outre, beaucoup de personnes dignes de confiance et 
moi-même avons interrogé quantité de gens qui tous ont 
déclaré non seulement n'avoir pas tiré, mais n'avoir pas su ou 
entendu dire que n'importe qui l'eût fait. Ce témoignage unanime 
de toute une population a certes sa valeur. 

4*^ Les allemands ont-ils pris sur le fait un seul civil qui ait 
tiré sur eux? En ont-ils surpris un seul porteur d'armes et 
ces faits ont-ils été établis par une enquête sérieuse ? Pas que 
je sache. 

Mais on a vu à Dinant un officier cherchant à dissimuler un 
revolver qu'il tenait dans la main, introduire cette main dans 
la poche du veston d'un sieur Pécasse, en retirer ostensiblement 
le revolver, le niontrer à ses hommes et faire emmener pour 
être fusillé le malheureux, victime de cette infâme supercherie. 

5^ Les Allemands avouent qu'il n'y a pas eu de francs-tireurs 
à Dinant. 

A Cassel, le directeur de la prison me déclara: " Les 
autorités militaires à Berlin sont maintenant convaincues que 
personne n'a tiré à Dinant „ J'ignore naturellement, ce qui lui 
a permis de faire cette affirmation. 

Second aveu: Le général von Longchamp, gouverneur mili- 
taire de la province de Namur, me parlant des événements de 
Dinant me dit textuellement: "11 résulte d'une enquête que j'ai 
faite qu'aucun civil n'a tiré à Dinant. Mais il y a peut-être eu 
des Français, déguisés en civils, qui ont tiré. Et puis, dans 
l'entraînement du combat, on va parfois plus loin qu'il ne faut.,. 

J'ajoute que je n'ai trouvé personne à Dinant pour me donner 
le moindre indice que cette hypothèse relative aux soldats 
français, eut un fondement quelconque d'exactitude. 

II. — La préméditation. — L'attaque immédiate et simultanée 
se produisant contre la population par toutes les voies ou 
l'armée allemande pénétre à Dinant forme à elle seule une 



48 



LE SAC DE DINANT 



présomption grave. Il faut admettre ou des ordres donnés à 
l'avance ou l'action de francs-tireurs sur tous et chacun des 
différents points d'invasion. Or, on n'a tiré nulle part; donc... 

Quelque grave que soit cette présomption, elle ne suffit pas 
comme base d'une affirmation catégorique. 

Mais comme elle confirme bien la sincérité des témoignages 
qui forment preuve directe ! 

De nombreux habitants de villages occupés avant le 23 aoiît 
ont déclaré qu'il leur avait été annoncé à l'avance que Dinant 
serait détruit. 

De ces témoignages, j'en relève un, parce qu'il doit une impor- 
tance particulière à la personnalité du narrateur d'une part, et 
d'autre part, à l'autorité que son grade dans l'armée allemande 
donne à l'auteur des menaces : 

M. X..., de Dinant, se trouvait, lors de l'invasion, dans une 
autre commune du pays. Il fit la connaissance d'un officier alle- 
mand, major ou colonel. Or, le 19, 20 ou 21 août (c'est ma 
mémoire qui est ici infidèle, car les détails m'ont été donnés avec 
précision), cet officier dit à M. X...: "Vous êtes de Dinant? 
N'y retournez pas ; c'est une mauvaise ville, elle sera détruite. „ 
En même temps, il demandait à M. X... des renseignements sur 
son habitation à Dinant. Il partit et revint après le 23 août et, 
tirant de ses bagages une statuette, il la montra à M. X... en 
disant: " Connaissez-vons ceci? — Mais oui, cela vient de chez 
moi I — En ce cas, je ne me suis pas trompé : j'ai préservé votre 
maison, elle n'est pas brûlée. „ 

Tels sont les faits que je connais en ce qui concerne Dinant. 

(Suivent quelques renseignements relatifs à diverses localités de 
l'arrondissement de Dinant. Ils sortent du cadre de ce volume.) 

Pour établir ce rapport et pour discerner la valeur des témoi- 
gnages dont je me suis servi, fai usé de toute la prudence dont 
une carrière de dix-neuf ans comme magistrat du parquet m*a 
enseigné la nécessité. Je l'ai rédigé avec toute la sincérité d^un 
honnête homme. 

Je vous P adresse comme une œuvre de loyauté et de bonne foi. 
Je vous prie, Monsieur le Ministre, d'agréer l'assurance de 
ma haute considération. 

Le Procureur du Roi de Dinant, 

M. TSCHOFFEN. 

Dans une seconde lettre publiée dans le 20'^ rapport de la 
Commission belge d'Enquête je relate le transfert et la détention 
en Allemagne de 417 de nos concitoyens. Il est inutile de la 
reproduire ici. 



LE SAC DE DINANT 



49 



Je rappelle seulement qu'après avoir été, sur l'ordre d^un 
officier, dépouillés de tout l'argent qu'ils possédaient, ces pri- 
sonniers, au nombre desquels je me trouvais, furent, après un 
voyage douloureux, enfermés durant trois mois à la prison cel- 
lulaire de Cassel. 

A tous égards, le traitement et le régime qui leur furent infli- 
gés furent plus pénibles que ceux auquels étaient soumis les 
criminels de droit commun, détenus dans la même prison. 

* 

* * 

Le vingtième rapport de la Commission belge d'Enquête se 
termine par des renseignements sur diverses localités du pays 
et par une liste nominative des vieillards, femmes et enfants 
massacrés à Dinant. 

Elle comporte les noms de: 

44 hommes âgés de 65 à 80 ans. 

66 jeunes filles et femmes dont 13 avaient de 65 à 85 ans. 

50 enfants des deux sexes âgés de 16 ans au plus. Sept d'en- 
tre eux avaient de 5 à 10 ans ; douze autres avaient moins de 
5 ans; le plus jeune était âgé de 3 semaines! 



50 



LE SAC DE D^NANT 



CHAPITRE VII 
La Défense 

Le Livre Blanc allemand' résume, dans le roman dont la tra- 
duction suit, les rapports et dépositions rassemblés pour persuader 
au monde que les malheureuses troupes allemandes ont été 
cruellement éprouvées à Dinant par les attaques sauvages et 
déloyales d'une population fanatique. Cet exposé émane du 
Ministère de la Guerre de Prusse. 

MINISTÈRE DE LA GUERRE 
Commisson militaire d'Enquêtes sur les 
violations des lois de la guerre 



Participation de la Population de Dinant aux combats 
du 21 au 24 Août 1914. 

Aperçu Général 

Dès le passage de la frontière belge, le Xll'"^ corps d'armée 
eut des difficultés avec la population civile belge ; ces difficultés 
atteignirent leur point culminant à Dinant et dans les environs. 

Dinant avait une importance particulière pour la marche en 
avant du XIP^ corps, car c'est dans cette ville qu'il devait 
traverser la Meuse. 

La ville avec ses faubourgs de Leffe et de Les Rivages sur la 
rive droite, de Neffe, de St-Médard et de Bouvignes sur la rive 
gauche est située sur la Meuse dans une vallée profonde. Les 
deux rives sont escarpées et rocheuses en maints endroits ; elles 
montent en terrasses jusqu'à une hauteur de 70 mètres environ ; 
la rive droite est un peu plus élevée que la rive gauche. A peu 
près au milieu de la ville s'élève le fort, sur la rive droite, à 
une hauteur d'environ 100 mètres. Tout près de là, vers le nord, 
débouche la route principale qui vient de Sorinnes. Deux autres 
voies d'accès venant de l'est se trouvent dans les vallées latérales 
profondément encaissées qui aboutissent à Leffe et à Les Rivages. 

Le 15 Aoijt 1914, un détachement de cavalerie allemande 
avait, avec la coopération, entre autres du bataillon de chasseurs 
n^^ 12, occupé passagèrement la rive droite de la Meuse. Ce 
détachement dut se retirer le même jour en présence de troupes 



LE SAC DE DINANT 



51 



ennemies en forces supérieures et abandonner de nombreux 
morts et quelques blessés. 

Le 17 Août, les troupes ennemies se retirèrent sur la rive 
gauche. A partir de ce moment, il n'y eut plus de troupes régu- 
lières ennemies à Dinant, Leffe et Les Rivages. 

Le XIP"® corps d'armée ( P"^ corps saxon) entra en activité 
devant Dinant, le 21 Août. Le 11""^ bataillon du régiment de 
fusiliers n° 108 entreprit le soir de ce jour-là, une reconnaissance 
en force avec la coopération d'une section de pionniers. Lorsque 
ce bataillon, arrivant par la route qui vient de Sorinnes, atteignit 
les premières maisons, on entendit tout à coup un coup de feu: 
c'était le signal. Au même moment, des coups de feu partirent 
de tous côtés. On tirait de toutes les maisons et des flancs de 
la vallée. Les maisons étaient solidement barricadées, de sorte 
qu'il fallut en forcer l'entrée à coups de crosses, de haches et 
avec des grenades à main. Des fils de fer étaient tendus à travers 
les rues, à une faible hauteur, pour faire trébucher les soldats. 
Un grand nombre de nos soldats furent blessés par des chevro- 
tines. Des pierres furent aussi jetées sur eux. (Anlage 2 à 5). 

Le bataillon s'avança jusqu'au pont, constata que ce dernier 
était occupé par l'ennemi et se retira ensuite au milieu de la 
fusillade qui continuait de toutes les maisons. Comme la retraite 
dut se faire à la hâte, il fut impossible de déloger complètement 
les francs-tireurs qui occupaient la localité. On chercha, en partie, 
à briser leur résistance en mettant le feu aux maisons d'où l'on 
avait tiré. 

Il était évident que cette attaque de la population avait été 
faite d'après un plan prémédité, qu'on savait à Dinant que la 
reconnaissance allait avoir lieu et qu'on avait tiré profit de me- 
sures préparées de longue main à cette fin. La préparation résul- 
tait entre autres du fait qu'il y avait des meurtrières dans un 
grand nombre de maisons et de murs. 

Après cette expérience il y avait lieu d'admettre que les habi- 
tants prendraient part également à la lutte dans les opérations 
qui devaient suivre. Cependant les proportions et l'opiniâtreté 
de cette participation ont dépassé de loin toutes les appréhensions. 

L'ordre avait été donné au XII"^*^ corps de s'emparer le 23 
Août, de la rive gauche de la Meuse. L'artillerie entra d'abord 
en activité pour préparer l'attaque. Puis l'infanterie s'avança dans 
la direction de Dinant, la 32'"^ division au nord et la 23"^^ 
au sud. A l'aile gauche, c'est le régiment des grenadiers du roi, (1) 
n*^ 100, qui pénétra dans la ville; plus à droite, ce fut le régi- 
ment d'infanterie n*^ 182 et,- conjointement avec lui, le régiment 
de fusiliers n^ 108. En même temps, dans les Fonds de Leffe, 
le régiment d'infanterie n'' 178 atteignait Leffe. 

Ces troupes réussirent le jour même à chasser l'ennemi des 
hauteurs de la rive gauche de la Meuse au prix de pertes rela- 
tivement minimes. Par contre les pertes que la population civile 



(1) Leib. Régiment. 



52 



LE SAC DE DINANT 



hostile de Dinant et de ses faubourgs a infligées au XIP"^ 
corps pendant cette journée du 23 Août furent très importantes, 
et il fallut faire un grand effort pour briser le 23 Août et les 
jours suivants, la résistance complètement organisée ce cette 
population. 

De même que le 21 Août, la population de Dinant et des 
environs paraissait savoir que l'attaque du corps d'armée allait 
avoir lieu et s'était préparée en conséquence. 

Le P'" bataillon du régiment du roi, venant de Herbuchenne, 
essuya un feu très vif qui partait des maisons et des ruelles 
lorsqu'il descendit des hauteurs escarpées. Il fallut prendre d'as- 
saut chaque maison, en partie au moyen de grenades à main, 
pour en déloger les habitants qui s'y étaient nichés des caves 
aux greniers et qui, de leurs cachettes, faisaient usage de toutes 
les armes possibles. Ceux qui furent pris les armes à la main 
furent fusillés immédiatement, tandis que ceux qui étaient 
suspects furent d'abord conduits comme otages dans la prison 
de la ville. Malgré ces mesures, la population continua à tirer 
sur les grenadiers du roi qui éprouvèrent des pertes notables, 
surtout en officiers. Entre autres, le lieutenant Treusch von Buttlar 
fut tué ici et le capitaine Legler fut grièvement blessé. 

Pendant ce temps, une grande partie de la localité avait été 
mise en feu, en partie par l'emploi de grenades à main, en partie 
sous le feu de l'artillerie française et allemande. Mais tout cela 
n'avait pas réussi à convaincre la population de l'inutilité et du 
danger de sa participation à la lutte. Jusqu'au soir, et encore au 
moment où le régiment partit pour se rendre à Les Rivages, où 
l'on avait établi un point de passage, on tira sur lui des mai- 
sons. (Anlage 1, 5 à 7, 10, 11,). 

Les régiments n^^ 108 et 182 essuyèrent également le feu de 
la population civile, lorsqu'ils atteignirent Dinant, au nord de la 
position occupée par le régiment du roi. On tira déjà sur eux 
des maisons situées le plus à l'est. Le P"" bataillon du régiment 
des fusiliers n^' 108 prit d'assaut la ferme Malaise et tous les 
francs-tireurs qui y opposaient de la résistance furent tués. Il 
s'avança dans la direction du marché. On prenait d'assaut cha- 
que maison dans une lutte très chaude et en s'attendant cons- 
tamment à recevoir des coups de feu tirés par un ennemi invi- 
sible établi dans les caves, dans les cavernes et sur les flancs 
des collines. C'est ici qu'entre autres, le major Lommatzsch du 
régiment d'infanterie n*^ 182, fut blessé à mort par les coups de 
feu que deux civils tirèrent des fenêtres d'une maison. On tira 
même du haut de la cathédrale. (Anlage 12 à 14, 18). Déjà dans 
le courant de la matinée, le commandant de la 46"'*^ brigade 
reconnut l'impossibilité de maîtriser la population fanatique sans 
bombardement de la localité par l'artillerie. Mais les troupes 
étaient trop engagées dans des combats de maisons pour pouvoir 
être retirées immédiatement. Ce n'est qu'après 3 heures de l'a- 
près-midi qu'on réussit à retirer les troupes sur les hauteurs qui 
se trouvent au nord de Dinant. Etablie à Leffe, l'artillerie, no- 



LË SAC DE DINANt 



53 



tamment des parties du régiment d'artillerie de Campagne n^ 12 
et une batterie d'artillerie lourde, put, dès lors, prendre Dinant 
sous le feu avec plus d'efficacité. (Anlage 12, 19 à 21). 

De bonne heure dans la matinée, le régiment d'infanterie 
n*^ 178 avait quitté Thynes et s'était avancé vers LefFe, en sui- 
vant la route des Fonds de Leffe. Déjà avant d'atteindre Leffe, 
la compagnie qui marchait en tête essuya des coups de feu qui 
partaient de propriétés isolées et des flancs escarpés et en partie 
couverts de boqueteaux des hauteurs longeant la route à droite 
et à gauche. En particulier, un feu très vif partait de la fabrique 
de papier située à gauche de la route et des maisons qui se 
trouvaient à proximité. C'est pourquoi, avec le coopération 
ultérieure des chasseurs du 11""^ bataillon, les flancs des 
coteaux furent explorés à la recherche des francs-tireurs, les 
maisons barricadées furent ouvertes de force et ceux qui les 
habitaient, expulsés. Quiconque était découvert les armes à la 
main fut fusillé. Mais la population, cachée dans les maisons, 
attaquait de plus en plus vivement le régiment en marche. On 
tirait de toutes les maisons, mais dans un grand nombre d'entre 
elles on ne trouva personne. Les tireurs se réfugiaient dans leur 
cachettes pour en resortir ensuite et pour tirer de nouveau sur 
les troupes allemandes. Il fut nécessaire de mettre le feu à un 
certain nombre de maisons, pour forcer les tireurs cachés à 
quitter leurs refuges. Un certain nombre d'habitants furent con- 
duits comme otages dans la cour du couvent. (Anlage 22 à 32). 

La neuvième compagnie du régiment n^ 178 occupa face à 
l'ennemi établi sur la rive gauche de la Meuse, le jardin, lon- 
geant le fleuve, d'une villa et d'une fabrique. Ici aussi, elle 
essuya des coups de fusil. La villa et la fabrique furent, pour 
cette raison évacuées. On fit sortir de la cave de la fabrique le 
propriétaire et un grand nombre de ses ouvriers et on les fusilla. 
Les femmes et les enfants que l'on y trouva furent conduits dans 
la cour du couvent. 

Le régiment n° 178 dut combattre pendant la plus grande 
partie de la journée avec la population de Leffe et éprouva des 
pertes notables. (Anlage 25, 26). 

De son côté, le régiment d'infanterie n^ 103 qui arriva à Leffe 
vers le soir essuya également un teu très vif partant des maisons 
et des hauteurs qui bordent le défilé de Leffe. On ne put vaincre 
cette résistance des francs-tireurs qu'en désarmant et en fusillant 
les hommes trouvés les armes à la main et en mettant le feu à 
quelques maisons d'où l'on n'avait pas réussi à déloger, d'autre 
façon, les assaillants. (Anlage 33 à 36). 

Vers le soir, le calme s'établit à Leffe. Mais on s'aperçut 
bientôt que c'était une erreur de croire qu'on n'avait plus rien 
à craindre de la population. Dès le crépuscule, le poste d'ob- 
servation de gauche établi par le 2'"^ bataillon du régiment 
n^ 178 au sud de la caserne du 13""® régiment d'infanterie 
belge, en vue de surveiller la Meuse, fut attaqué par un assez 



Lë tJÀC DE blNÀN'^ 



grand nombre d'habitants. Une escouade de renfort qui nettoya 
de francs-tireurs les alentours et la partie voisine de la localité, 
ne cessa, pendant ce temps, d'être en butte à des coups de feu 
tirés des maisons. Un assez grand nombre de personnes trou- 
vées les armes à la main furent fusillées. (Anlage 22, 24, 29). 

Vers minuit, le détachement von Zeschau, venant de Houx, 
arriva à l'entrée septentrionale de Lefte. Il avait à peine atteint 
les premières maisons, que les compagnies de tête essuyèrent 
un feu très vif partant de ces maisons, dont les portes et les 
fenêtres étaient barricadées avec des meubles et des matelas. 
Ces maisons furent prises d'assaut et incendiées pour se protéger 
contre les francs-tireurs, qu'il n'était pas possible d'appréhender 
d'autre façon. Les hommes armés qu'on y découvrit furent fusil- 
lés. (Anlage 38). 

De la fabrique mentionnée plus haut, on tira également, d'une 
manière violente et soutenue, sur le détachement, en particulier 
sur les compagnies de mitrailleuses du régiment d'infanterie 
n^ 177. Le feu des francs-tireurs ne cessa que lorsque la fabrique 
eut été incendiée (Anlage 38, 64, 65). 

Pendant que ces événements se passaient au nord de Dinant, 
des combats sanglants avec la population civile avaient aussi 
éclaté au sud, à Les Rivages et à Anseremme. 

A la fin de l'après-midi, le régiment de grenadiers n" 101 
était arrivé à Les Rivages, par la route qui s'amorce en ce vil- 
lage, avec la 3'"^ compagnie de pionniers de campagne; ces 
troupes devaient y traverser la Meuse. Les pionniers étaient 
déjà arrivés dans le courant de la matinée avec les voitures à 
pontons dans la partie de Dinant occupée par le régiment du 
roi, à l'effet de jeter un pont. Mais par suite de la fusillade 
partant des maisons et à laquelle il ne put être mis fin en dépit 
des efforts faits conjointement avec l'infanterie pour chasser de 
ces maisons les francs-tireurs, les pionniers durent -se retirer sur 
les hauteurs. 

Le village de Les Rivages avait l'apparence, tout d'abord, 
d'être vide d'habitants. Sur la rive opposée, on voyait brûler les 
maisons de Neffe, bombardées par notre artillerie (Anl.20, 39, 44). 

Le passage commença immédiatement. Ce furent d'abord la 2^^ 
puis la 11"^^ compagnie du régiment de grenadiers n^ 101 qui 
gagnèrent la rive gauche et marchèrent à l'assaut, sur un large 
front, contre l'infanterie ennemie occupant les hauteurs à l'ouest. 

En passant à Neffe par une ruelle étroite, la IT"^ compagnie 
reçut d'une maison environ 5 coups de feu successifs à chevro- 
tines. La porte barricadée fut forcée et les tireurs, 1 homme et 
2 femmes furent fusillés. 

Immédiatement après, la section conduite par le chef de com- 
pagnie, arriva au remblai du chemin de fer. A cet endroit un 
passage d'eau est percé sous le remblai. Devant l'ouverture était 
étendu un civil fusillé avec une arme qui ressemblait à une 
carabine. Dans l'intérieur du passage obscur on voyait des gens. 



LE SAC DE DïNANt 



55 



Du haut du remblai, l'officier d'une autre section cria que du 
passage on avait tiré sur lui. Le chef de compagnie cria à 
haute voix en français : " Sortez, on ne vous fera rien. „ Mais 
personne ne répondit et aucun de ceux qui étaient cachés dans 
le passage n'en sortit. On tira alors un certain nombre de coups 
de fusil dans le passage. Les grenadiers, franchissant le remblai, 
continuèrent à s'élancer vers la hauteur. Le détachement laissé 
en arrière pour surveiller et évacuer le passage, en fit sortir 
environ 35 à 40 civils. C'étaient des hommes, des adolescents, 
des femmes et des enfants. Il y avait aussi 8 à 10 fusils, non 
point des fusils de chasse, mais, à ce qu'il semble, des fusils 
militaires. Une partie des civils avaient été tués ou blessés par 
le feu des grenadiers (Aniage 40). 

A Les Rivages, le calme n'avait entre temps pas cessé de 
régner. La première personne qui se montra fut un homme 
perclus' et boiteux. Il déclara qu'il était le bourgmestre et assura 
que la population de Les Rivages était paisible à la différence 
de celle de Neffe. On l'envoya pour cette raison à Neffe avec 
la mission de recommander le calme à la population et de lui 
dire que dans ce cas on ne lui ferait aucun mal. 

Le commandant du régiment de grenadiers n^ 101 s'assura 
d'un assez grand nombre de personnes qui se trouvaient dans 
les maisons les plus rapprochées pour s'en servir comme otages 
au cas où la population se livrerait à des actes d'hostilité. On 
leur fit comprendre que leur vie servirait de garantie pour la 
sécurité des troupes. Ce qui donna lieu à cette mesure, c'est que 
l'on savait que la population de Dinant était séditieuse. D'autre 
part, un officier venait d'annoncer qu'on avait tiré sur lui des 
maisons qui se trouvaient tout près, au sud de Les Rivages, 
dans la direction d'Anseremme. Les hommes furent placés le 
long du mur d'un jardin à gauche du point de passage. On mit 
un peu plus loin, en aval, les femmes et les enfants qui étaient 
sortis avec eux des maisons. 

Les troupes continuaient à passer la rivière et à construire le 
pont. Lorsque le pont eut atteint une longueur d'environ 40 
mètres, une fusillade très vive éclata subitement. Elle partait des 
maisons de Les Rivages et des escarpements rocheux qui se 
trouvent immédiatement au sud du " Rocher Bayard „. Cétaient 
des francs-tireurs qui tiraient sur les pontonniers à l'ouvrage et 
sur les grenadiers qui, massés sur le bord, attendaient de pouvoir 
passer. Les coups de feu causèrent une grande agitation et une 
confusion générale. A la suite de ces faits les otages masculins 
qu'on avait placés contre le mur du jardin furent fusillés. 

Les francs-tireurs qui étaient restés invisibles s'aperçurent évi- 
demment de cet acte de répression et cessèrent le feu, de sorte 
que les pontonniers purent continuer leurs travaux (Aniage, 46, 48), 

Nos troupes purent franchir la Meuse, près de Les Rivages 
et de Leffe, en partie encore dans la nuit du 23 au 24 Août, en 
partie le lendemain. Le 25 Août, les dernières formations du 
corps d'armée passèrent également la Meuse. 



LÈ SAC DÉ DINANÏ 



Maïs les mesures prises le 23 Août, n'ont pas mis définitivè- 
ment fin aux agissements des francs-tireurs. Pendant les deux 
jours qui suivirent, des colonnes en marche et des personnes 
isolées furent exposées à des coups de feu qui partaient des 
pentes et des maisons, bien que la fusillade ne fût plus aussi 
vive que le 23 Août. Il fallut donc encore prendre des mesures 
de répression, fusiller quelques individus pris sur le fait dans 
tous les quartiers de la ville et bombarder, à Neffe et à Saint 
Médard, les bâtiments occupés par des francs-tireurs. Cela se 
passa le 24 et le 25 Août. (Anlage, 49, 50). 

L'impression générale qui se dégage de tous ces événements 
est tout d'abord que cette résistance de la population civile de 
Dinant et de ses faubourgs contre les troupes allemandes résulte 
d'un plan prémédité. (Anlage, 12, 25", 30). 

Déjà avant le 23 Août, la population des environs de Dinant 
savait qu'on avait organisé un guet-apens contre les troupes alle- 
mandes. (Anlage 12, 51.) On savait que les actes d'hostilité 
commis par des habitants du pays contre les troupes allemandes 
à Sorinnes et dans d'autres localités situées à l'est de la Meuse, 
étaient en partie le résultat de l'action d'émissaires venus de 
Dinant. 

Cette organisation se distinguait par sa préparation minutieuse 
et par sa grande extension. 

On avait mis les maisons en état de défense en barricadant 
les portes et les fenêtres, en pratiquant des meutrières et en 
amassant dans les maisons de grandes quantités d'armes et de 
munitions. L'existence de grandes provisions de munitions est 
démontrée entre autres par les explosions continuelles dans les 
maisons en flammes. Lors des opérations qui eurent lieu dans 
la nuit du 21 Août on constata qu'il y avait des fils de fer ten- 
dus à travers les rues pour faire tomber les soldats. (Anlage 
3, 9, 10, 11, 18, 26, 28, 29. 31, 38, 49, 50, 52, 53, 70, 81.) 

Le fait que les armes à feu n'étaient qu'en partie des fusils 
de chasse et des revolvers mais en partie aussi des mitrailleuses 
et des fusils d'ordonnance belges (Anlage 2, 25) permet d'admettre 
que le Gouvernement belge a prêté assistance à l'organisation 
de la résistance. Toute la ville de Dinant, avec tous ses faubourgs 
sur la rive droite et la rive gauche de la Meuse, était préparée 
de la même manière. Les maisons étaient barricadées partout. 
Il y avait partout des meutrières et des armes, à Leffe, à les 
Rivages et à Neffe. Les rapports dressés par les troupes sur les 
combats relèvent surtout le fait que les civils belges qui prirent 
part à la lutte ne portaient nulle part aucun signe distinctif mi- 
litaire. (Anlage 4 à 7, 12, 15, 22, 24, 25, 31.) La popu- 
lation tout entière n'avait qu'une seule volonté, celle d'arrêter la 
marche en avant des troupes allemandes. Si une partie de la 
population a péri par suite des dangers auxquels elle s'est ex- 
posée volontairement, elle en est redevable à elle-même. 

La résistance a été, très opiniâtre. On employait toute espèce 
d'armes : des fusils de chasse et des fusils d'ordonnance belges, 



LE BAC DE DÎNANT 



des balles et des chevrotines ; on tirait avec des revolvers ; on 
employait des couteaux et on jetait des pierres. (Anlage 5, 10, 
11, 25 à 28, 31, 35, 38. 43, 54, 55. 57, 58. 63, 67, 81.) Toutes 
les classes de la population, même des écclésiastiques (Anlage 18), 
ont pris part à la lutte, des hommes, des femmes, des vieillards 
et des enfants. (Anlage 5, 6, 10, 12, 14, 18, 28, 29, 35, 41 à 
44, 54, 56, 59 à 63). On continuait à tirer des caves des mai- 
sons incendiées. Encore au moment de Son exécution un des 
francs-tireurs déchargea un revolver qu'il avait tenu caché, contre 
le peloton qui allait le fusiller. (Anlage 5). 

Dans leur astuce et leur perfidie (Anlage 28, 32, 43, 44, 50, 68) 
les francs-tireurs, invisibles du dehors, tiraient par des meur- 
trières, de derrière, sur des détachements qui passaient et sur 
des officiers isolés. Quand les Allemands pénétraient dans les 
maisons, on s'échappait par les portes de derrière pour se cacher 
dans les nombreuses cavernes et souterrains et pour recommen- 
cer à d'autres endroits le perfide assassinat. (Anlage 12, 37, 64). 

Quelques francs-tireurs masculins avaient endossé des vêtements 
de femmes. (Anlage 64, 65). 

Quelques habitants ont même mis le signe de la Convention 
de Genève et ont arboré le drapeau avec la croix rouge sur des 
bâtiments pour attaquer les Allemands, sous sa protection. (Anlage 
9. 16 à 18, 32, 56, 66 à 70). 

On tira même des maisons sur des blessés ramenés en arrière 
et sur le personnel sanitaire. (Anlage 71, 72). 

Le fanatisme révoltant de la population civile trouva sa ma- 
nifestation la plus révoltante dans l'assassinat cruel de soldats 
endormis, dans la mutilation d'hommes tombés dans le combat 
et dans l'achèvement par le feu de prisonniers blessés qui, dans 
ce but, avaient été attachés à des piquets à l'aide de fils de fer. 
(Anlage 56, 59, 61, 67, 73 à 78). 

Pour juger l'attitude des troupes du XII""'^ corps vis-à-vis 
d'^iine population hostile à l'extrême qui employait contre elles 
les moyens les plus blâmables, il faut partir de ce point de vue 
que le but des opérations du Xll™^ corps était de forcer aussi 
vite que possible le passage de la Meuse et de chasser l'ennemi 
de la rive gauche. Pour atteindre promptement ce but, il fallait 
briser par tous les moyens la résistance de la population civile. 
C'était une nécessité militaire, et à ce point de vue le bombar- 
dement de la ville qui prenait' une part active à la lutte, 
l'incendie des maisons occupées par les francs-tireurs et l'exécution 
des habitants pris les armes à la main étaient, sans plus, justifiés. 

L'exécution des otages qui çut lieu dans différentes parties de 
la localité répondait également au droit. Les troupes qui luttaient 
dans la ville se trouvaient dans une position critique. Elles 
étaient exposées au feu de l'artillerie, des mitrailleuses et de 
l'infanterie des forces ennemies établies sur la rive gauche du 
fleuve et, en même temps, elles étaient attaquées par derrière 
et sur lés flancs par la population civile. On s'était assuré des 



LE SAC DE DINANT 



otages pour mettre fin à ces menées des francs-tireurs. Comme 
la population civile continuait néanmoins à causer des pertes 
aux troupes, on dut procéder à l'exécution des otages ; sinon 
leur arrestation n'aurait été qu'une vaine menace. Leur exécution 
était d'autant plus justifiée qu'il n'est guère possible qu'il y ait 
eu des innocents parmi eux, étant donnée la participation géné- 
rale de la population à la lutte. En présence du but militaire â 
atteindre et de la situation précaire dans laquelle se trouvaient 
les troupes astucieusement .attaquées par derrière, l'exécution ne 
pouvait être évitée. 

On a eu pour principe d'épargner les femmes et les enfants 
à moins qu'ils n'aient été pris en flagrant délit ou que les trou- 
pes ne se soient trouvées en cas de légitime défense. (Anlage 
5, 6, 25, 26, 28, 31, 35, 41, 47, 79). Si, malgré cela, des femmes 
et des enfants ont été tués ou blessés, le fait s'explique par la 
situation. Ils ont été atteints en partie par des projectiles enne- 
mis qui partaient de la rive gauche, en partie par des balles qui 
ont ricoché pendant la lutte dans les rues et dans les maisons. 
(Anlage 10). Quelques femmes et quelques enfants ont aussi été 
atteints à Les Rivages pendant l'exécution des otages. Malgré 
les ordres donnés et dans la confusion générale, ces femmes et 
ces enfants ont quitté la place qui leur avait été désignée, à 
l'écart des hommes, et s'étaient pressés autour de ces derniers. 
(Anlage 45, 46). 

Les troupes du XII"^^ corps n'ont été ni dures ni cruelles, ce 
qui est prouvé par de nombreux cas où elles ont témoigné à des 
femmes, des vieillards et des enfants une sollicitude qui, étant 
données les circonstances, mérite d'être reconnue particulièrement. 
(Anlage 52, 53, 55, 58, 80 à 86). Un certain nombre de femmes 
en couches ont été emportées de maisons exposées au feu, mises 
à l'abri et couchées sur des paillasses auprès de nos blessés. 
(Anlage 5). Des habitants blessés et dont les blessures provenaient 
pour la plupart de projectiles ennemis ont été pansés et traités 
consciencieusement par nos médecins. (Anlage 7, 10, 29, 44, 47, 
50 à 52, 68, 86, 87). De petits enfants trouvés seuls ont été 
confiés à des femmes. (Anlage 47 à 51). Les femmes et les en- 
fants qui, en grand nombre étaient venus de Dinant en feu et 
qui se trouvaient à Les Rivages pendant la nuit du 23 au 24 
Août, furent réunis dans une maison, où on leur donna à boire 
et à manger. (Anlage 55, 51). Le lendemain matin on leur ap- 
porta du café préparé dans une cuisine de campagne du régi- 
ment du roi. 

" Les relations données par les habitants survivants de Dinant 
des combats livrés pour la possession de leur ville ainsi que les 
indications, basées sur ces relations, de la Commission belge 
d'Enquête et de la presse ennemie se caractérisent toutes par le 
fait que, tout en faisant le silence sur la participation de la po- 
pulation à la lutte contre nos troupes, elles rapportent uniquement 
et avec une exagération intentionnelle ce que nos troupes ont 
fait pour se défendre contre cette participation. Prétendre que 



Li. SAC DË biNAr^î 



è9 



les habitants n*ont pas tiré sur nos troupes, vu il avait été or- 
donné de remettre les armes, c'est, étant donnés les faits cons- 
tatés, commettre une altération malintentionnée de la vérité. 

Sans doute, il est profondément regrettable qu'à la suite des 
événements du 23 et du 24 Août la florissante ville de Dinant 
et ses faubourgs aient été en grande partie brûlés et ruinés, et 
qu'un grand nombre de vies humaines aient été anéanties. Mais 
ce n'est pas l'armée allemande, c'est la population civile belge 
qui seule en porte la responsabilité. La population tout entière 
a, contrairement au droit des gens, soutenu contre les troupes 
allemandes une lutte fanatique et perfide et a forcé ces troupes 
à prendre les mesures de représailles exigées par l'intérêt mili- 
taire. 

Si la population civile s'était abstenue de faire usage des armes 
contre nos troupes et de prendre ouvertement part à la lutte, la 
vie et les propriétés des habitants n'auraient guère subi de dom- 
mage, malgré les dangers auxquels elles étaient exposées par 
suite des opérations de la guerre. 



Berlin, le 11 avril 1915. 



Commission militaire d'enquêtes sur les violati^s 
des lois de la guerre 



Signé : 
Major Bauer 



Signé : 

Kammergerichtsrat Dr Wagner 



60 



LE SÂC DE DINANT 



CHAPITRE VIII 
Le Complot 

Notre^ preuve, à nous, est faite. 

Nos régistres de l'état civil, leurs actes authentiques, indiquant 
le nom et l'âge des vieillards, des femmes et des enfants massa- 
crés, leur mention indéfiniment répétée : " décédé à Dînant le 
23 Août,,, les ruines de notre cité en cendres et la tragique 
horreur du pli à peine effacé que font au sol sacré de la Patrie, 
les tombes trop fraîches de nos concitoyens assassinés, voilà nos 
•témoins. 

Ils suffisent. On ne récuse pas les ruines ; les morts ne mentent 
pas. 

La déportation en Allemagne de 417 Dinantais et leur odieuse 
détention dans une prison cellulaire ; la cupidité des officiers 
allemands qui, la menace à la bouche et le revolver au poing, 
fouillent les poches de leurs prisonniers pour y voler des porte- 
monnaie ; la honte du pillage public et méthodique des habita- 
tion non encore incendiées et la séquestration, durant plusieurs 
jours de ceux, femmes et enfants, dont la présence aurait pu 
gêner cette fructueuse opération ; la lâcheté allemande abritant 
des soldats derrière un rempart de captifs exposés au feu des 
troupes françaises sont des faits avérés. 

Le silence qu'observe à leur sujet le plaidoyer allemand est 
impuissant à les rayer de l'histoire. On n'ose pas les avouer, on 
ne peut pas les nier ; on est incapable de leur trouver une 
excuse, on croit plus habile de les taire. Je m'empare de ce silence, 
je l'interroge et il me répond : " J'avoue ! „ 

Quand, dans le rapport allemand, on écrit au sujet de la des- 
truction de la ville et du massacre d'une partie de la population : 
" Les relations données par les habitants survivants..,, se carac- 
térisent toutes par le fait que, tout en faisant le silence sur la 
participation de la population à la l'Utte contre nos troupes, elles 
rapportent uniquement et avec une exagération intentionnelle ce 
que nos troupes ont fait pour se défendit contre cette partici- 
pation „, (1) je demande où est l'exagération. 

Notre accusation tient tout entière dans des noms et des chiffres. 



(1) p. 59. 



LE SAC DE DINANT 



61 



Oui ou non les Allemands ont-ils incendié 1263 maisons sur 
les 1653 habitations dont se composait la ville? 

Oui ou non la funèbre liste des morts publiée par la Com- 
mission belge d'Enquête est-elle exacte (1)? A-t-elle été surchargée 
par des suppositions de noms ? A-t-on commis des faux dans 
l'indication du sexe et de l'âge des victimes ? 

Les accusations belges sont assez nettes et assez précises pour 
que toute erreur, voulue ou non, soit facile à découvrir et éprouver. 

Les membres de la Commission d'Enquête de Berlin n'en 
signalant aucune, j'ai bien le droit de penser et d'écrire qu'en 
nous taxant d'exagération ils nous font un procès de tendances 
et qiie le vague de leur articulation n'est pas une preuve de 
leur bonne foi. 

Cherchant une excuse à leurs crimes, les Allemands disent : 
les Dinantais ont pris part à la lutte. Après le massacre, la 
calomnie; après le sang, la souillure! Les victimes étaient inno- 
centes. Sur la tombe de ses morts, la population de Dinant peut 
en faire serment. La voix d'un peuple égorgé a droit, semble- 
t-il, à plus de créance que celle du bourreau qui l'accuse! 

Crions-le cependant bien haut. Nous avons souffert, nous ne 
demandons pas qu'on nous plaigne. Nous ne mendions pas la 
pitié P9ur nos ruines et pour notre sang. 

Ce que nous voulons, ce sont des juges! 

C'est devant le solennel tribunal de la conscience humaine 
qu'il nous plait de comparaître et d'attraire en même temps nos 
ennemis. On verra bien qui s'y présentera avec le front le plus 
fier et le cœur le plus droit et qui quittera le prétoire flétri par 
une condamnation infamante. 

L'excuse allemande? Discutons-la. 

Pour en démontrer rigoureusement le mensonge c'est au sens 
commun et aux témoignages allemands invoqués contre nous 
que nous faisons appel. 

Le rapport allemand reproduit plus haut accueille toutes décla- 
rations, si vagues, si inconsistantes, si invraisemblables qu'elles 
soient. Il y mêle d'autres dires d'apparence plus sérieuse et 
présente le tout comme un ensemble de faits démontrés. Des 
suppositions mal étayées et des déductions hasardeuses sont 
noyées dans un flot d'afîirmations nettes et catégoriques qui 
donnent une apparence de vérité à un roman laborieusement 
construit. La lecture en est impressionnante. Il faut analyser les 

(1) Elle comporte les noms de 606 civils, tués à Dinant, victimes de Tarmée 
allemande. 

i 



62 



LE SAC DE DINANT 



dépositions sur lesquelles il se base pour décéler les perfidies 
que masque une habile rédaction. 

Les déclarations annexées à ce rapport trouvent dans leur 
multiplicité un faux air de sérieux. Un procès cependant ne se 
juge pas au volume du dossier et la valeur d'une enquête ne 
résulte pas du nombre et de la longueur des dépositions qu'elle 
a réunies. 

Pour être probante, une enquête doit satisfaire à des conditions 
complexes. 

Les témoignages doivent être produits devant un interrogateur dont 
l'indépendance garantisse l'impartialité. La procédure suivie doit 
assurer la sincérité des témoins par leur liberté. A ce double point 
de vue, nous l'avons noté déjà, l'enquête allemande est suspecte. 

Quant aux témoignages, chacun d'eux doit se juger en lui-même 
tout d'abord. Emane-t il d'un témoin à même de bien ofeserver, 
est-il vraisemblable, précis, calme, sans passion ? Si ses qualités 
lui sont reconnues il doit être contrôlé par la comparaison avec 
les autres dépositions de la même enquête et concorder avec 
elles. Un témoignage qui ne résiste pas à ce double examen ne 
peut-être pris en considération. Au lieu d'éclairer la conscience 
du juge, il l'inquiète et la trouble. 

Il faut encore à toute déposition la garantie du désintéressement 
et de l'honorabilité du témoin. Je ne discuterai pas l'honorabilité 
de ceux dont le Livre Blanc reproduit le témoignage ; je ne les 
connais pas. 

Mais ce que je sais, c'est que les troupes allemandes sont 
accusées d'avoir à Dinant violé tous les droits et tous les devoirs 
de l'humanité et que c'est au témoignage des seuls accusés que 
l'enquête allemande fait appel pour établir la vérité. 

Je sais aussi qu'aux officiers qui ont commandé les massacres 
et ordonné les fusillades on défère le serment sur le point de 
savoir s'ils sont, ou s'iis ne sont pas des assasins, et que ce 
procédé outrage à la fois le bon sens, la loyauté et la morale. 

Je sais enfin qu'une enquête affectée de toutes ces tares et de 
tous ces vices est sans force let sans valeur. 

D'après le rapport de la Commission d'Enquête allemande 
" l'impression qui se dégage des événements est tout d'abord 
que cette résistance de la population civile de Dinant et de ses 
faubourgs contre les troupes allemandes résulte d'un plan pré- 
médité „. (p. 56). "11 est permis d'admettre, ajoute-t-il plus loin, 
que le Gouvernement belge a favorisé l'organisation de la 
résistance,,, (p. 57). 



LE SAC DE DINANT 



63 



Dans l'espoir de faire subir quelques pertes à l'ennemi, exposer 
à la mort de paisibles citoyens; exposer une ville aux horreurs 
de représailles sanglantes; s'aliéner, en trahissant son devoir, de 
précieuses sympathies et l'estime des peuples ; priver la Belgique 
de la situation privilégiée que devait lui assurer, devant le futur 
Congrès chargé des négociations de la paix, la loyauté pure de 
son geste et de son sacrifice : voilà l'étonnante conception que 
les scribes berlinois prêtent au Gouvernement belge. La mort de 
quelques soldats allemands ne payait vraiment pas la ruine 
certaine d'une cité prospère et une irrémédiable défaite morale. 

A notre tour nous dirons: "Il est permis d'admettre,, que les 
accusateurs n'ayant guère réfléchi à ces considérations ne se sont 
pas rendu compte de la témérité de leurs allégations. 

Plus extraordinaire encore que l'idée attribuée à nos gouver- 
nants serait la façon dont ils l'auraient réalisée. 

Pour favoriser la résistance concertée à Dinant, ils commen- 
cent par rappeler à la population la défense de prendre part 
aux opérations de guerre, puis, possédant sur les lieux une force 
régulière mais de peu de valeur militaire, la garde-civique, ils 
la désarment et la licencient publiquement. A cette milice devenue 
troupe sans chef, cohue, on aurait subrepticement rendu des 
armes et mué ainsi des soldats en assassins. Tout citoyen aurait 
reçu licence de prendre livraison d'un fusil et de s'embrigader 
dans les rangs de cette étrange cohorte. 

On ne réfute pas de pareilles sottises. L'énormité de leur 
ridicule en fait justice. 

Sur quels indices, cependant, se base le Livre Blanc pour 
formuler son accusation contre le Gouvernement belge? 

On a trouvé, dit-il, des fusils d'ordonnance belges aux mains 
de la population. 

Nous verrons ce que valent les déclarations qui parlent de 
ces fusils. Fussent-elles exactes, elles ne comportent pas la dé- 
duction qu'on prétend en tirer : à savoir que ces armes ont 
été distribuées par le Gouvernement pour faciliter la résistance 
de la population. Avant de conclure il faudrait, par des faits 
précis ou des raisonnements sains, exclure toute hypothèse donnant 
une autre explication du fait allégué. N y avait-il pas à Dinant de 
déserteurs belges? Aucun garde-civique n avait-il quitté la ville 
avant le licenciement du corps, laissant son fusil dans sa demeure 
abandonnée? (1) Des négligences administratives n'avaient-elles 

(1) On sait que d'après les règlements en vigueur les membres de la garde- 
civique conservent leurs armes à domicile. 



64 



LE SAC DE DINANT 



pas permis à des gardes aj^ant cessé depuis longtemps de faire 
partie de la milice citoyenne, de conserver leurs armes ? 

Ces hypothèses, et bien d'autres que Ton pourrait imaginer 
encore, les rédacteurs du Livre Blanc n'en ont cure. Ils simpli- 
fient la raison. On a trouvé à Dinant des fusils militaires 
belges... donc le Gouvernement les avait distribués pour favoriser 
la guerre des francs-tireurs. A Berlin, ce raisonnement parait 
satisfaisant. 

Et pourtant, l'Allemagne dominât-elle le monde, elle serait domi- 
née elle-même par la logique. La théorie du " chiffon de papier „ 
permet de déchirer un traité et d'envahir un pays neutre ; elle 
ne permet aucune conquête sur les droits de la raison. Les 
armes sont impuissantes contre le bon sens: on ne l'assassine 
pas comme une population inoffensive. 

On aurait aussi trouvé des mitrailleuses. Si le fait était vrai, 
il serait concluant. 

Mais qu'on veuille bien considérer que notre armée, ne pos- 
sédant au début de la guerre qu'un nombre notoirement insuf- 
fisant de mitrailleuses, il est vraiment peu admissible que l'Etat 
Major eût consenti à en priver les troupes,, pour en armer 
inutilement des civils incapables d'en faire usage. Aucun témoin 
allemand n'affirme d'ailleurs avoir vu ces mitrailleuses. Je prou- 
verai au chapitre X qu'aucun ne les a entendues. 

De l'aide que les francs-tireurs dinantais auraient reçue du 
Gouvernement, le Livre Blanc ne cherche pas à fournir d*autre 
preuve. Je ne serai pas seul à trouver insuffisante celle qu'il a 
tentée. 

Venons-en maintenant au procès fait à la population dinantaise. 

J'ai dépeint le caractère de celle-ci et dit.... Mais qu'importe 
ce que j'ai dit? Il ne s'agit pas de savoir ce qu'est la population 
de Dinant, mais ce qu'elle a fait. 

Voici : 

Elle a, au premier ordre de son bourgmestre, déposé à l'Hôtel 
de Ville les armes qu'elle possédait. Les Allemands les y ont 
trouvées. 

Du 7 au 21 Août elle a vu passer, dans les rues de la ville, 
des patrouilles ennemies et ne les a pas inquiétées, des cavaliers 
isolés et ne les a pas attaqués. Le 15 Août, elle a vu se livrer 
une bataille et n'y a pas pris part. On ne l'accuse en rien pour 
toute cette période. Cependant les coupables, s'il y en avait eu, 
disposant alors de libres communications d'une rive à l'autre de 



LE SAC DE DINANT 



65 



la Meuse, pouvaient se protéger par la fuite et se réfugier dans 
les régions non encore envahies. 

Subitement, atteinte d'une crise de fanatisme meurtrier, la 
population aurait ourdi un complot dont les autorités n'ont rien 
su; alors qu'elle était privée de tout secours, coupée de toute 
retraite, elle aurait attaqué les troupes allemandes se présentant 
en masse et livré contre elles, un premier combat dans la nuit 
du 21 au 22 Août. Châtiée de ce chef, sans tenir compte de la 
menace que ces représailles comportaient pour l'avenir, elle 
aurait recommencé le 23 Août et engagé, contre tout un corps 
d'armée, une bataille sans merci. 

Complot ourdi et exécuté sans se préoccuper de la sûreté des 
femmes et des enfants, sans que personne ait songé à les trans- 
porter sur le rive gauche de la Meuse, tant que cela était encore 
possible 1 Les affections les plus sincères, les plus saintes, com- 
plètement oubliées ou délibérément sacrifiées, dans un coup de 

folie, à un fanatisme inutile et coupable Voilà Taccusation ! 

Un plan prémédité un guet-apens organisé la population 

entière n'ayant qu'une seule volonté : celle d'arrêter la marche 
en avant des troupes allemandes. Ce sont les expressions du 
Livre Blanc. 

La preuve ? Il y avait des- meurtrières dans un grand nombre 
de maisons et de murs ; des fils de fer étaient tendus dans cer- 
taines rues. 

Il est exact que, sur la rive gauche de la Meuse, dans un 
certain nombre de maisons des meurtrières avaient pu être 
ménagées et que des créneaux avaient été pratiqués dans les 
murs de clôture de certains jardins. Sur la rive droite du fleuve, 
j'ai vu une maison ainsi aménagée en vue du combat. C'était 
aux Rivages, au bas de la route de Froidveau. 

J'ignore s'il y en eut d'autres ; le nombre, au surplus, importe 
peu. Il y eut aussi dans les rues des barricades de fortune et 
peut-être des fils de fer tendus. 

Le Major Bauer et le Kammergerichtsrat Dr. Wagner savent 
que Dinant a été occupée par des troupes belges et françaises, 
qu'elles ont eu à se prémunir contre les attaques de l'ennemi et 
qu'en dehors de petits engagements entre ces troupes et les 
patrouilles allemandes, en dehors aussi de l'affaire de la nuit du 
21 au 22 Août, deux batailles se sont livrées à Dinant: le 15 
Août, jour où les Français occupaient les deux rives du fleuve 
et le 23 Août, jour où les Allemands ont du de vive force déloger 
nos alliés de leurs positions sur la rive gauche. 



66 



LE SAC DE DINANT 



Ils n'ignorent pas non plus qu'il est d*un usage assez courant 
que des troupes, occupant une position, y organisent leur défense, 
notamment en employant les moyens incriminés. Très sincère- 
ment, je pense que l'on surprendrait beaucoup ces Messieurs 
en leur affirmant que les officiers qui se sont succédés au com- 
mandement de la position de Dinant n'ont pas songé à prendre 
des précautions de ce genre. 

11 est permis, dès lors, de leur demander comment, dans leur 
rapport, ils n'ont pas songé à mentionner cette hypothèse et de 
quel droit ils imputent à la population de Dinant des prépa- 
ratifs qui sont l'œuvre toute naturelle des troupes chargées de 
défendre la ville. 

Je ne puis supposer que la science allemande ait mis ces 
Messieurs en possession d'un moyen infailible de reconnaître, 
à la simple inspection d'un trou dans un mur, ou à la vue d'un 
fil de fer tendu au travers d'une rue, si les mains qui ont fait 
cet ouvrage sont celles d'un homme vêtu d'un uniforme militaire ou 
celles d'un ouvrier habillé de vêtements civils. Quand ils soutien- 
nent que les préparatifs de combat dont on constate l'existence 
dans une ville occupée et défendue par des troupes régulières 
doivent être attribués à la population civile, démontrent que 
celle-ci a prémédité de prendre part à la lutte et s'y est effecti- 
vement mêlée, ils réussissent à. prouver, non pas la culpabilité 
des habitants, mais le parti pris de les condamner. 

Les rédacteurs du Livre Blanc ont-ils cru au complot dont ils 
cherchent à accréditer la légende ? 

Il est permis d'en douter quand on constate qu'à Dinant même, 
dès le lendemain des incendies et des massacres, les autortés 
allemandes se sont conduites comme si elles n'y croyaient pas. 

Les Allemands n'ont pas coutume de ménager les personna- 
ges occupant une situation officielle, coupables d'avoir manqué 
à ce qu'ils considèrent comme des devoirs envers eux. Il 
est évident que quiconque détenait à Dinant, par sa situation 
ou ses fonctions, une parcelle de l'autorité publique ou y jouis- 
sait d'une certaine influence, aurait nécessairement été compro- 
mis dans le complot : par complicité pour ne l'avoir pas dénoncé 
ou réprimé, tout au moins par incapacité pour ne l'avoir pas 
connu. Le châtiment ne se serait pas fait attendre de la part 
des Allemands. 11 eiit été légitime. 

Or, que voyons-nous? 

Au cours des massacres, le Commissaire de police et ses agents 
ont été tués, confondus avec la masse des victimes. Ont seuls 



LE SAC DE DINANT 



67 



survécu le Commissaire adjoint et deux gardes-champêtres. Ils ont 
continué à faire la police de la ville. 

Les conseillers communaux n'ont pas cesser d'exercer leur 
mandat. 

Les tribunaux ont, sans obstacle, tenu leurs audiences. 

Les membres du clergé paroissial n'ont été entravés dans leur 
ministère que par une détention de trois jours, la même que 
celle dont furent victimes les habitants non déportés. Les autres 
prêtres de la ville, détenus à Marche pendant un certain temps, 
sont remis en liberté et on leur fait les excuses de l'armée alle- 
mande. 

Le bourgmestre, un échevin, des magistrats arrêtés au cours 
de " la rafle „ sont emprisonnés à Cassel. Ils étaient depuis plu- 
sieurs jours en cellule quand les geôliers, s'informant de l'iden- 
tité des détenus, apprennent en même temps que leurs noms, 
leur qualité. Rapatriés en même temps que les autres otages 
après une captivité de trois mois, ces magistrats administratifs et 
judiciaires reprennent immédiatement l'exercice de leurs fonctions, 
sans opposition de la part de l'occupant. Bien mieux, ils sont 
traités avec une sorte de déférence : on les dispense rapidement 
de l'humiliante formalité d'un appel hebdomadaire imposée à 
tous les prisonniers revenus des Cassel. 

Bref, nul d'entre ceux qui, à raison de leurs fonctions ou de 
leur influence, auraient dû être rendus responsables du soi-disant 
complot ne fut inquiété de ce chef. Tous gardèrent, au su de 
l'occupant, l'autorité que nos institutions leur accordent. 

Oubli, mansuétude, pardon ? Allons donc ! 

Il n'y a pas eu de complot : on le sait à Berlin aussi bien 
qu'à Dinant. 

Le " Livre Blanc „ soutient le contraire. La conduite tenue 
par les Allemands à Dinant après les journées de sang, de flam- 
mes et de pillage lui donne un démenti formel. 

La question est tranchée. 



68 



LE SAC DE DINANT 



CHAPITRE IX 
Un rapport d'Etat-Major 

Il est impossible de continuer l'examen de l'aperçu général 
rédigé par la Commission d'Enquête allemande sans analyser 
en même temps les dépositions et rapports sur lesquels les 
auteurs de cet exposé basent leurs affirmations. 

La première de ces pièces est le rapport du XIP"® Corps 
d'armée. A peu près muet sur les combats de rues, ce document 
embrasse l'ensenrible des opérations militaires aux alentours de 
Dinant. 

Anlage 1. — Extrait du JOURNAL DE GUERRE de l'Etat- 
Major du XII*"^ corps d'armée (P*^ corps Saxon). 

22 Août 1914. 

Le 22 Août, le quartier général impérial resta au château de 
Taviet. La journée fut employée à effectuer de la manière pres- 
crite des reconnaissances. Vers 3 h. du matin, un officier d'Etat- 
Major, qui avait été envoyé en avant, rapporta que le 11""*^ bataillon 
du régiment de fusiliers n^ 108 avait, par une attaque brusquée 
de nuit, réussi à rejeter l'enneipi au delà de la Meuse, près de 
Dinant. 

Ici aussi, la population avait de nouveau participé au combat, 
en se servant, en partie, de fusils à plombs. 

23 Août 1914. 

A 4 heures du matin, l'Etat-Major arriva à la sortie Ouest de 
Sorinnes. La 23'"^ division d'infanterie qui se trouvait à cet 
endroit annonça immédiatement qu'elle était prête à commencer 
le feu ; la 32'"^ division d'infanterie avec laquelle la liaison man- 
quait au début, ne le fit qu a 5 heures 40 minutes. 

A 5 heures 55 minutes du matin, le commandant d'armée 
ordonna d'ouvrir le feu; suite ne put être donnée, d'abord, à 
cet ordre en raison du temps peu clair. 

Se basant sur l'ordre d'ouverture du feu, le général comman- 
dant prescrit : " Les divisions occuperont cette rive de la Meuse 
" avec de fortes lignes de tirailleurs afin qu'il soit possible de 
" prendre sous un feu efficace les versants de la rive opposée „. 



Le SAC DE DINANT 



Lorsque, vers 6 heures, le temps permit d'ouvrir un feu réglé 
d'artillerie, il fut constaté que l'adversaire ne répondait que 
faiblement. C'est pourquoi le général commandant ordonna, à 
6 heures 30 minutes, à ses troupes de réserve de suivre leurs 
divisions, car il s'attendait à une avance plus rapide des divi- 
sions vers la Meuse. Pour le même motif, l'Etat-Major se déplaça 
à 8 h. du matin vers Gemmechenne. 

Les premiers rapports arrivés jusque 8 heures 30 minutes et 
une reconnaissance faite aux environs de Dinant par le capi- 
taine Bahrdt et le lieutenant comte Schall semblèrent contredire 
cette attente. 

A 8 heures 50 minutes seulement, parvint un rapport du colo- 
nel Francke, du régiment . d'infanterie n^ 182, qui semblait cor- 
roborer l'opinion première du général commandant. Une com- 
munication du quartier-maître en chef, reçue à 9 heures 25 
minutes au sujet des observations faites par un aviateur, concor- 
dait également avec les prévisions du général commandant. 

Celui-ci avait, en même temps, enjoint d'aviser aux mesures 
d'exécution de l'ordre de passer la Meuse. 

Entretemps, les troupes avaient réussi à avancer jusqu'à la 
Meuse. L'ârtillerie aussi avait occupé de nouvelles positions, plus 
rapprochées du fleuve. Il semblait se confirmer de plus en plus 
que le gros de l'ennemi s'était retiré et qu'il n'y avait de résis- 
tance sérieuse qu'aux endroits propices pour la construction de 
ponts, notamment près de Houx. 

En dépit de ce que les lieutenants Berckmuller et comte Schall 
eussent rapporté, à 10 heures 15 minutes, que dans une nouvelle 
reconnaissance près de Dinant, ils s'étaient trouvés pris sous un 
feu intense de schrapnels, l'ordre de corps d'armée de passer la 
Meuse fut donné à 10 heures 20 minutes. En vue de l'exécution 
de cet ordre, une moitié de l'équipage de ponts du corps d'ar- 
mée fut mise à la disposition de chacune des deux divisions. 

Pour briser plus rapidement la résistance à Houx, on avait, 
dès 10 heures du matin, rendu les troupes de réserve du général 
commandant à la 32™^ division d'infanterie. 

Après que cet ordre eut été donné, arriva le lieutenant-colonel 
Hasse, du Grand Quartier général de la 3"^® armée, apportant la 
nouvelle que la 2'"^ armée avait, le 22 Août, passé la Sambre 
à l'Ouest de Namur et que par conséquent, il n'y avait pas lieu 
de s'attendre à une résistance sérieuse de l'ennemi sur la Meuse. 
Il ajouta que l'on avait le projet de diriger le XII""^ corps d'ar- 
mée sur Anthée et de faire par contre passer la Meuse par le 
XIV"*^ corps au sud de Givet. On avisa immédiatement la 
32™^ division d'infanterie de la possibilité d'entrer en contact 
avec le commandement supérieur (aile gauche du II'"® corps 
d'armée) sur la rive Ouest de la Meuse. 

La supposition que le corps d'armée opérerait le passage de 
la Meuse sans rencontrer de résistance sérieuse — supposition 
corroborée dans l'entre temps par une communication reçue d'un 



1o 



lis: SAC DE DINÀNt 



aviateur — ne devait pas se réaliser. La 32"^^ divisiou d^'nfan- 
terie rencontra une vive résistance près de Houx et de Leffe, 
de même que la 46™® brigade d'infanterie dans Dinant en 
flammes. 

Ce n'est qu'au point de passage assigné à la 45"^^ brigade 
d'infanterie près des Rivages, que tout parut aller bien au début, 
de telle- sorte que la 23'"® division d'infanterie faisait savoir à 
12 heures 40 minutes, par l'intermédiaire du major von Zeschau, 
qu'elle pouvait commencer le passage de la Meuse. 

Les rapports étaient, en général, de telle nature que l'on pou- 
vait en conclure que le passage s'effectuerait, quoique non sans 
difficultés, dans le courant de l'après-midi. 

C'est pourquoi à 5 heures 10 minutes de l'après-midi, un 
ordre de corps d'armée fut donné, assignant Sommière comme 
but à la 32'"® division d'infanterie, Onhaye à la 23"^® division. 

En vue du passage du fleuve, considéré comme imminent, 
l'Etat-Major, se rendit de Gemmechenne vers la boucle de la 
route, à 1 km. V2 à l'Est de Dinant. A 2 heures de l'après-midi, 
le XW*"® corps d'armée fit savoir qu'une brigade de la 24"^® 
division d'infanterie traversait le fleuve près de Lenne. 

A leurs points de passage, les troupes du corps d'armée eurent 
à lutter vivement contre l'ennemi qui se trouvait sur la rive 
ouest de la Meuse. Cette lutte revêtit un caractère particulière- 
ment sérieux à cause de la participation des habitants. 

C'est ainsi qu'au moment où le régiment des grenadiers du 
roi (Leibregiment) n^ 100 avait mis à l'eau les premiers pon- 
tons, un feu violent fut ouvert des maisons d^ alentour. Les troupes 
se trouvèrent dans la position désagréable d'être atteintes par le 
feu de l'infanterie et de l'artillerie ennemie partant de la rive 
ouest et, dans le dos, par le tir de la population. 

La suite la plus désavantageuse de ce combat fut qu'une par- 
tie des pontons avaient été rendus inutilisables par les coups 
de feu. 

C'est ce qui rendit le passage de la 23"^® division d'infanterie 
extrêmement difficile. Le matériel disponible ne suffisait plus 
pour la construction d'un pont. Le général commandant, qui 
s'était rendu compte personnellement, vers 7 heures du soir, 
de la situation de la 32"^® division d'infanterie à Leffe, se rendit 
au point de passage de la 23"^® division ; il y arriva vers 8 
heures. 

La situation du corps d'armée était, à ce moment, à peu près 
la suivante: 

Près de Leffe, la 32'"® division combattait encore pour le pas- 
sage; près de Dinant, la 46"'® brigade d'infanterie avait dû être 
retirée sur les hauteurs de la rive est, parce qu'il était impossible 
de séjourner dans la ville en flammes; près des Rivages une 
partie du pont était construite, mais le matériel pour l'achever 
faisait défaut, en sorte qu'il fallut organiser un service de bacs. 



LË SAC DÉ DINANT 



Le commandant de la 23"^® division d'infanterie prescrivit en 
conséquence de faire passer d^abord le fleuve à un détachement 
mixte placé sous les ordres du colonel Meister et composé du 
régiment de grenadiers n^ 101, du régiment des hussards n'^ 20 
et du premier groupe du régiment d'artillerie de campagne n^ 
12. Le régiment des grenadiers du roi (Leibregiment) n^ 100 
devait suivre ce détachement tandis que le reste du corps d'ar- 
mée devait utiliser le pont construit près de Leffe par la 32"^^ 
division d'infanterie. 

D'après un ordre d'armée expédié à l'Est de Dinant, à 7 heures 
15 minutes du soir, les troupes disponibles devaient commencer 
immédiatement la poursuite de l'ennemi sur la rive Ouest de la 
Meuse. Le XII*"^ corps d'armée avait à se diriger sur Philippe- 
ville. 

(s) VON LOEBEN, 

Capitaine à TEtat-Major général. 



12 LE SÀC DE iDINAl^T 



CHAPITRE X 
La Nuit du 21 au 22 Août 

Pendant la nuit du 21 au 22 Août, les troupes allemandes 
commirent un premier attentat contre la population dinantaise. 
Pénétrant dans Dinant par la rue St Jacques (route de Ciney) 
des troupes en reconnaissance se mirent à tirailler sur les maisons, 
tuèrent un ouvrier et blessèrent quatre persoBnes. (1) 

Elles quittèrent la ville après avoir incendié quelques maisons 
de la rue St Jacques. 

Voici les déclarations allemandes relatives à ce grave incident. 

Anlage 2. — Extrait du RAPPORT DE COMBAT du régi- 
ment de fusilier n^^ 108 au sujet du combat de Dinant dans la 
nuit du 21 au 22 Août 1914. 

Lorsque les derniers éléments du 11'"^ bataillon eurent atteint 
les premières maisons de Dinant, on entendit brusquement un 
coup de feu de signal. Immédiatement après, la fusillade crépita 
de tous côtés. On tirait de toutes les maisons, des éclairs partaient 
de tous les flancs des collines percées de caves et de souterrains. 
Toutes les maisons étaient solidement barricadées. On essaya d'y 
pénétrer. Quand les crosses et les haches 'étaient impuissantes, 
des pionniers jetaient à l'intérieur des grenades à main. Dans 
une maison formant coin des mitrailleuses étaient établies. 

Anlage 3. - Extrait du RAPPORT DE COMBAT de la 
compagnie de campagne du bataillon de pionniers n*^ 12 au 
sujet de la reconnaissance en force opérée conjointement avec 
le II'^^ bataillon du régiment de fusiliers n^ 108, le 21 Août 1914. 



(1) Le rapport que j'ai adressé ie 25 Juillet 1915 à Monsieur le Ministre de 
la Justice ne mentionne que 3 blessés et ne signale pas de mort. Les indications 
reproduites ici sont celles que donne une protestation de Mgr Heylen, évêÇUe 
de Namur, au sujet des accusations formulées par le Livre Blanc. Cette pro- 
testation qu'on trouvera à la fin de ce volume fut adressée par Mgr Heylen 
au Gouverneur Général allemand en Belgique. Il faut considérer les indica- 
tions de Mgr Heylen comme plus exactes que les miennes : il écrivait sur place 
tandis que je n'étais plus en Belgique quand j'ai rédigé mon rapport et j'ai dû 
me fier à mes souvenirs. Lorsque j'hésitais entre deux chiffres, j'indiquais 
toujours le moins élevé. 



U 8AC t)Ë DINANT 



Dès qiie les premières maisons de Dinant furent atteintes 
réclairage public fut détruit. Les colonnes s'avancèrent en lon- 
geant de près les rangées de maisons. C'est ainsi qu'on arriva 
à la première rue de traverse. Ici, on tira soudain très vivement, 
d'une maison formant coin à droite, sur les pointes de l'infanterie ; 
il fut riposté immédiatement à ce feu. Tout à coup on tira de 
toutes les maisons et un chaud combat de rue s'engagea. Au moyen 
de haches et de cognées, les pionniers brisèrent les portes clo- 
ses, jetèrent des bombes à main dans les pièces inférieures des 
maisons et en incendièrent <i'autres à laide des torches allumées 
entretemps. 

Le lieutenant Brink s'engagea dans la première rue de traverse 
de gauche. Elle était obstruée de fils de fer tendus à peu de 
hauteur du sol. Des maisons on jetait des pierres et on tirait. 

Soudain le détachement fut attaqué par derrière et dut se 
replier jusqu'au coin de rue. Le sous-officier Grosze qui, atteint 
de plusieurs pierres était étendu évanoui près des fils de fer, fut 
emporté. La section comptait 15 blessés légers et un autre 
blessé gravement atteint. 



Anlage 4. Dresde, le 6 Novembre 1914. 

Paul Kurt BUCHNER, réserviste de la compagnie de cam- 
pagne, du bataillon de pionniers n^ 12 à Pirma, déclare. (1) 

Le 21 Août 1914, dans la nuit, ma section fut envoyée en 
reconnaissance à Dinant, en Belgique. Le II'"^ bataillon du régi- 
ment d'infanterie n^^ 108 marchait avec nous. Quand nous fûmes 
arrivés en ville on tira vivement sur nous des maisons et ce, 
surtout à petits plombs. Nous avons pris d'assaut un certain nom- 
bre de maisons et vu que les tireurs étaient des civils sans insi- 
gnes militaires. Après cela, nous nous sommes retirés. Le 23 
Août 1914, la 23"^^- division commença l'attaque de Dinant. 
Alors aussi on tira vivement sur nous des maisons ; c étaient uni- 
quement des civils, dont quantité furent tués. J'ai reçu un coup 
de feu dans la partie supérieure de la cuisse ; ensuite de cela 
je fus transporté à l'ambulance installée au château de Sorinnes. 
Durant la nuit, le château fut attaque à coups de few par les 
habitants du village. Les assaillants furent repoussés avant d'avoir 
pénétré dans le château. 



(1) Il semble inutile de reproduire les formules qui précèdent et suivent les 
dépositions de témoins. Presque toutes les dépositions sont faites sous la foi 
du serment. Plusieurs des rapports ont été confirmés verbalement par leurs 
auteurs. Ceux-ci ont, en ce cas, prêté serment. 



n 



LÈ sac de DINANT 



Anlage 5. Neufchâtel 20 Février 1915. 

Herbert Max Reinhard BRINK, sous-lieutenant à la com- 
pagnie de campagne du bataillon de pionniers n^ 12, XII*"^ corps 
d'armée. 

Je commandais la section de la compagnie de pionniers de 
campagne qui prit part à la reconnaissance en force entreprise 
dans la nuit du 21 au 22 Août, à Binant. On tira vivement sur 
nous des maisons. Je n'ai pas vu les tireurs, mais, certainement, 
ce n'étaient pas des soldats. Je le déduis des nombreuses bles- 
sures à chevrotines de nos blessés. Lors du combat de rue un 
vieux petit revolver à barillet qu'on venait de décharger d'un 
coup tomba sur ma tête. Un officier ou, en général, un militaire 
n'aurait guère eu une arme aussi démodée en sa possession. (1) 

Anlage 59. — La Ville au Bois, près Pontavert, 6 Mars 1915. 

Paul Richard ROST, sous officier du service de santé à la 
6™^ compagnie du régiment de fusiliers n^ 108, 25 ans. 

Quand dans la nuit du 21 au 22 Août je relevais des blessés 
à Dinant j'ai seulement remarqué que, derrière les hommes qui 
faisaient feu des fenêtres, on apercevait des têtes de femmes. Une 
partie des hommes étaient en manches de chemise. Le jour sui- 
vant, parmi les cadavres déposés dans la cour du château de 
Sorinnes, je remarquai celui du soldat de classe Kirchhof de 
ma compagnie. Il avait une fracture du crâne qui ne pouvait 
avoir été causée que par un instrument contondant. Le crâne 
était presque totalement défoncé (2). 

Anlage 60. Mêmes lieu et date. 

Emil Bruno LANGE, fusilier de réserve, 7^"^ compagnie du 
régiment de fusiliers n^ 108, 25 ans. 

Le 21 Août, pendant le combat de nuit à Dinant j'ai vu une 
vieille femme faire feu sur nous d'une maison. Cette maison était 
fortement éclairée par une lanterne qui brûlait dans la rue. Peu 
après la femme tomba à la renverse probablement touchée par 
un de nos coups de feu. 



(1) La suite de cette déposition a trait à des faits du 23 Août. Elle sera 
reproduite plus loin. 

(2) La suite de la déposition concerne les événements du 23 Août et sera 
reproduite plus loin. 



LË SAC DE DINAî4f 



Anlagë 61. Mêmes lieu et date. 

Paul Otto VORWIEGER, fusilier à la 6'"^ compagnie du 
régiment de fusiliers 108, 20 ans. 

Dans le combat de rues à Binant, le 21 Août, je vis dans une 
maison où précisément je voulais entrer, une femme d'environ 
30 ans, le revolver en main et prête à faire feu. (1) 

Au cours de cette fusillade, des Allemands furent atteints. 
Cela n'est pas contesté. 

Des projectiles belges ne sont pas seuls à avoir pu causer les 
pertes allemandes. 

Situons les ^aits. 

La rue St-Jacques, longue et droite, descend perpendiculai- 
rement à la Meuse en pente très raide. Elle débouche dans la 
rue Adolphe Saxe qui, parrallèle à la Mense, coupe à angle 
droit la rue St-Jacques. Toutes les maisons de la rue Adolphe 
Saxe ont deux façades : l'une à front de rue, l'autre par derrière 
donnant directement sur le quai et la Meuse. Dans cette rue se 
trouvait, précisément en face de la rue St-Jacques, une ancienne 
construction bâtiç en " arveau „, en sorte, qu'en passant sous la 
voûte qui était à hauteur du premier étage des maisons voi- 
sines, on arrivait tout droit, de la rue St-Jacques, au quai et à 
la Meuse. 

De cette disposition des lieux il résulte que dans sa partie 
supérieure la rue St-Jacques pouvait être prise sous le feu 
des troupes frariçaises occupant les collines de la rive gauche, 
le tir passant au dessus des maisons de la rue Adolphe Saxe. 
Dans sa partie inférieure, la rue St-Jacques est exposée au feu 
des troupes placées sur les berges de la rive gauche et dirigeant 
leur tir sous l'ouverture de la voûte presqu'aussi large d'ailleurs 
que la rue St-Jacques elle même. Des troupes obligées de par- 
courir celle-ci ne sont donc à l'abri de la fusillade de la rive 
gauche que pendant une minime partie de leur trajet. Les 
Français, cela n'est pas nié par les Allemands, occupaient la 
rive gauche et veillaient. 

N'y avait-il pas aussi de troupes françaises sur la rive droite 
pendant la nuit du 21 au 22 Août? 



(1) La suite de la déposition concerne les événements du 23 Août et sera 
reproduite plus loin. 



LE SAC DE £>INÂKt 



A Dînant les opinions à ce sujet sont divisées. Elles ont peii 
d'importance: les Dinantais n'affirment rien. Cantonnés chez 
eux ils n'ont rien vu ; ils ne font que des suppositions. 

Les documents allemands vont nous éclairer. 

L'" aperçu général,, dans lequel les rédacteurs du Livre Blanc 
résument les événements de Dinant, dit: " L^. bataillon s'avança 
jusqu'au pont, constata que celui-ci était occupé par l'ennemi 
et se retira au milieu de la fusillade qui continua de toutes 
les maisons „. Les témoignages que nous venons de lire cachent 
cette circonstance intéressante que la Commission d'Enquête de 
Berlin nous révèle. 

Dans le rapport de l'Etat-Major du XII""^ corps d'armée (Anl. 1), 
nous lisons : 

22 Août. 

' " Vers trois heures du matin, un officier de l'Etat-Major qui 
avait été envoyé en avant, nous rapporta que le 11™^ bataillon 
du régiment de fusiliers n° 108 (1) avait réussi, par une attaque 
brusquée de nuit, à repousser l'ennemi au delà de la Meuse 
près de Dinant. Ici aussi la population avait de nouveau parti- 
cipé au combat, en se servant, en partie, de fusils à plombs. „ 

Récit autorisé, clair, formel. Pas d'erreur d'interprétation pos- 
sible : pour repousser l'ennemi au delà d'un fleuve, la première 
condition est de l'avoir rencontré en deçà. 

Voilà un premier point établi : les pertes allemandes peuvent 
provenir du feu des Français. 

Tirons de ce qui précède un enseignement relatif à la sincérité 
des deux rapports de combat reproduits plus haut (Anl. 2 et 3). 
Les rédacteurs de ces pièces ne parlent pas de leur rencontre 
avec les troupes françaises ; c'est une mutilation de la vérité. 
Diront-ils qu'ils n'ont pas vu de Français? Ce serait avouer 
qu'ils ont dit plus qu'ils n'avaient fait quand ils ont renseigné 
l'Etat-Major du XII"^^ corps. Dans l'un et l'autre cas ils sont 
coupables d'inexactitude sur un élément essentiel du débat et 
leurs récits perdent toute valeur probante. 

Un second point. Dès qu'éclatèrent les premiers coups de feu, 
et apparemment, sans que des précautions aient été prises pour 
s'assurer de leur origine, les troupes allemandes ripostèrent, tirant 
sur les maisons (Anl. 3). 



(1) C'est bien celui qui se trouvait rue St-Jacques. 



LE SAC DE DINANT 



77 



Fatalement un grand nombre de balles ont ricoché. Quelques 
unes de celles-ci ont pu atteindre et blesser des soldats allemands. 
Il est notoire, qu*à plus d une reprise, des autopsies, pratiquées 
en temps utile par les allemands, ont démontré qu'en Belgique 
des soldats ennemis ont été tués par des balles perdues de leurs 
camarades. A Dinant, le 23 Août, j'ai vu M. Wayens, inspecteur 
de l'enseignement primaire, recevoir à la jambe une blessure 
câusée par une balle allemande qui avait ricoché sur une des 
maisons que l'on criblait de coups de fusils avant d'y faire des 
perquisitions. Pour être soldat allemand on n'est pas à l'abri 
d'accidents de ce genre. 

Trois hypothèses se présentent donc. Les Allemands ont pu 
être atteints soit par des projectiles français, soit par des balles 
allemandes. Des coups de feu belges peuvent aussi avoir causé 
le mal. 

Les deux premières hypothèses sont plausibles. Sans discussion 
le Livre Blanc les écarte. 

Démontrons que, seule, la troisième est inacceptable. 

Les dépositions par lesquelles on cherche à l'accréditer se 
divisent en deux catégories: les récits d'ensemble et les narra- 
tions de faits particuliers. 

Dans la première catégorie se rangent les deux rapports 
de combat (Anl. 2 et 3. ) des unités allemandes engagées 
dans cette affaire. Ils rapportent en substance qu'à un signal 
donné par un coup de feu, les ouvertures des maisons se 
garnirent instantanément de francs-tireurs, la fusillade faisant rage. 
On tirait aussi des collines percées de caves et souterrains. 

Dans la tranchée, où sous la garde attentive des sentinelles, 
les soldats dorment d'un sommeil inquiet, vêtus, équipés, leurs 
armes à portée de la main, une troupe aguerrie par de longs 
mois de compagne jalouserait une si merveilleuse promptitude. 
L'attribuer à des bourgeois surpris dans leur sommeil, c'est se 
heurter à une impossibilité matérielle. 

Reconnaissant cet écueil qui menace leur barque, les rédacteurs 
du Livre Blanc écrivent : " Il était évident que cette attaque de 
la population était faite d'après un plan prémédité, qu'on avait 
eu connaissance à Dinant de la reconnaissance allemande et 
qu'on avait utilisé dans cette attaque toutes les mesures prises 
de longue main à cet effet, ce qui résulte entre autres du fait 
qu'il y avait des meurtrières dans un grand nombre de mai- 
sons et de murs. „ # 



78 



LE SAC DE DINANT 



Le plan prémédité, les préparatifs de défense, ce sont des 
contes dont nous avons fait justice. Ils sont insuffisants d'ailleurs 
pour expliquer comment, à point nommé, en pleine nuit, la 
population se trouve debout, les armes à la main, prête à la 
résistance. Alors on déclare évident qu'à Dinant on avait eu 
connaissance de la reconnaissance allemande. 

Allégation sans preuve, imaginée de toutes pièces à Berlin. 
Aucun témoignage allemand n'y fait allusion, mêmie à titre 
purement hypothétique. Affirmation démentie par le bon sens. 
On n'imagine pas TEtat-Major allemand faisant part de ses 
projets à tout venant ou en gardant si mal le secret qu'ils puissent 
être connus aussitôt que conçus. La reconnaissance s'est effectuée 
en pleine nuit ; la mise en route d'un bataillon d'infanterie et 
d'une compagnie de pionniers ne nécessite pas un branlebas 
tel que tout le monde s'en aperçoive et devine du même coup 
les intentions du commandement quant à l'objectif de l'expé- 
dition qui se prépare. 

En voilà assez sur la première catégorie de témoignages. Ils 
sont manifestement tendancieux et exagérés. L'attaque des triDupes 
allemandes par la population n'a pu avoir le caractère de géné- 
ralité qu'ils lui prêtent. 

Reste l'éventualité de coups de feu épars tirés par des francs- 
tireurs isolés. Elle ne peut trouver sa justification que dans des 
témoignages précis, directs, de soldats affirmant avoir vu des 
francs-tireurs. 

Des témoins se sont présentés qui déposent en ce sens. 

Il y en a quatre sans plus, le lieutenant Brink déclarant for- 
mellement qu'il n'a vu aucun civil faire feu. 

1^ Rejetons en premier lieu le témoignage du soldat Lange 
(Anl. 60). 

Il aurait vu une femme, éclairée par un réverbère, faire feu 
sur les troupes allemandes. 

Il n'y avait pas de réverbère allumé. Le rapport de la 
compagnie de pionniers (Anl. 3) le signale. Soit dit en pas- 
sant, l'éclairage n'avait pas, comme on le prétend dans ce 
rapport, été détruit à l'approche de la reconnaissance. Depuis 
plusieurs jours, par mesure de précaution, on avait vidé les 
cloches du gazomètre. 

2'^ Dans une maison où il pénètre, Vorwieger (Anl. 61) voit 
une femme de 30 ans le revolver à la main, prête à faire feu. 

Malgré l'émotion du combat et l'obscurité qui régnait, cet homme 
se rend compte de l'âge de cette femme et le note. Etonnant 



LE SAC DE DINANT 



79 



sangfroid ! L'histoire n'a pas de dénouement. Elle n'en peut 
avoir. Des deux issues possibles, l'une la fuite du valeureux 
guerrier germain devant la menace de ce revolver est invraisem- 
blable ; l'autre, la mort de la femme, est contraire aux faits : 
aucune femme ne fut tuée ce jour là. 

3^ Plus clairvoyants que le lieutenant Brink, les deux témoins 
suivants ont vu un nombre indéterminé de francs-tireurs. 

D'après Rost (Anl. 59) certains d'entre eux étaient en 
manches de chemise, se privant ainsi de l'avantage que leur 
assurait l'obscurité de la rue et se faisant cibles faciles par 
l'exhibition de ce linge blanc. Imprudence invraisemblable. L^obs- 
curité règne dans la rue, elle est plus profonde encore dans les 
chambres non éclairées. A l'intérieur de celles-ci, derrière les 
hommes, Rost aurait cependant vu des têtes de femmes, silhouettes 
fugitives se dessinant seulement par instants, car les Allemands 
tiraillent vigoureusement. Ces fugaces et indistinctes apparitions 
suffisent à Rost. Il a reconnu des têtes de femmes. 

Cette déposition note donc deux détails, deux invraisemblances, 
deux inventions. Cela condamne la sincérité du témoin. 

4^ Bùchner a aussi- vu des civils faire feu (Anl. 4). 

Ce témoin est un menteur. Il raconte que, blessé le 23 Août, 
il fut transporté dans une ambulance à Sorinnes, ambulance qui, 
durant la nuit suivante, aurait été assaillie par les habitants du 
village. 

D'une aggression aussi odieuse, les Allemands, si elle s'était 
produite, trouveraient facilement plus d'un témoin. Bùchner est 
le seul à en parler. En outre, le 23 Août au soir, le village de 
Sorinnes n'existait plus. L'incendie l'avait complètement détruit 
et, depuis le 22 au soir, tous les hommes étaient arrêtés. C'est 
le .docteur Petrenz qui en témoigne ( Anl. 51 ). On lira plus 
loin sa déposition. 

Ces quatre témoignages constituent tous les éléments de la 
preuve que les Allemands prétendent faire. 

Il serait oiseux d'insister. 

Toute l'enquête de nos ennemis se signale par les mêmes 
défauts. Des généralités, du vague rendant le contrôle impossible. 
Lorsqu'une précision est faite, un détail avancé, il donne prise 
à la critique par son invraisemblance ou sa contradiction avec 
d'autres dépositions si le témoin n'est pas lui même surpris en 
flagrant délit de mensonge. 

Deux observations encore au sujet de cette nuit du 21 au 22 
Août. Des Allemands auraient été blessés par des plombs. 



80 



LE SAC DE DINANT 



Je dois, pour le moment, me borner à démentir cette affir- 
mation. Elle se reproduit fréquemment à propos des événements 
du 23 Août, Dans un chapitre spécialement consacré à cette 
question, il sera démontré qu'il n'existe aucune preuve de ces 
fait?. 

Dans une maison du coin, des mitrailleuses étaient établies, (1) 
dit le rapport de combat du bataillon d'infanterie (Anl. 2). 
Aucun détail n'est ajouté. 

Là où il y a des mitrailleuses, on doit supposer la présence 
de troupes régulières. Pareille déduction peut être combattue par 
des témoignages affirmant que ce sont des civils qui utilisaient 
les mitrailleuses. Ces témoignages n'existent pas. Le tir de ces 
mitrailleuses serait une preuve nouvelle de l'intervention des 
troupes françaises, rien de plus. 

Par souci d'être complet, j'ajoute : il n'y avait pas de mitrail- 
leuses. 

Seul le rapport du bataillon d'infanterie y fait allusion. Le 
rapport de la compagnie de pionniers (Anl. 3) se borne à 
dire : on tirait vivement de la maison du coin. Le lieutenant 
Brink et ses hommes les ignorent également, malgré les pertes 
effroyables qu'auraient subies les Allemands s'ils avaient défilé 
dans une rue barrée par le feu de plusieurs mitrailleuses. Pour 
éviter ces pertes, leur premier soin eut été d'éteindre le feu de 
ces engins. On ne nous dit pas qu'on l'ait tenté. 

Les civils se servant de mitrailleuses 1 Quel beau thème d'ac- 
cusation! Quel témoin allemand aurait négligé de signaler un 
fait à la fois si important, si étrange et si facile à constater? 
Leur mutisme à tous condamne la seule déposition qui le relève. 



(1) Une traduction officielle allemande, en langue française, de l'aperçu 
général, traduction assez inexacte d'ailleurs, porte : Le fait que Von a trouvé 
parmi les armes de la population civile non seulement des fusils de chasse et 
des revolvers, mais aussi des mitrailleuses et des fusils d'ordonnance belges, 
permet d'admettre que le Gouvernement Belge a favorisé l'organisation de la 
résistance. En traduisant les mots "étaient établies „. de l'Anlage 2 par "on a 
trouvé,, on interprête trop librement le texte. En ajoutant "parmi les armes 
de la population civile „ on le falsifie. 



LE SAC DE DINANT 



81 



CHAPITRE XI 
Le Bombardement de la Ville 

Les incidents de cette nuit du 21 au 22 Août eurent sur la 
suite des événements une effroyable répercussion. 

" Cette attitude de la population civile, lit-on dans le Livre 
Blanc (Aperçu général), laissait prévoir que les habitants pren- 
draient également pact à la lutte dans les opérations qui devaient 
suivre. „ 

Rien n'est terrible comme les suspicions nées d'un préjugé. 

Dans le cas présent, elles laissent sans défense, livrée à toutes 
les incertitudes et à toutes les erreurs du hasard, du trouble des 
combattants ou de leur colère, la population qui en est l'objet. 
Comme en témoignent les rapports allemands qu'on lira bientôt, 
les ordres qu'elles engendrent sont des condamnations sans appel, 
en sorte, qu'en ces heures de violences, il y a moins de garantie 
et de justice, pour un innocent qualifié suspect, que n'en obtient, 
à juste titre, un criminel soumis en temps ordinaire à la vindicte 
des lois. 

Par le manque de sincérité des rapports publiés dans le Livre 
Blanc, on peut juger de l'inexactitude des récits qui auront 
trompé les troupes allemandes sur l'aventure de cette nuit funeste 
du 21 Août. 

Il n'y avait pas seulement ces contes de bivouacs, récits ano- 
nymes et apocryphes qui, circulant de bouche en bouche se 
propagent avec une incroyable rapidité, se déforment en s'exa- 
gérant et trouvent partout des oreilles avides et des échos 
complaisants. Il s'y est joint des calomnies propagées par des 
officiers, calomnies dont la déclaration du soldat Alfred Delling, 
de la 11"^® compagnie du régiment d'infanterie n° 103, recueillie en 
France, fournit un honteux exemple. " Le 22 Août, dit ce soldat, (et 
son régiment fut le lendemain engagé à Dinant) le lieutenant-colo- 
nel de notre régiment fit avancer sur le front du régiment une voi- 
ture dans laquelle il nous dit qu'il y avait deux sœurs allemandes 
dont les deux mains avaient été coupées par des civils. Je dois 
reconnaître que j'ai vu la voiture, mais que je n'ai pas aperçu 
ces sœurs et pas davantage les mains coupées. „ (Livre Gris 
belge, p. 232). Odieuse et criminelle excitation, véritable provo- 
cation au meurtre dont le Livre belge relève d'autres exemples. 



82 



LE SAC DE DINANT 



Méfiez-vous, recommandaient les officiers, Dinant est un nid 
de francs-tireurs. Donné à des hommes dont l'esprit est hanté 
par les racontars de la presse d'Outre-Rhin, accusant les Belges 
des pires cruautés, ce conseil leur montrera partout des coupables, 
et, sur la tête des Dinantais, pèseront tous les incidents imprévus 
de la bataille, tous les faits inquiétants ou inexpliqués pour des 
troupes à qui manque le sangfroid que donne l'expérience. 

Des hommes énervés par l'anxiété de la bataille prochaine, la 
première à laquelle ils prendront part, se surexcitent au récit des 
fusillades dans les rues, de l'assaut brutal des maisons à la hache 
et à la grenade. 

Quand, aux reflets des incendies, on leur dépeint leurs com- 
pagnons d'armes victimes des prétendus francs-tireurs, les craintes 
s'émeuvent, l'esprit de colère et de vengeance s'allume. Pour 
attiser cette flamme, prête à jaillir, un implacable mot d'ordre 
est donné : pas de pitié, pas de rémission ! 

A des troupes ainsi préparées, on peut tout demander : elles 
sont aptes à toutes les besognes. 

Les Allemands ont envahi Dinant, le jugement faussé par une 
idée préconçue, le cœur dominé par la haine et la vengeance. 
N'essayons pas d'apprécier sainement leurs témoignages et leurs 
actes sans tenir compte de ces deux éléments déterminants. Ce 
serait juger les eflfets en méconnaissant les causes et s'engager 
dans un inextricable lacis d'inexactitudes et d'erreurs. 

* 

* * 

Parmi les événements complexes qui anéantirent Dinant, un 
fait capital, afî"ectant l'ensemble de la ville, est affirmé par les 
autorités militaires allemandes : le bombardement qui aurait 
détruit la cité coupable. 

Plusieurs documents racontent ce bombardement. L'anlage 12 
paraît le plus important d'entre eux. 

Anlage 12. - Extrait des RAPPORTS DE COMBAT de 
l'Etat-Major de la 46^^ brigade d'infanterie et des régiments n°^ 
108 et 182 au sujet du combat près de Dinant le 23 Août 1914. 

Les régiments n°^ 108 et 182 atteignirent, vers 9 heures du 
matin, les pentes à l'Est de la Meuse. Une lutte violente s'engagea 
alors pour la possession de la ville de Dinant défendue par les 
francs-tireurs qui nous ont causé de grandes pertes, surtout en 
officiers. Le commandant de la brigade estimant que la ville ne 
pouvait être prise sans un bombardement préalable par l'artil- 
lerie donna, à 10 heures du matin, l'ordre d'évacuer la ville, si 
cela était possible. On ne le put, car les troupes étaient déjà 



LE SAC DE DINANT 



83 



trop fortement engagées dans des combats de maisons et s'avan- 
çaient dans la direction du marché. Tandis qu'il fallait lutter ici 
avec acharnement pour la possession de chaque maison, nos troupes 
eurent en outre à subir le feu violent de l'artillerie et des 
mitrailleuses établies sur la rive opposée de la Meuse. 

Les deux commandants de régiments se rencontrèrent sur la 
place. Ils résolurent de se retirer petit à petit de la ville parce 
qu'ils ne pouvaient combattre efficacement l'ennemi qui tirait 
caché dans les maisons, les caves, les cavernes et même de la 
cathédrale. On commença cette retraite vers 3 heures de l'après- 
midi. 



Régiment de fusiliers n^ 108. 

Le IIP^ bataillon dans son avance vers Binant eut immédia- 
tement à souffrir du feu partant des maisons situées à l'Est. On 
n'apercevait pas d'ennemi, cependant on tirait continuellement 
du côté Nord de la route de Dinant-Gemmechenne. Le P'' ba- 
taillon prit d'assaut la ferme Malaise. Tous les francs-tireurs qui 
luttaient-là furent tués. Ensuite, suivant les ordres reçus, le batail- 
lon se rendit à LefTe et à Dinant sous le feu de la population. 
Dans les maisons de Dinant il n'y avait plus ^adversaires revê- 
tus ou munis d'insignes militaires, mais les citoyens fanatiques et 
même des femmes tiraient sur les troupes. Une lutte violente pour 
les maisons eut lieu à la Place du Marché. On fit également 
feu de la tour de la cathédrale. Presque toutes les maisons étaient 
mises en état de défense d'après' un plan déterminé à F avance. Les 
deux commandants des régiments n°^ 108 et 182 acquirent la 
conviction que, sans le soutien de notre propre artillerie, on ne 
parviendrait pas- à atteindre la Meuse. (1) Aussi à 3 h. 30 de 
l'après-midi ils donnaient le signal de la retraite. 

A 5 heures le bombardement de la ville par notre artillerie 
commença. Le lendemain matin, la brigade, comme il lui était 
impossible de s'avancer à travers Dinant en flammes, passa la 
Meuse sur le pont de bateaux construit près de Lefïe par la 
32™^ division d'infanterie. 



(1) Je ne parviens pas à comprendre ce passage. Ces officiers ont-ils si mal 
observé les lieux que se trouvant sur la Place du Marché (c'est la Grand'Place,) 
ils ne se sont pas aperçus qu'elle s'ouvre directement sur le pont et qu'ils avaient 
atteint la Meuse? C'est peu vraisemblable. Veulent-ils dire qu'ils ont cru impos- 
sible de faire arriver leurs troupes à l'endroit qu'ils avaient eux-mêmes atteint ? 
Mais là ou ils avaient passé en combattant, là où ils durent repasser en battant 
en retraite le gros de leurs forces devait pouvoir aisément les rejoindre ; et 
leur objectif, la Meuse, était atteint. 

Quoiqu'il en soit, au moment oii ces officiers constataient l'impossibilité 
d'arriver à la Meuse, j'observe qu'ils y sont parvenus. 



84 



LE SAC DE DINANT 



Régiment d'infanterie n*^ 182. 

Pendant l'avance du régiment le long du flanc d'une vallée, 
les hommes eurent à souffrir d'une manière continue du feu 
d'artillerie venant de la rive gauche de la Meuse ainsi que du 
feu de l'infanterie provenant des maisons et des bosquets situés 
sur la pente. Ce feu nous causa des pertes. Le capitaine Klotz, 
commandant la compagnie de mitrailleuses, fut tué d'un coup de 
feu venant d'en haut, donc probablement d'une des tours de 
vigie à l'aspect de forteresse qui se trouvent là. (1) 

Deux bataillons pénétrèrent dans la ville et se dirigèrent vers 
le pont sous le feu provenant des maisons et des parois rocheuses 
de la rive orientale. Ces parois recélaient des francs-tireurs dans 
de nombreuses cavernes. A 3 h. 30 du soir, le régiment se 
trouvait de nouveau sur les hauteurs dominant Dinant, tandis 
que notre artillerie, placée au Nord, bombardait violemment la 
ville des deux côtés du fleuve. 

Durant la soirée et la nuit des francs-tireurs ennemis firent 
encore continuellement feu ; ils se trouvaient dans des bosquets et 
derrière des murs sur le flanc de la vallée ; ils y arrivaient par 
des galeries dans les roches, galeries à nous restées inconnues, 
et dans lesquelles ils disparaissaient ensuite. 

D'autres pièces de l'enquête allemande ont trait au même 
objet. Ce sont les anlangen 19, 20 et 21. 

Anlage 19. - Extrait des RAPPORTS DE COMBAT du 
régiment d'artillerie de campagne n° 12. 

2a Août 1914. 

Etat-Major du Régiment. 

Notre infanterie ayant été entravée par des combats de francs- 
tireurs dans sa marche en avant à travers Dinant, la ville a été 
mise en flammes par le bombardement du régiment. 

23 Août 1914. 

groupe. 

La partie de Dinant située à l'Ouest de la Meuse ne tombant 
pas en notre pouvoir, et les civils, selon les avis qui nous arri- 
vaient, tirant de là sur nos troupes, le général Lucius ordonna 
de bombarder cette partie de la ville. Deux sections de la pre- 



(1) Les balles de shrapnels frappent ainsi de haut en bas. Quant à la tour 
dont on parle ici, ce ne peut être que la tour de Monfort qui, à vol d'oiseau, 
est située à 7 à 800 mètres de là ! 



LE SAC DE DINANT 



mîère batterie furent mises en position à l'Ouest d'Herbuchenne 
et, avec environ 30 shrapnels, mirent le feu à quelques grandes 
maisons. Lorsque, l'après-midi, notre infanterie se fut retirée de 
Dinant, le groupe reçut l'ordre d'incendier la ville en la bom- 
bardant. 

Au bout de peu de temps arriva Tordre de cesser le feu. A 
6 heures du soir, notre infanterie avait en sa possession les 
hauteurs de la rive Ouest de la Meuse. 

22 Août 1914. (1) 

II'"^ groupe. 

Le commandant du groupe demanda au capitaine Pechwell de 
la 3"'^ compagnie du régiment d'infanterie n° 182 deux sections 
et se rendit avec celles-ci à la position lui désignée. Comme, 
chemin faisant, on devait fouiller toutes les maisons et carrières 
à la recherche de francs-tireurs, la position ne fut atteinte qu'à 
8 h. 1/2. A 11 heures du soir, deux fermes qui se trouvaient 
sur le flanc droit se trouvèrent soudain en flammes; à 11 h. 1/2 
des signaux lumineux furent aperçus. Ils partaient des carrières 
au N.-E. de la position. 

Anlage 20. - Extrait du RAPPORT DE COMBAT du 
régiment d'artillerie de campagne n^ 48. 

Comme notre infanterie était très violemment attaquée à Dinant 
par le feu partant des maisons et que l'on tirait aussi sur elle 
du fort, la 3"™^ batterie reçut l'ordre de bombarder le fort d'une 
position encore plus avancée. 

A Lefïe, non plus, notre infanterie n'avançait pas. C'est pour- 
quoi la 5™^ batterie reçut, à 4 heures de l'après-midi, l'ordre 
d'incendier la ferme de Rondchêne et la localité de Lefïe en 
les bombardant. A partir de trois heures notre infanterie avait 
évacué Dinant et, à partir de 5 heures, l'artillerie lourde avait 
bombardé la ville. (2) 

Annexe 21. — Extrait du RAPPORT DE COMBAT du 
régiment d'artillerie lourde (Fussartillerie) n° 19, P"" bataillon. 



(1) Le Livre Blanc porte cette date du 22 Août. C'est évidemment une faute 
d'impression. 

(2) Le rédacteur de ce rapport a des souvenirs topographiques bien confus. 
Il bombarde à la fois Leffe, rive droite du fleuve, et la ferme de Rondchêne 
située à Neffe sur l'autre rive de la Meuse ! Quand au fort qui domine la 
ville, il n'était habité que par un gardien et sa famille. Et l'on a du employer 
contre eux le canon! 



86 



LE SAC DE DINAMt 



23 Août 1914. 

A midi, le général-major Schramm conduisit, sur la route au 
Nord de Dinant, la batterie Eichler vers une position plus avan- 
cée au Sud-Est de Leffe et, plus tard, à la place du couvent de 
Dinant (1). De là, elle bombarda Dinant même. 

24 Août 1914. 

La reconnaissance fit voir que la route Dinant-Leffe, dans la 
vallée de la Meuse, n'était pas praticable à cause des ruines des 
maisons écroulées, des incendies et du tir des habitants, faisant 
feu des maisons. 

Des Anlagen 5 et 6 j'extrais les passages suivants. 

Anlage 5. — Déposition du sous-lieutenant Brink. (Suite (2) 

Le soir vers 7 heures, je me suis rendu, avec ma section, 
de Dinant vers les Rivages, Au cours de ma route près des der- 
nières maisons de Dinant on tira de nouveau vivement des mai- 
sons sur nous. Le temps, nous faisait défaut pour nettoyer les 
maisons: nous avions l'ordre strict d'évacuer immédiatement 
Dinant à cause du bombardement imminent de la ville. 

Anlage 6. — RAPPORT DE COMBAT du régiment du Roi 
(Leibrégiment) n« 100. (3) 

Comme, vers la fin de l'après-midi, la localité n'était pas en- 
core, dans son entièreté, entre nos mains, l'artillerie bombarda 
la ville. Celle-ci fut alors consumée pour la plus grande partie, 
par les flammes. 

J'accuse de mensonge voulu, conscient, concerté les auteurs de 
ces rapports. Leur affirmation n'est pas le résultat d'une erreur. 
Sa précision, sa répétition dans de nombreux témoignages écartent 
cette hypothèse. Ces documents sont exacts ou mensongers ; ils 
ne sont pas erronés. 

Dinant n'a pas été bombardée. (4) Les obus allemands ne sont 
pour rien dans la destruction de la ville. Elle est l'œuvre de 



(1) Il s'agit ici du couvent des PP. Prémontrés de Leffe. 

(2) Le commencement de cette déposition est reproduit au chapitre 
précédent. 

(3) Le texte complet de ce rapport figure au chapitre XIV. 

(4) Il s'agit bien entendu de la partie de la ville située sur la rive droite de 
la Meuse, celle où les Allemands auraient battu en retraite devant les attaques 
des francs-tireurs. 



LE SAC DE DINANT 87 

criminels, manieurs de pastilles incendiaires et d'autres engins 
perfectionnés. Quelques obus, à vrai dire, tombèrent sur des mai- 
sons de la rive droite, mais en nombre si restreint qu'il est 
possible de préciser les dégâts qu'ils ont causés: le vieux fort, 
occupé par les Allemands pendant une partie de la journée du 
15 Août et pendant toute celle du 23, fut légèrement écrêté par 
des obus français; l'incendie a dévoré la toiture et le clocher 
de l'église collégiale, il fut vraisemblablement allumé par des 
obus; la brasserie Laurent, bâtiment assez élevé, a été atteint 
le 15 on le 23 par deux obus, m'a-t-on dit ; je ne sais pas s'ils 
étaient français ou allemands ; le 24 Août — le lendemain de 
la bataille — des canons allemands tirant de la rive gauche ont 
lancé des obus sur deux maisons de la rive droite : celle du 
docteur Laurent qui fut incendiée et celle du sénateur Cousot. 
Aux murs de celle-ci les traces des obus sont encore visibles et 
l'on peut constater qu'ils ont été tirés de la rive gauche du fleuve, 
d'un point situé au S. O. de Dinant. 

Pour le surplus la ville fut épargnée par les obus. 

Quel aurait été le but du bombardement? L'infanterie alle- 
mande, dit-on, ne pouvait arriver à vaincre la résistance des 
habitants. " Le commandant de 46"^^ brigade, dit l'aperçu géné- 
ral, reconnut, dès la matinée, l'impossibilité de maîtriser la 
population fanatique sans bombardement de la localité par 
l'artillerie. „ , 

Il ne faut pas se payer de mots mais constater des faits. 

Dinant comptait 7700 habitants. Si j'en défalque 1° les ha- 
bitants des propriétés éparses dans la campagne et la popula- 
tion des importants faubourgs de la rive gauche, les uns et les 
autres hors cause dans cette partie de la lutte ; 2^ ceux qui 
avaient fui devant l'invasion et ceux que leur devoir envers la 
Patrie retenait sous les drapeaux, j'estime qu'il pouvait rester de 
4,000 à 5000 personnes dans l'agglomération de la rive droite. 
Un tiers d'entre elles auraient-elles été capables de prendre 
part à la lutte ? La proportion est manifestement exagérée, 
mais je tiens à faire bon compte à l'ennemi. Soit environ 1.500 
combattants possibles. 

Contre eux, les Allemands ont mis en ligne : 4 régiments 
d'infanterie de ligne (n°« 103, 177, 178, 182), un régiment de 



(1) Je ne voudrais pas affirmer que cette énumération soit ABSOLUMENT 
complète. Si l'on doublait (et ce serait certainement excessif) lé nombre des 
projectiles signalés cela ne modifierait en rien la valeur de l'argument. 



88 



LE SÀC DE DINANT 



fusiliers, (n° 108), deux régiments de grenadiers (n^^^ 100, 101), 
et deux bataillons de chasseurs (n°^ 11 et 12), soit sept régiments 
et deux bataillons d'infanterie ! L'aperçu général les mentionne 
tous. Il nous apprend aussi qu'il y eut dans la fournaise des 
pontonniers. Des déclarations d'officiers signalent, la présence de 
cavalerie. Enfin, l'artillerie lourde dut venir à la rescousse de 
l'artillerie de campagne. 

Tout cela, contre 1.500 combattants luttant sans cohésion, 
sans chef! 

Mais comme ils se multipliaient ! Ils sont dans tous les bois, 
ils garnissent les flancs des coteaux, s'embusquent dans des 
grottes. Il y en a dans toutes les maisons, plusieurs presque tou-' 
jours, tirant des lucarnes, des fenêtres, des soupiraux et sans doute 
aussi des créneaux de leurs meurtrières. Ils succombent dans 
des luttes isolées, on en arrête des quantités, on en fusille en 
masse, des cadavres gisent partout dans les rues, et ils trouvent 
encore du monde pour occuper en force des fabriques oij la 
mort seule pourra les vaincre. Quand les troupes, ayant fouillé 
les maisons et fait place nette, réussissent à progresser, elles sont 
attaquées dans le dos et les détachements qui les suivent trou- 
vent la même résistance et recommencent la même tuerie. 

Impuissants à vaincre cette poignée de tirailleurs, les fiers 
régiments sont obligés de battre en retraite, honteusement chassés 
de leur conquête par quelques bourgeois armés de revolvers ou 
de fusils de chasse. 

Battre en retraite ! Opération compliquée ; l'opiniâtreté des 
Dinantais accroche si bien les troupes allemandes qu'il faut à 
celle-ci six longues heures pour rompre le coiîibat : ordonnée, à 
10 heures du matin, cette retraite n'a pu commencer que vers 
3 heures et demie de l'après-midi. Alors les puissants projectiles 
de l'artillerie lourde s'abattent sur la ville. Les maisons s'écrou- 
lent dans les flammes ensevelissant sous les ruines les défen- 
seurs de la cité indomptable. 

Quand cet écrasement fut accompli, croyant avoir ville gagnée, 
les régiments enhardis revinrent. Demeurés inébranlables sous 
les obus, les francs-tireurs reprennent la lutte. On en voit même, 
qui, dans les caves de leurs maisons en flammes, sous Tense- 
velissement qui les menace, font feu de leurs dernières cartou- 
ches. Et les Allemands se remettent à leur sinistre besogne 
fusillant sans se lasser quiconque leur est suspect. Le soir tombe ; 
la nuit s'épaissit. Implacables, héroïques, les francs-tireurs com- 
battent toujours ! Epars de ci de là, il en restait encore le len- 



LE SAC DE DINANT 



89 



demain. Le mardi 25, les derniers survivants de cette phalange 
sanglante tiraient leurs derniers coups de fusil. 

Tous ces détails d'une lutte inouïe sont consignés dans le 
Livre Blanc. 

Quinze cents personnes d'un côté. De l'autre des régiments 
entiers luttant en vain pendant quatre heures, obligés de rompre 
le combat, de battre en retraite et employant près de six heures 
à cette opération ; puis l'artillerie ayant foudroyé la ville et ses 
défenseurs, l'infanterie rentrant en scène et obligée à une lutte 
nouvelle conduite de part et d'autre avec un acharnement tou- 
jours croissant au milieu des ruines et des flammes, jusque bien 
tard dans la nuit, pour ne s'éteindre définitivement que le sur- 
lendemain . Voilà l'invraisemblable récit que nous offre le Livre 
Blanc. Le mensonge est ici poussé jusqu'à la sottise. Son exa- 
gération dépasse le but. 

Entre les témoignages relatifs au bombardement il n'y a pas 
plus de concordance qu'il n'y a de vraisemblance dans le récit 
qui nous montre les troupes allemandes battant en retraite 
devant les francs-tireurs et obligées de bombarder la ville pour 
briser la résistance. 

Le rapport de la 46"^^ brigade (Anl. 12) dit ** Le commandant 
de la brigade, estimant que la ville ne pouvait être prise sans 
un bombardement préalable d'artillerie donna à dix heures du 
matin l'ordre d'évacuer la ville si possible. On ne le put car les 
troupes étaient déjà trop fortement engagées dans les combats de 
maisons. „ 

L'Etat-Major du XII"^^ corps jugeait autrement la situation et 
donnait à dix heures et 20 minutes l'ordre de passer la Meuse, 
(Anl. 1). J'imagine qu'il ne l'a pas fait sans être renseigné sur 
la situation de ses brigades. 

Le rapport du régiment 108 (Anl. 12) ne mentionne ni l'ordre 
du commandant de la brigade ni l'imposibilité de l'exécuter, on 
y lit que " les deux commandants de régiments 108 et 182 
acquirent la conviction que sans le soutien de notre propre artil- 
lerie on ne parviendrait pas à atteindre la Meuse ; et à 3 h. 30 
ils donnèrent le signal de la retraite. A 5 heures le bombarde- 
ment de la ville commença. „ 

" Evacuez la ville". Tel est l'ordre donné à ces officiers. Dans 
le rapport adressé à leurs chefs sur leurs opérations militaires, 
omettant de mentionner l'ordre reçu et se taisant sur les motifs 
qui en ont empêché l'exécution, ils transforment l'opération 
ordonnée dès 10 heures du matin en un mouvement du à leur 



90 



LE SAC DE DINANT 



initiative. Singulière inexactitude ! Ils n'excusent en rien leur 
indépendance d'allures en constatant qu'à 3 h. 30 de l'après- 
midi ils se sont convaincus de Timpossibilité d'atteindre leur 
objectif. Cette impossibilité, le commandant de la brigade l'avait 
aperçue bien avant eux ; elle motivait l'ordre, donné à 10 
heures, d'évacuer la ville et la décision, prise dès ce moment, 
de la bombarder. Le rapport du régiment 108 bouleverse mes 
notions sur la disciphine militaire. 

Dans le rapport du régiment 182 (Anl. 12) on ne parle ni 
d'ordre reçu ni de retraite. On se contente de dire: "A 5 heures 
30 le régiment se trouvait de nouveau sur les hauteurs dominant 
Dinant, tandis que notre artillerie placée au Nord bombardait 
violemment la ville des deux côtés du fleuve „. 

Si l'on confronte ces dires avec le rapport du l^*" groupe 
du 12™^ régiment d'artillerie de campagne, (Anl. 19) on constate 
la rapidité prodigieuse avec laquelle se déroulèrent, à partir de 
ce moment, les opérations précédemment si laborieuses. " Lors- 
que l'après-midi, dit le 12"^^ régiment d'artillerie, notre infanterie 
se fut retirée de Dinant, le groupe reçut l'ordre d'incendier la 
ville en la bombardant. Au bout de peu de temps l'ordre arriva 
de cesser le feu. A six heures du soir, notre infanterie avait en 
sa possession les hauteurs de la rive Ouest de la Meuse „. Donc 
à 5 heures (Anl. 12) le bombardement commence. Il s'achève, 
les troupes se précipitent dans la ville, la traversent malgré les 
francs-tireurs toujours embusqués, passent la Meuse, chassent les 
Français et sont à 6 heures en possession des hauteurs de la 
rive gauche (Ouest). Toutes ces opérations ont duré 60 minutes! 
hâ foudre ! 

Le rapport du régiment d'artillerie 48 (Anl. 20) nous montre 
les choses sous un autre aspect. A 4 heures il reçoit l'ordre de 
bombarder Leffe. La ville même évacuée à partir de 3 heures 
est prise sous le feu de l'artillerie lourde, à 5 heures. On a 
laissé deux heures de répit aux francs-tireurs. Inexplicable 
lenteur ! 

Si j'en crois le rapport du régiment du Roi (Leibregiment) 
n" 100, la ville fut bombardée alors qu'elle n'était pas encore, 
dans son entièreté, aux mains des Allemands (^n\. 6). Mais il 
n'y est question, ni de retraite, ni d'évacuation de la partie de 
Dinant qui avait été occupée. 

Impertubable et candide, le sous-lieutenant Brink nous raconte 
qu'à 7 heures du soir il était fort pressé : il avait ordre d'évacuer 
promptement Dinant à cause du bombardement imminent. 



LE SAC DE DINANT 



9i 



(Anl. 5). Le pauvre! Ayant sans doute mal saisi ses ordres il 
était resté dans Dinant ; oublié il y avait subi tout le bombar- 
dement sans en rien remarquer, comme, le 21 Août, il affrontait 
sans s'en douter le feu des mitrailleuses. Il ne comprend rien, 
ne voit rien, n'entend rien. Il se trompe avec vigueur. Les dan- 
gers lui sont inconnus ; il ne les aperçoit pas. Il doit se battre 
avec sérénité. C'est un homme admirable. 

A toutes ces affirmations d'une netteté déconcertante il suffira 
d'opposer un fait. 

Les troupes allemandes n'ont pas quittç la ville ! 

Pour la clarté de la preuve que j'en veux faire, je divise la 
ville en secteurs d'après les régiments qui y ont opéré. 

Du Nord au Sud ces secteurs sont : 

r LE FAUBOURG DE LEFFE. — Dès le matin, le régi- 
ment d'infanterie n^ 178 y fait invasion et la lutte qu'il y mène 
à la fois contre les Français occupant la rive gauche du fleuve 
et contre les francs-tireurs y dure toute la journée. 

Pas la moindre mention d'un répit dans le combat contre ces 
derniers ne se trouve ni dans le rapport de combat du régiment, 
ni dans ceux des diverses compagnies de cette unité, ni dans 
les déclarations nombreuses des officiers et soldats de ce régi- 
ment. Au contraire, un de ces témoins, le capitaine Wilke de la 
6"^^ compagnie (Anl. 56 reproduite plus loin) plus abondant 
que d'autres en indications horaires raconte ses opérations dans 
Leffe à midi, dans le cours de l'après-midi, vers 5 heures, vers la 
fin de l'après-midi et enfin tard dans la soirée. 

2^ LE FAUBOURG SAINT- JACQUES (de Leffe à la Grand 
Place). — Théâtre des opérations des régiments n° 108 et 182. Des 
rapports de ces unités il résulte que ces régiments se seraient 
retirés de Dinant pour en permettre le bombardement. Nous 
verrons dans quelques instants que cette retraite leur fut imposée 
par l'embrasement des maisons. 

3« DE LA GRAND PLACE A LA RUE DU TRIBUNAL. 
— Il n'y a pas de témoignage allemand relativement à cette partie de 
la ville. Les Allemands n'y ont pas pénétré le 23 Août. Il n'y eut 
donc ni combat contre les francs-tireurs, ni prétexte à bombar- 
dement. Ce n'est que le 24 que les habitants y furent inquiétés 
et les habitations incendiées. 

4° LE CENTRE DE LA VILLE ET LE FAUBOURG SAINT 
PAUL. — Le commandant du régiment du roi n^ 100 déclare for- 
mellement que de 8 heures du matin à 8 heures du soir des compa- 



92 



LË SAC DE DINANT 



gnies de son régiment furent continuellement engagées dans la 
lutte contre les francs-tireurs (Anl. 7 reproduite plus loin). 

5"^ AUX RIVAGES. — Les Allemands arrivent tard. Tout y est 
normal. Leurs opérations s'y poursuivent sans arrêt. 
Les Allemands n'ont donc pu bombarder la ville sans tirer en même 
temps sur leurs propres troupes. On ne sait trop s'il faut plus 
s'étonner du courage qu'auraient montré ces troupes résistant à 
la fois, et victorieusement, au feu des Français, aux attaques 
incessantes des francs-tireurs et au tir de leur propre artillerie 
dont les obus les écrasaient dans un pêle-mêle effrayant avec 
les habitants et les maisons de la ville bombardée ; ou bien de 
la tranquille audace avec laquelle les rédacteurs du Livre Blanc 
se moquent de leurs lecteurs. 

Une pièce reste à analyser. 

Anlage 22. — Extrait du RAPPORT DE COMBAT de 
r Etat-Major de la 64'"^ brigade d'infanterie. 

Le régiment d'infanterie n^ 178 n'avait pas seulement devant 
lui un ennemi puissant, mais il fut aussi vivement attaqué par les 
fr ancs- tireur s tirant des maisons du village du Lefife. Une com- 
pagnie du 11""^ bataillon avec une section de la compagnie de 
mitrailleuses du régiment d'infanterie n^ 178 essuya également, 
comme TEtat-Major de la brigade l'observa lui-même, un feu 
violent partant de toutes les maisons, au moment d'arriver à Leflfe. 
Ce feu ne pouvait venir que des habitants. Quelques uns d'en- 
tre eux furent saisis les armes à la main et fusillés. Vers 1 heure 
45 de l'après-midi, un détachement d'artillerie lourde ouvrit le 
feu avec un résultat manifeste sur les maisons de Bouvignes 
occupées par l'ennemi. Comme on tirait des bois et des collines 
au Nord et au Sud de Lefïe sur nos soldats s'avançant dans la 
rud du village, le bataillon de chasseurs de la Hesse Electorale 
n^ 11 fut chargé de fouiller les bois. Ici aussi des civih sans 
insignes militaires furent trouvés les armes à la main et fusillés. 

Lefïe 23 Août 1914, 11 h. 50 du matin. 

54me Brigade d'infanterie. 

Au régiment d'Artillerie de Campagne n^ 64. 

La S'"^ Compagnie du régiment d'infanterie n^ 178 soufïre par- 
ticulièrement du feu d'infanterie partant des maisons à tours 
pointues et des ruines à droite de celles-ci à Bouvignes. La 
brigade 64 demande de prendre ces maisons sous le feu. 

54me Brigade d'infanterie. 



tE SAC DE DINANT 



93 



Il est regrettable, que les rédacteurs du Livre Blanc ne nous 
livrent pas en plus grand nombre des pièces contenant les ordres 
donnés. Elles peuvent contenir des erreurs mais elles font foi 
de l'opinion que le commandement se faisait des événements 
au moment où ils se déroulaient et des mesures qu'il prenait 
pour en rester le maître. 

Pour avoir rompu avec la règle, à laquelle ils semblent s'être 
assujettis, de ne pas publier les ordres (c'est le seul que nous 
rencontrerons) les rédacteurs du Livre Blanc doivent avoir attri- 
bué à celui-ci une importance décisive. 

Or, ce document spécule sur l'inattention du lecteur ou sur 
son ignorance de la topographie locale. Les maisons à tours 
pointues sont le château des Roches et ses dépendances ; les 
ruines à droite sont celles de Grève-Cœur. Château et ruines 
sont situées sur la rive gauche de la Meuse. Soigneusement choisi 
entre tous les ordres de combat, publié pèle mêle avec les autres 
pièces relatives au bombardement de Dinant, sournoisement 
installé dans le débat comme un piège à la foi publique, ce 
document constitue, par l'emploi abusif que l'on en fait, un véri- 
table faux. 

Je sais bien qu'il est écrit dans, ce papier que l'objectif à bom- 
barder est situé à Bouvignes. 

Mais cet ordre de combat est publié dans une même "Anlage,, 
avec le rapport de la 64™^ brigade. Il semble, par la façon dont 
il est présenté, en former le complément logique et nécessaire. 
Ces deux documents ne peuvent s'interpréter l'un sans l'autre- Les 
séparer, c'est disjoindre ce que les Allemands ont uni intentionnel-^, 
lement. Cet ordre devient, en réalité, participant de toute l'hypo- 
crisie du rapport auquel il fait suite et qui, brouillant les faits, 
glisse négligeamment cette seule phrase dans un récit consacré 
tout entier aux francs-tireurs : " un détachement d'artillerie ouvrit 
le fëu sur les maisons de Bouvignes occupées par l'ennemi. „ 
Avant celle-ci comme après, il n'est question que de la lutte 
soutenue par la population. Cette incidente fgrmant dans le 
récit un hors d'œuvre sans raison d'être apparente, équivoquant 
sur le mot " ennemi „ par lequel les Allemands désignent indif- 
féremment soldats français et francs-tireurs belges, (voir notam- 
ment Anl. 12) semble en vérité n'être écrite que pour donner 
le change et servir de prétexte à l'insertion d'un document des- 
tiné à tromper le lecteur. Avec une habile perfidie on conjugue 
deux faits sans rapports entre eux, une confusion se crée et le 
bombardement de Bouvignes devient la preuve du bombardement 



94 



LE SAC DE DINANT 



de Dînant. Cette confusion, j'ai l'intime conviction, que les Alle- 
mands ont voulu la faire naître. Ils l'ont fait avec une adresse 
qui leur permet de s'en défendre. Ils peuvent prétendre s'être 
bornés à avancer un fait vrai, le bombardement de Bouvignes, 
et dire qu'on ne peut leur faire grief de les avoir mal compris. 

Mes lecteurs verront bien si ma conviction est erronée. Qu'ils 
s'en rapportent à l'impression que leur à fait le document incri- 
miné. Ceux d'entre eux qu'il aura abusés et qui l'auront inter- 
prété comme une preuve allemande du bombardement de Dinant, 
partageront ma conviction. Les autres ne pourront du moins 
suspecter ma bonne foi : je formule moi-même l'objection qu'ils 
pourraient me faire. Je ne crois pas avoir fait tort à la vérité, 
ni dépassé les bornes de ce qui est permis en consignant ici 
une conviction qui est mienn^r mais que j'avoue ne pouvoir 
accompagner d'une preuve absolue devant laquelle toute consci- 
ence droite serait obligée de s'incliner. 

Passons à un autre ordre d'idées. 

Ces Dinantais que l'on représente comme "exagérant intention- 
nellement ce que les troupes allemandes ont fait „ (v. l'Aperçu 
général) auraient vu leurs maisons, écrasées par les obus, les 
ensevelir sous des ruines ; les . membres, déchirés par les éclats 
de bombes, de leurs femmes et de leurs enfants les auraient 
éclaboussés de sang, et ils ne trouveraient pas un cri pour s'en 
plaindre! Qu'on relise nos enquêtes à nous et nos témoignages; 
le silence qu'ils gardent au sujet de ce bombardement sauvage, 
inflige aux Allemands, qui prétendent l'avoir commis, le plus 
éloquent démenti. 

Plus décisif d'ailleurs et plus puissant que les affirmations des 
hommes, se dresse ici le témoignage des pierres. Quand tenaient 
encore debout les restes branlants de nos murailles calcinées par 
les flammes, on n'y voyait pas trace des ravages qu'y auraient 
causés les obus et leur aspect arrachait à un major bavarois cet 
aveu. "Mais, c'est afl"reux; on m'avait dit que Dinant avait été 
bombardée ; et il n'y a pas trace de bombardement!,, (V. note 
de Mgr Heylen). Quiconque a visité Dinant avant qu'aux ruines, 
ravagées par le temps, ait succédé refî"ondrement définitif a pu 
faire la même constatation. Aujourd'hui encore on peut la re- 
nouveler sur les murs des rares maisons épargnées par l'incendie. 

Il n'est pas enfin jusqu'à nos pauvres morts, avec leurs corps 
troués par les balles, qui ne donnent un démenti aux allégations 
allemandes. Un seul Dinantais, le docteur Remy, a disparu dans 
la tourmente. Les corps des autres victimes ont été retrouvés 



LE SAC DE DINANT 



95 



épars dans les rues ou fusillés en tas ; ils reposent sous la terre 
de nos cimetières trop rapidement peuplés de tombes. Comment 
eût-il été possible d'en recueillir les restes calcinés dans le brasier 
que fut Dinant et sous le formidable amas de décombres d'une 
ville réduite en cendres, s'ils avaient été ensevelis sous les ruines 
de leurs demeures ? * 

* * 

Mais pourquoi ce mensonge des Allemands ? 

Tout d'abord, parce que l'esprit de calomnie est en eux, et 
que cette fable leur servait à accréditer une légende : la résistance 
des Dinantais. Ensuite, et surtout, parce que devant la ville vo- 
lontairement incendiée, devant les flots de sang répandus et le 
monceau de cadavres accumulés l'énormité de leur crime leur est 
apparue. Cette terreur, qui, après la perpétration du forfait, 
s'empare du criminel coupable de l'assassinat le plus froidement 
prémédité et le fait tremblant et lâche devant sa victime, les a, 
eux aussi, glacés d'épouvante. Dans leur effroi, ils ont vu se 
dresser devant eux la menace des responsabilités encourues. Alors 
les Barbares se sont consultés. Ils ont songé à se préparer une 
excuse et ils ont rejeté sur la victime le poids du forfait accom- 
pli : surcroit de fardeau ajouté à l'excès de ses malheurs. Dinant 
incendiée témoignait d'un crime ; la ville bombardée attesterait 
le droit qu'avaient eu les Allemands de se défendre. 

Mais le concert d'un mensonge collectif s'improvise mal. Le 
principe en fut posé ; on omit d'en régler suffisamment les dé- 
tails. C'est pour cela que le mensonge, révélé par la multiplicité 
de ses formes, se fait accusateur, comme accuse également le 
silence des nombreux témoins allemands dont nous verrons les 
dépositions, qui ne semblent se douter, ni de la retraite à la- 
quelle les aurait contraints le feu des francs-tireurs, ni du secours 
que l'artillerie allemande leur aurait apporté dans la lutte qu'ils 
avaient, disent-ils, à soutenir contre ceux-ci. 

L'Etat-Major du XII"^'^ Corps saxon ne s'est pas rendu direc- 
tement coupable de ce mensonge. Il l'a toléré, il s'en est fait le 
complice en transmettant à Berlin îes pièces où il est consigné 
mais il a prudemment laissé à des sous ordres la responsabilité 
de le commettre. Il signale, lui, que la 46e brigade (1) a du se 



(1) Revoir le rapport de celle-ci (Anl. 12) Son récit est tout différent de 
celui du XII corps. 



96 



LE SAC DE DINAKT 



retirer sur les hauteurs à l'est de Dînant parce qu'il était 
impossible de rester dans la ville en flammes (Anl. 1). Ce 
retrait des troupes n'a donc pas eu lieu pour permettre le bom- 
bardement et l'embrasement de la ville ; il a été la conséquence 
des incendies criminels préalablement allumés. Cet aveu 
implicite de la plus haute des autorités militaires dont on nous 
donne la déclaration clot ma démonstration. 

La loi belge copimine, contre l'individu coupable de faux 
témoignage, la déchéance du droit de prêter serment en justice : 
châtiment du coupable, manifestation du mépris qu'il inspire, 
précaution sage pour éviter que la religion du juge soit surprise 
par un homme que son mensonge a flétri. 

Les officiers dont nous avons lu les rapports mensongers ne 
sont plus des témoins. Leurs accusations perdent toute valeur; 
leurs déclarations s'échappent du procès emportées au vent de 
leurs mensonges. 

* * 

Je veux cependant signaler un des dires contenus dans ces 
documents, non qu'il soit important en lui-même, mais parce 
qu'il saisit sur le vif la façon dont se créent, dans l'armée 
allemande, légendes et témoignages. 

Le rapport du régiment d'infanterie 182 (Anl. 12) porte : 
" Dans la soirée et la nuit, des francs-tireurs ennemis firent 
encore continuellement feu ; ils se trouvaient dans des bosquets 
et derrière des murs, sur le flanc de la vallée. Ils y arrivaient 
par des galeries dans les roches, galeries à nous restées 
inconnues et dans lesquelles il» disparaissaient ensuite „. 

Je me suis longuement torturé l'esprit pour rattacher cette 
allégation à un fait qui pût lui donner un fondement. Je crois 
avoir trouvé. Les Allemands étaient en train de construire un 
pont de bateaux à Lefïe. Un retour offensif des Français était 
encore dans les éventualités possibles; les collines devaient être 
fortement occupées. Des sentinelles veillaient, l'esprit hanté de 
la crainte des francs-tireurs. Dans la nuit, le vent agitant l'ombre 
d'un buisson, une silhouette quelconque fixée trop attentivement 
et prenant vaguement forme humaine suffisent pour provoquer un 
coup de -feu d'une sentinelle. "Alerte, francs-tireurs!,, — " OiJ?„ 
— " Ici, à droite. „ — " Non, à gauche. „ Et chacun croyant voir 
quelque chose, la fusillade crépite. L'alarme apaisée on cherche 
avec plus de calme les francs-tireurs. Ils n'ont pu fuir; on les 



LE SAC DE DINANT 



97 



aurait vus. On ne trouve rien; on s'est donc trompé. Cependant 
des soldats obstinés refusent de reconnaître leur erreur et 
quelqu'un se souvient avoir vu, peinte en grands caractères, sur 
un mur de Leffe, une réclame: "Grottes de Rempaine. „ Il y a 
des grottes ? Cela explique tout. Des grottes ! des galeries 
souterraines dans les roches ! C'est par là que les assaillants ont 
pu arriver et disparaître sans être aperçus. De l'hypothèse à 
l'affirmation il n'y a qu'un pas. Il est vite franchi ; ainsi aucune 
sentinelle ne sera inquiétée pour avoir donné une alarme injus- 
tifiée; aucun officier ne recevra de reproches parce que du dé- 
sordre se serait manifesté dans ses troupes. 

Le texte dit : " galeries à nous restées inconnues. „ Les a-t-on cher- 
chées? Il est vraisemblable qu'on l'a fait; si l'on n'a pas trouvé 
c'est qu'on s'y est mal pris. Car ces grottes existent : tout le 
monde, à Dînant, les connaît. Elles s'ouvrent près de la route de 
Dinant à Phîlippeville, à deux kilomètres de Leffe, sur l'autre 
rive de la Meuse. 



98 LE SAC DE DINANT 



CHAPITRE XII 
Les tueries de Leffe 

Le faubourg de Leffe est le quartier Nord de la ville. Des 
régions situées à l'Est de la Meuse, deux routes à peu près pa- 
rallèles y donnent accès. Toutes deux partent de Lisogne; l'une, 
passant par Loyers, suit la crête du vallon perpendiculaire à la 
Meuse, dénommé " Fonds de Leffe „ ; la seconde serpente au fond 
de cette vallée. Elles se rejoignent à l'entrée de la localité. 

Pendant toute la journée du 23 Août, Leffe fut en proie à la 
férocité allemande. L'odieux des assassinats isolés qui y furent 
commis ne le cède en rien à l'horreur des fusillades en masse 
dont ce faubourg fut le théâtre. Le soir de la journée néfaste 
on n'y comptait plus que 9 hommes vivants (1). Deux cent 
quarante cadavres ensanglantaient les rues. 

La responsabilité de la plus grande partie de ces meurtres incombe 
au régiment d'infanterie n° 178, commandé par le colonel von 
Reyter. Il est juste de sauver de l'oubli le nom de ce héros. 

Ce régiment parvint à Leffe par la route qui suit le fond du 
vallon. Le rapport sur ses opérations est ainsi conçu : 

Anlage 23. — Extrait du RAPPORT DE COMBAT du régi- 
ment d'infanterie n*^ 178. 

23 Août 1914. 

Lorsque, en marche à travers Leffe, la compagnie de pointe 
(la 9*^^) du régiment d'infanterie n^ 178 eut presque atteint la 
Meuse, un feu violent fut ouvert de face et des deux flancs, 
partant en grande partie des maisons. La 9™^ compagnie reçut 
aussitôt l'ordre de purger le village (2). Le bataillon eut à combattre 
chaudement et subit de fortes pertes parce que, de la rive oppo- 
sée de la Meuse, de l'infanterie et des mitrailleuses tiraient sur 
lui, mais surtout parce que les habitants de Leffe faisaient feu 
sur le bataillon de presque toutës les maisons. Tous les civils 
qui avaient tiré sur nos troupes furent fusillés. A 8 heures 30 
minutes environ, 20 personnes tirèrent encore sur nous d'un 
point situé au Sud de la caserne du 13"^^ régiment d'infanterie 
belge. Elles furent extraites des maisons et fusillées. 



(1) Dix, dit Mgr Heyien. 

(2j Leffe n'est pas un village. C'est un quartier de la ville de Dinant avec 
laquelle il fait corps. 



LE SAC bE DINANT 



99 



Voyons, avant de rien conclure, les Anlagen 24, (déposition du 
lieutenant-colonel Koch,) 25, (rapport de combat du 2"'^ bataillon) 
et 30, (déposition du major Frànzel, du même bataillon). 

Anlage 24. — Abri du régiment d'infanterie de réserve n^ 178, 
le 3 Mars 1915, près de Variscourt. 

Frédéric Bruno KOCH, 47 ans, lieutenant-colonel au régiment 
d'infanterie n^ 178. 

Je commandais, le 23 Août 1914, le 11™^ bataillon du régiment 
d'infanterie n*^ 178. J'ai, pour commencer, eu affaire avec des 
tirailleries de francs-tireurs, le matin, aux Fonds de Leffe, près 
de la Papeterie. Comme à cet endroit on tirait continuellement 
des maisons sur notre bataillon, j'ordonnai, suivant les instructions 
que j'avais reçues, de purger les maisons. On me fit ensuite 
passer à l'avant, pour que j'assume le commandement du com- 
bat près de Leffe. Là, je vis le long de la rue, mais surtout sur 
une place publique, à Leffe même, beaucoup de civils tués. Vers 
le crépuscule, après que nous eûmes pris la localité, dont j'avais 
mission d'occuper la partie voisine de la Meuse, on me rapporta 
que mes postes de l'aile gauche étaient assaillis par des francs- 
tireurs. Je rassemblai un certain nombre d'hommes, me rendis 
personnellement avec eux sur le lieu du combat et pris les me- 
sures nécessaires en vue de purger les environs. 

Sur mon ordre, du penfort arriva et je confiai au lieutenant 
V^ilke le soin d'achever l'opération. Pendant que l'on y procé- 
dait des civils sans insignes militaires tirèrent continuellement sur 
nous des maisons. A la suite de ces faits, un grand nombre de 
civils qu'on avait, à cet endroit, trouvés les armes à la main, 
ont été fusillés. 

Anlance 25. — RAPPORT SUCCINT adressé au régiment 
par le 11'"^ bataillon du régiment d'infanterie n^ 178, au sujet du 
combat près de Leffe. 

14 Février 1915, 5 heures du soir. 

Dans sa marche en avant sur Leffe, le bataillon arriva au- 
près d'un moulin ou fabrique. L'avant-garde, auprès de laquelle 
se trouvait à la fois l'Etat-Major du n^^ 178 régiment d'infanterie 
et l'Etat-Major du III™^ bataillon de ce régiment, fut accueillie par 
un feu violent partant de la fabrique. Des collines avoisinantes 
on tira également sur le bataillon. La 9'"*^ compagnie, qui était 
en tête, prit d'assaut la fabrique; celle-ci fut minutieusement 
fouillée. Cette perquisition fit découvrir seulement 20 hommes en 
vêtements civils et sans insignes militaires et quelques femmes, 
mais aucun soldat belge ou français. De même, les patrouilles 
envoyées sur les hauteurs rapportèrent qu'elles avaient vu seu- 
lement quelques civils fuyant, mais aucun soldat. Les personnes 



100 



LE SAC DE DINANT 



faites prisonnières dans la fabrique furent fusillées sur Tordre du 
commandant du régiment, parce qu'elles avaient tiré. Le bataillon 
continua alors sans obstacle sa marche vers la Meuse. Lorsque 
l'avant-garde atteignit le fleuve, le feu fut, de la rive opposée, ou- 
vert sur elle. Le bataillon se déploya dans le village. Les maisons, 
qui étaient fermées, durent être ouvertes de force par les com- 
pagnies de première ligne, afin que l'on puisse, des jardins s'éten- 
dant derrière ces maisons, prendre sous le feu l'ennemi posté 
sur l'autre rive. La population semblait n'avoir attendu que ce 
moment, car, soudain et de tous côtés un feu de fusils et de 
revolvers se déchaîna sur nous. Les compagnies devaient mainte- 
nant combattre sur deux fronts: d'un côté avec l'ennemi installé 
sur l'autre rive de la Meuse et de l'autre contre les habitants. 
Une des premières victimes fut le capitaine Franz de la 11™^ 
compagnie du régiment. Il eut la jambe transpercée d'un coup 
de feu parti d'un soupirail de cave. Le civil fut tiré de la cave 
par le capitaine Lùcke de la 9'^^ compagnie, en personne, et 
immédiatement abattu parce que trouvé l'arme à la main. Dans 
la suite 6 hommes du bataillon furent tués, et un assez grand 
nombre blessés à l'intérieur du village, et ce à des endroits que 
ne pouvait atteindre le feu des troupes postées sur l'autre rive. 
Les pertes étaient imputables exclusivement à l'attaque des civils. 
De ce que, chez un grand nombre d'habitants faits prisonniers 
on trouva des fusils d'ordonnance belges ainsi que des cartouches 
d'infanterie belge dans leurs poches, il est permis de conclure 
Que des militaires belges ont aussi, après s'être défaits de leur 
uniforme, pris part à l'agression. Chez une partie des autres 
habitants furent trouvés des fusils de chasse, des pistolets vieux 
et modernes. 

Je ne sais pas si des femmes et des enfants ont pris part au 
combat; en tout cas aucun d'eux n'a été fusillé sciemment. 

J'avais donné ordre de mettre en sîàreté toutes les femmes et 
tous les enfants auprès du prieur du couvent qui se trouve à Lefïe; 
ainsi fut fait. Je ne suis pas à même d'indiquer combien de 
civils furent tués au cours du combat de rues. 

L'exactitude des indications ci-dessus peut être attestée par un 
grand nombre d'hommes du bataillon qui ont pris part au 
combat. 

Suit la confirmation du rapport ci-dessus, faite sous serment, 
le 3 Mars 1915, par Georges Frédéric Arthur Frànzel, major et 
commandant de bataillon au régiment d'infanterie n*^ 178. Le 
major déclare que le rapport émane de lui et qu'il en maintient 
les formes.^ Il tient à répéter encore que seuls des hommes ont 
été fusillés, mais pas de femme ni d'enfant. 

Je rapproche de ce rapport l'Anlage 30, que l'on va lire. Il y 
est question des mêmes faits : c'est la déposition du même major 
Frànzel. Elle constitue un double emploi évident. La publication 



LE b^AC DE DINANT 



•àu Livre Blanc de ces deux documents, isolés l'un de l'autre, 
n'a, sans doute, d'autre but que de donner au lecteur l'impression 
qu'il s'agit de deux pièces d'origine distincte, se confirmant 
mutuellement. (1) 

Anlage 30. St Erme 17 Décembre 1914. 

Georges Frédéric Arthur FRANZEL, 45 ans; major comman- 
dant de bataillon au régiment d'infanterie n^ 178. 

Le 23 Août le 11™^ bataillon reçut, en premier lieu, l'ordre 
d'occuper Leffe. Près de la compagnie de tête chevauchait 
l'Etat-Major tout entier du régiment. A l'entrée du, vallon qui 
conduit vers Leffe était située une fabrique. Déjà on fit feu sur 
le bataillon de cette fabrique ainsi que des collines situées der- 
rière elle. La fabrique fut immédiatement prise d'assaut. On n'y 
trouva que quelques civils, mais pas un soldat belge ou fran- 
çais. Il était impossible que les gens qui avaient fait feu de la 
fabrique eussent pu s'échapper, car nous l'avions cernée. Les 
civils coupables de sexe masculin furent fusillés sur l'ordre du 
commandant du régiment, le colonel von Reyter. Quelques 
femmes qui se trouvaient dans la fabrique furent faites prison- 
nières et remises ensuite au prieur du couvent. 

Continuant à avancer, le bataillon dut, pour pénétrer dans les 
jardins qui se trouvaient à la rive de la Meuse et qui étaient 
exposés au feu de l'infanterie ennemie, pénétrer de force dans 
plusieurs maisons fermées. La population semblait n'avoir attendu 
que ce moment, car on fit feu maintenant sur nous de toutes 
parts, des maisons et principalement des caves, apparemment 
à laide de revolvers et de pistolets. Plus tard, en faisant évacuer 
les maisons, nous y trouvâmes des armes de ce genre, qui en 
partie, étaient encore chargées. Le capitaine Franz, qui se trou- 
vait à côté de moi, fut atteint, l'un des premiers, d'un coup 
parti d'une cave. Au total, les pertes subies alors par mon 
bataillon dans le village même — et non point près de la Meuse 
— s'élevèrent à 6 hommes tués-, quant au nombre de blessés, je 
ne puis l'indiquer. En raison de cette attaque traîtresse, le batail- 
lon fut forcé de sévir contre la population. Nos troupes firent 
évacuer toutes les maisons d'oii l'on avait tiré. Je ne puis 
indiquer exactement le nombre de civils qui furerit fusillés ce 
jour; en tous cas, sur mon ordre exprès, toutes les femmes et 
tous les enfants furent conduits au couvent de Leffe et confiés 
au prieur. 

J'ai encore à faire remarquer que, lorsque tard dans l'après- 
midi, notre artillerie entra à Leffe, on fit feu, sur la Place du 



(1) Ni dans son rapport si tardif (14 Février 1915), ni dans sa déclaration 
du 3 Mars 1915, qui le clôture, le major Frànzel ne fait la moindre allusion 
à sa déposition du 17 Décembre 1914. 



102 



LE SAC DE DIINANT 



Marché, sur nos artilleurs; sur cette place cependant gisaient plu- 
sieurs francs-tireurs fusillés. Le bataillon ne parvint pas, par ses 
seules forces, à nettoyer le village ; il dut demander du renfort 
au régiment qui envoya les 6™^ et 7'"^ compagnies. Au cours 
des perquisitions dans les maisons on ne trouva pas un seul 
soldat ennemi ; par conséquent des civils seuls ont pu faire feu 
sur nous. - 

Confrontons ces quatre pièces. 

Elles ont un lien commun: l'affirmation générale " on a tiré. „ 
Or, c'est là le point litigieux qui doit se résoudre non par une 
allégation, mais par une preuve. 

Aucun des trois témoins de qui émanent ces dires ne semble avoir 
vu lui-même de francs-tireurs. Pourtant le lieutenant colonel Koch 
a pris la direction du cojmbat. Il a fait purger des maisons, et nous 
connaissons les meurtres qui, à Dinant, accompagnaient ce genre 
d'opérations. Il a fait fusiller des habitants et a vu beaucoup de 
cadavres de civils; il ne nous donne aucune preuve de leur cul- 
pabilité. Tous ces criminels, il ne les a vus que morts. Il n'en 
n'a pas aperçu un seul faisant le coup de feu ; sans quoi il ne 
se serait certes pas privé de la satisfaction de le dire. 

Si ces différents documents se rencontrent dans une allégation 
générale, ils se contredisent dès qu'ils se risquent à préciser. 

Si l'on en croit le rapport du régiment (Anl. 23) l'attaque 
des francs-tireurs se produisit dans r agglomération même ; " Lors- 
que, en marche à travers Leffe, la compagnie de pointe, la 9™^ eut 
presque atteint la Meuse, un feu violent fut ouvert. „ Ainsi débute 
ce document. 

D'après le lieutenant colonel Koch (Anl. 24) il faut placer le 
commencement de la !utte à la " Papeterie „, (1) soit à 1 kilomètre 
et demi, environ de Leffe et le combat, engagé a la Papeterie, 
semble se développer sur tout le parcours des allemands. 

Selon le rapport du 11"^^ bataillon (Anl. 25) et son double, 
la déposition Frânzel (Anl. 30) une première agression eut 
lieu à la Papeterie. La 9™^ compagnie en fut l'objet et s'arrêta 
pour assaillir la fabrique. Les troupes continuant leur marche 
arrivent sans obstacle jusqu'à la Meuse et ne subissent plus le 



(1) On dénomme ainsi à Dinant une vieille usine oii, peu de temps encore 
avant la guerre, était installée une scierie mue par l'eau du ruisseau. Les do- 
cument allemands, qui en parlent beaucoup, l'appellent indifféremment : 
papeterie, scierie, moulin ou même, vaguement, fabrique. 



LE SAC DE Dînant 



103 



feu des francs tireurs qu'après avoir commencé à défoncer les 
portes et les fenêtres des maisons. 

Ces contradictions vont se compliquer d'un nouvel imbroglio 
par la déposition du capitaine Wilke (page 107, Anl. 26) comm.an- 
dant la 6"^^ compagnie du régiment n^ 178. Il revendique l'honneur 
d'avoir reçu les premiers coups de feu des francs-tireurs au mo- 
ment oij, ayant quitté la grand route, il était engagé dans le 
chemin qui conduit de celle-ci à la Papeterie. 

Il semble que les rédacteurs du Livre Blanc aient délibéré- 
ment pris à tâche de tout brouiller par la publication de récits 
en désaccord les uns avec les autres. 

Les deux déclarations du major Frânzel méritent de retenir 
quelques instants encore l'attention. 

On y lit : " Les maisons qui étaient fermées durent être 

ouvertes de force La population semblait n'avoir attendu 

que ce moment, car, soudain, un feu violent de fusils et de 
revolvers se déchaîna sur nous „. 

A supposer les gens de Lefïe décidés à attaquer les Allemands 
et prévoyant cette invasion de leurs maisons, personne ne com- 
prendra la raison pour laquelle ils ont, avant de commencer le 
feu, attendu le moment où leurs habitations étaient à demi 
envahies. Cette tactique serait d'autant plus surprenante que les 
dépositions allemandes nous montreront les habitants se rendant 
ou se laissant massacrer sans défense, dès l'instant où, un soldat 
ayant pénétré chez eux, ils ne sont plus à l'abri derrière leurs 
portes closes. 

On aurait, dit aussi le major Frânzel, découvert chez un assez 
grand nombre d'habitants, des fusils militaires belges. Il en 
conclut aussitôt que des soldats auraient participé à la résistance 
après avoir enlevé leur uniforme. Cette conclusion ne découle 
pas nécessairement de l'allégation qui lui sert de base. Elle con- 
stitue un outrage gratuit à notre armée, comme est insultante à 
^ la loyauté de notre Gouvernement, la déduction que tirent du 
fait allégué M. M. Bauer et Wagner, quand ils écrivent : " Le 
** fait que les armes à feu n'étaient qu'en partie des armes de chasse 
et des revolvers, mais en partie aussi des fusils d'ordonnance 
" belges et des mitrailleuses permet d'admettre que le Gouver- 
nement Belge a prêté assistance à l'organisation de la résistance,,. 
L'une et l'autre conclusion négligent avec une insupportable lé- 
gèreté de tenir compte d'une circonstance que n'ignore par l'Etat- 
Major allemand : la garde civique belge est munie des mêmes 
fusils que l'armée et les gardes conservent leurs armes à domi- 



iû4 



LË bAC DE DINAÎ^T 



cîie. Je me suis expliqué sur ce point (1) et j'ai dit au sujet deâ 
mitrailleuses ce qu'il fallait penser de leur emploi pendant la 
nuit du 21 au 22 Aoiàt. Aucun témoin n'insinue qu'on en ait 
utilisé le 23. 

Ceci dit au sujet des déductions que l'on tire de la déclaration 
du major Frànzel, voyons ce qu'il faut penser du témoignage 
en lui même. 

Je commence par confesser la défiance que m'inspirent tous 
ces rapports allemands. Ils sont viciés par l'intérêt personnel ou 
collectif des témoins. Aussi je ne puis considérer comme établi 
un fait affirmé par une déclaration unique (c'est le cas ici) et par 
cela même incontrôlable (2). J'y suis peut-être poussé par la 
rigueur de méthode nécessaire aux enquêtes judiciaires auxquelles 
j'ai été mêlé par mes devoirs professionnels; j'y suis surtout 
contraint par cette constatation que j'ai faite en examinant le 
Livre Blanc : lorsque deux témoins de l'enquête allemande parlent 
d'un même fait, ils le racontent généralement de façon telle 
que leurs dires s'excluent mutuellement. 

Il y a plus, en ce qui concerne le major Frânzel. 

Dans sa déposition du 17 Décembre 1914 (Anl. 30) il dit 
que les francs-tireurs faisaient apparemment usage de revolvers 
et de pistolets. Cela lui semble démontré par le fait que ce sont 
des armes de cette espèce que l'on trouva au cours des perqui- 
sitions dans les maisons. De fusils quelconques il n'est pas question. 
Son attention se fixe cependant à ce point sur les armes que 
l'on découvre, qu'il remarque qu'une partie d'entre elles étaient 
encore chargées. 

Deux mois plus tard, dans son tardif rapport au régiment, 
(14 Février 1915, Anl. 25), Frànzel avance que la population 
utilisait dans la lutte pistolets et fusils. En conséquence, il fait 
découvrir par ses hommes tout un arsenal d'armes variées : 
pistolets vieux et modernes, fusils de chasse, fusils d'ordonnance 
belges et cartouches d'infanterie belge. La mémoire du major 
Frânzel offre ceci de particulier que ses souvenirs s'amplifient 
quand le recul du temps devrait les effacer. 

C'est peut être dans une seconde manifestation de ce phéno- 



(1) Voir page 63 de cet ouvrage. 

(2) Si des fusils d'ordonnance belges avaient été trouvés dans de nombreuses 
maisons^ le major Frânzel ne serait pas seul à signaler le fait. 



LE 3AC DE DINANT 



105 



mène, (1) qui! faut chercher l'explication d'une autre particularité 
que je vais signaler. 

" Au total, déclare Frânzel le 17 Décembre 1914, les per- 
tes de mon bataillon dans le village même — et non près 
de la Meuse — s'élevèrent à 6 hommes tués ; quant au nombre 
des blessés je ne puis lUndiquer. „ Il suffit de jeter un coup 
d'œil sur le plan de Dinant pour s'apercevoir qu'au faubourg de 
Leffe les troupes allemandes étaient exposées au feu des Fran- 
çais en bien d'autres endroits encore qu'à la rive du fleuve. 

Le rapport du 14 Février 1915 ajoute à cette déclaration, 
" Dans la suite, y écrit le major Frànzel, 6 hommes du bataillon 
furent tués et un assez grand nombre blessés à l'intérieur du village 
et ce à des endroits que ne pouvait atteindre le feu des troupes 
postées sur l'autre rive. „ L'accentuation est évidente. 

Un dernier mot au sujet de ces morts et blessés. Les déclara- 
tions de Frànzel ne constituent, en somme, qu'un témoignage de 
seconde main. Cet officier n'a pas constaté par lui-même en 
quelle partie de la localité furent atteints tous les hommes dont 
il parle. 11 résume, de deux façons différentes, les divers récits 
qu'il a recueillis. Nous ignorons et les noms des témoins et les 
dires exacts de chacun d'eux. On ne situe pas les endroits que 
ne pouvaient atteindre, soi-disant, ni le feu des fusils français ni 
celui de l'artillerie. Tous les éléments de contrôle manquent 
à la fois. 

Nous avons le droit d'exiger une preuve de la culpabilité de 
la population. Le Livre Blanc prétend la fournir. Nous ne pou- 
vons la trouver dans les rumeurs anonymes dont le major 
Frànzel se fait l'écho, ni dans les variations de ses récits person- 
nels. 

Une précision est cependant donnée : le capitaine Franz de la 
11"'^ compagnie aurait été blessé d'un coup de feu parti d'une 
cave et cela aux côtés mêmes du major Frânzel, qui répète, à 
deux reprises, cette déclaration. Son témoignage est confirmé par 
celui du sergent (Vizefeldwebel) Gôpfert. 

Anlage 79. St Erme 17 Décembre 1914. 

Oswald Emile GOPFERT, tambour au III'"^ bataillon du régi- 
ment d'infanterie n^ 178, VIZEFELDWEBEL. (V' sergent). 



(1) Une troisième manifestation du même phénomène est relevée ci-dessous 
à propos de la blessure du capitaine Franz. 



106 



Le sac die DmAt4t 



Quand notre bataillon entra dans Leffe de nombreux coups de 
feu partirent de presque toutes les maisons (1). Au début nous 
supposions qu'ils étaient tirés par des soldats ; cependant des 
civils seuls peuvent être soupçonnés parce que dans les maisons 
nous ne trouvâmes pas de soldats. J'ai été témoin moi-même 
de ce qu'un civil fit feu sur le capitaine Franz et le blessa. 
Seuls des hommes qui avaient pris part à la fusillade partie des 
maisons furent fusillés ; les vieillards les femmes et les enfants 
furent conduits au couvent. J'étais présent quand un vieillard 
qu'on avait aussi extrait d'une maison fut séparé des hommes 
coupables et conduit au couvent. 

Voilà donc deux dépositions qui, sur un même fait, ne se 
contredisent pas. Signaler que l'on ne trouve pas, dans toute 
l'enquête allemande sur les événements de Dinant, un second 
exemple d'une semblable rencontre au sujet d'un fait aussi net- 
tement précisé n'enlèvç rien à l'importance de ce double témoi- 
gnage. Il existe des indices de ce que le capitaine Franz aurait 
été blessé par un civil. 

Qu'on ne se hâte pas trop cependant de formuler un jugement 
définitif. 11 se présente en effet bien des objections. 

C'est d'une cave que, selon le témoignage de Franzel, fut tiré 
le coup de feu qui blessa le capitaine Franz. Gôpfert, plus pré- 
cis, déclare, lui, être témoin de ce que le coup de feu fut tiré 
par un civil. Seulement il n'indique pas de quelle arme on s'est 
servi, fusil ou revolver, et il reste muet sur les circonstances 
évidemment exceptionnelles qui lui ont permis de voir le cou- # 
pable dans la cave où il s'était embusqué, 11 ne dit rien non 
plus des raisons pour lesquelles il ne l'a pas immédiatement 
abattu, laissant à un ofiîcier, le capitaine Lùcke, le soin du châ- * 
timent à infliger. 

Je remarque avec étonnement que le capitaine Lûcke, péné- 
trant à grands risques dans le repaire du franc-tireur, s'expose 
à des dangers bien inutiles en appréhendant cet homme, non 
sans lutte vraisemblablement, pour l'amener dans la rue où il 
le fait fusiller, au lieu de l'abattre sur place. 

Enfin le major Franzel n'est pas un de ces témoins dont les 
affirmations déterminent une convictioa absolue. Le 17 Décembre, 
il déclare : " Le capitaine Franz qui se trouvait à côté de moi 
fut atteint d'un coup de feu parti d'une cave. „ — Deux mois 
plus tard, dans son rapport du 14 Février, il ajoute à son récit : 



(1) Le lime bataillon qui avait précédé n'a-t-il donc rien fait pour mettre 
fin à cette fusillade ? 



LE SAC DE DINANÏ 



107 



" Le capitaine Franz de la ll'"^ compagnie eut la jambe trans- 
" percée d'un coup parti d'un soupirail de cave. Le civil fut tiré 
" de la cave par le capitaine Lûcke de la 9^^ compagnie en per- 
" sonne. Il fut immédiatement abattu, parce que trouvé l'arme à la 
" main. „ 

Il est regrettable que Gôpfert, qui ne parle ni du capitaine 
Lucke ni du châtiment du coupable, n'ait pas été invité à pré- 
ciser les détails de la scène. Cette épreuve, montrant la concor- 
dance complète de son témoignage avec celui du major Frânzel 
eût pu rendre probante ces deux dépositions, ou bien, établissant 
entre elles une contradiction, eût imposé de les rejeter du débat. 

Une lacune plus grave existe : ni le blessé, ni son vengeur, 
le capitaine Lûcke, les deux témoins les plus importants, ne 
sont entendus (1). 

Une déclaration trop sommaire d'un sous-officier, le témoi- 
gnage d'un officier dont la sincérité peut être suspectée, l'omission 
des déclarations des deux principaux témoins : voilà l'enquête 
allemande sur la blessure du capitaine Franz ! 

Pas un magistrat n'oserait prononcer une condamnation, sur 
le vu d'une information aussi rudimentaire. Entre les indices signa- 
lés et la preuve faite, il y a toute la distance qui sépare l'hypothèse 
de la certitude Je n'ai pas autre chose à démontrer. 

Anlage 26. — 6"^® compagnie du régiment d'infanterie n^ 178. 

Le 14 Février 1915. 

RAPPORT 

Dans la nuit du 22 au 23 Août 1914, la 32™^ division d'infan- 
terie, après s'être concentrée près de Thynes-lez-Dinant, s'avan- 
çait, par la route dite " des Fonds „, dans la direction de Lefïe, 
le faubourg septentrional de Dinant. 

Le 23 Août, vers 5 heures du matin, on fit halte à environ 
1500 mètres à l'Est du point de jonction de ce chemin avec la 
route de la vallée de la Meuse. Les caissons à cartouches furent 
déchargés et les étendards déployés pour la première fois depuis 
le début de la campagne. Le premier ordre d'attaque fut donné. 
La 64'"^ brigade d'infanterie se déploya sur les hauteurs au Nord 
de la route des Fonds. 



(1) L'enquête allemande cite deux officiers prétendument blessés par le feu 
des francs-tireurs : le capitaine Legler, blessé au faubourg St-Paul, et le capi- 
taine Franz. Ni l'un ni l'autre n'est entendu ; ou tout au moins leur témoi- 
gnage n'est pas reproduit. 



108 



Lé sàc de DïNAisit 



Le 11""^ bataillon du régiment d'infanterie n"^ 178 se trouvait 
sur cette route près des premières maisons de Leffe; il s'y tenait 
à la disposition du commandant de brigade. Peu après que les 
bataillons de tète furent arrivés, je reçus, du chef de bataillon, 
le major Kock, l'ordre de me présenter au commandant de la 
brigade pour une patrouille de reconnaissance. Je fus chargé par 
ce dernier de reconnaître un chemin qui, partant par " la Pape- 
terie „, conduit vers les hauteurs situées au Nord de la route des 
Fonds de Leffe. On désigne sous le nom de " la Papeterie „ 
une dizaine de maisons groupées à gauche du chemin, autour 
d'une grande fabrique de papier. 

Pour accomplir ma mission, je chevauchai d'abord, en suivant 
la route des Fonds, dans la direction de "La Papeterie,,, pour 
prendre ensuite à droite (1) et gagner ainsi les hauteurs. A mon ap- 
proche de \2i fabrique, des coups de feu partirent de celle-ci ; 
c'étaient manifestement des coups de pistolets. 

Je poursuivis d'abord mon chemin, car je ne croyais pas que 
ce tir était dirigé contre moi ; mais lorsque le feu devint plus 
violent et que je remarquai que les balles frappaient la paroi 
de roches haute comme des maisons, s'élevant à droite de la 
route, je me rendis compte que la reconnaissance dans ce terrain 
fortement encaissé et rocheux ne pouvait être effectuée à cheval; 
je fis alors demi-tour. Ce n'est que grâce à une allure des plus 
rapides que j'échappai aux projectiles, qui, près de moi, frappaient, 
dru comme grêle, la paroi de roches. 

Je fis rapport sur l'affaire à mon chef de bataillon et pris avec 
moi le groupe le plus avancé de la compagnie qui se trouvait 
en tête, pour exécuter immédiatement et a pied ma mission, non 
sans avoir demandé auparavant que l'on fasse évacuer la fabrique. 

Pendant que je m'avançais pour la seconde fois, je fus, de 
nouveau, assailli, de telle sorte que pour pouvoir continuer mon 
chemin je fus obligé de chercher abri dans des jardins et derrière 
des clôtures, après avoir laissé à gauche la paroi rocheuse. Le 
moyen réussit et je ne subis pas de pertes, bien que l'on tirât, 
maintenant encore, dans notre direction. 

Revenu de ma reconnaissance, j'appris qu'une compagnie avait 
fait irruption dans la fabrique et l'avait fait évacuer. Mais j'en- 
tendais et remarquais encore toujours des coups de feu provenant 
de cette direction. Je reçus alors l'ordre de faire évacuer impi- 
toyablement les maisons, tout en ménageant les vieillards, les 
femmes et les enfants. 

Quand j'atteignis les maisons des ouvriers de la fabrique, de 
tous côtés on tira violemment sur moi. En dépit d'observations 



(1) Quand on descend la route des Fonds de Leffe, vers la Meuse, on a la 
Papeterie à gauche. Le témoin avait donc, sans encombre, dépassé la Papeterie 
et n'aurait été attaqué qu'en remontant vers celle-ci. Cela constitue une 
nouvelle variante de l'histoire des premiers coups de îeu. 



LE SAC DE DINANT 



109 



les plus minutieuses, nous ne piàmes découvrir la moindre trace 
de ceux qui tiraient. C'est pourquoi les maisons furent cernées 
et quelques hommes pénétrèrent dans les bâtiments On constata 
que ceux-ci étaient fortement barricadés \ les portes étaient obs- 
truées; les accès des caves et des greniers fermés par des caisses, 
des matelas et des meubles de toutes les sortes; les fenêtres et les 
lucarnes étaient masquées par des planches clouées. Je suis 
moi-même entré dans 2 ou 3 maisons et puis attester qu'il fallait 
énormément de force et d'adresse pour se frayer accès jusqu'à 
l'intérieur des bâtiments mis en état de défense. 

Dans uue maison je trouvai un certain nombre de douilles 
vides de Browning; je fis mettre le feu à cette maison parce que 
personne n'y fut trouvé. Dans cette partie de Lefïe nous avions 
affaire, selon m.oi, principalement à des tireurs de Browning, 
qui ne semblaient pas bien au courant du maniement de cette 
arme. Cela est démontré, d'une part, par les munitions brûlées 
que l'on a trouvées et, d'autre part, par la rapide succession des 
coups de feu suivie d'une longue pause, vraisemblablement parce 
que les tireurs ne connaissaient pas bien le chargement de ces 
pistolets. Quelques sous-officiers me rapportèrent que dans les 
maisons ils avaient eu des combats avec des civils armés, qu'ils 
s'en étaient rendus maîtres et les avaient tués ou assommés. 

Après que les maisons eurent été fouillées et évacuées je 
rassemblai ma* compagnie et retournai, par la route, à la place 
primitive de position du bataillon. 

Entre temps, les chasseurs de Marburg étaient survenus et 
avaient encore une fois perquisitionné dans la fabrique et les 
constructions avoisinantes. Je vis fusiller par ce détachement, 
dans la cour de la fabrique, un certain nombre d'hommes en 
vêtements civils, une vingtaine environ. 

Pendant ce temps, ma compagnie se trouvait sur la route 
des Fonds et était maintenant assaillie par un feu partant des 
deux collines escarpés, couvertes de bois et de buissons, entre 
lesquelles passe le chemin. J'envoyai le sous-lieutenant de réserve 
Schreyer, sur la colline de droite, afin de fouiller le bois tandis 
que les chasseurs de Marburg se postèrent à gauche de la route. 
A l'aide de ma longue vue, j'ai pu reconnaître clairement sur la 
colline de gauche plusieurs civils qui tiraient sur nous. Je crois 
me souvenir qu'ils étaient munis de pistolets. 

Tout à coup, à droite, au dessus de moi, j'entendis tirer le 
détachement Schreyer ; je vis, en même temps, sur la colline de 
gauche un homme s'affaiser et rouler quelques pas vers le bas ; 
un autre, apparemment blessé, se retirait en rampant, un troisième 
prenait la fuite vers le bois voisin. Les chasseurs de Marburg 
qui, peu après, arrivèrent à cet endroit et avec lesquels je parlai 
plus tard, avaient constaté d'une manière certaine que, dans cette 
affaire aussi, il s'agissait de civils. 

Peu après, le sous-lieutenant Schreyer revint et me rapporta 
que, sur le versant opposé, il avait aperçu de la canaille suspecte 
sur laquelle il avait tiré. 



110 



LE SAC DE DINANT 



Uu peu plus tard, d'une habitation isolée, située sur la colline 
droite on tira sur nous. Cela se passait vers 10 heures du matin. 
J'envoyai de nouveau une forte patrouille sur cette colline pour 
faire évacuer la maison. La patrouille revint bientôt, ramenant 
un homme grand et vigoureux d'environ 40 ans en vêtements 
d'ouvrier, un jeune homme d'environ 16 ans et un certain nom- 
bre de femmes et d'enfants éplorés. Daprès la déclaration du 
chef de la patrouille, les hommes étaient armés de fusils de chasse 
que la patrouille avait rendus inutilisables dans la maison même. 
Je ne puis me rappeler le nom du chef de la patrouille. Les hom- 
mes furent conduits à la fabrique, les femmes et les enfants 
évacués sur le couvent de Leffe. 

Vers midi, le 11™^ bataillon du régiment d'infanterie n'^ 178 fut 
dirigé directement vers Leffe, sur la Meuse. Dans la rue même 
du village gisaient un grand nombre de cadavres d'hommes en 
vêtements civils. En interrogeant quelques soldats, j'appris que 
les troupes qui nous avaient précédés avaient essuyé le feu de 
presque toutes les maisons ; de là, les nombreux civils fusillés. 
Je n'ai pas vu de femmes ou d'enfants morts. 

Je fis faire halte à ma compagnie près du couvent et partis 
moi-même en avant vers la Meuse. Là, des détachements des 
P*" et \\V^^ bataillons du régiment d'infanterie n^^ 178 combat- 
taient contre l'ennemi occupant l'autre côté de. la Meuse. J'y 
vis, en outre, des hommes des régiments spéciaux n°^' 102 et 
103, des hommes du régiment de fusiliers n*^ 108, des chasseurs 
de Marburg et de l'artillerie. 

Dans la partie agglomérée d' Lefïe, la fusillade crépitait sans 
interruption sans que l'on pût toujours distinguer d'où partaient 
les coups. Indubitablement, pourtant, c'étaient des coups de 
revolvers partis des soupiraux et des lucarnes. Je me souviens 
aussi que dans la rue principale de Leffe, gisaient, devant- une 
maison, un assez grand nombre de douilles de couleur rouge- 
brun, provenant de cartouches de chasse chargées à plombs. 

Dans le courant de l'après-midi, je reçus l'ordre d'aller avec 
ma compagnie, occuper la rive de la Meuse. A cet effet, on 
m'assigna l'école et les maisons contigùes. Derrière l'école il y 
a un gazomètre et près de celui-ci du charbon avait été — mani- 
festement par la population — entassé et mis en feu. C'est 
pourquoi j'envoyai vers le gazomètre le sergent major f.f. d'offi- 
cier Bauer, pour, qu'avec ses hommes, il éteigne l'incendie ou 
prévienne de quelque façon, le danger menaçant dexplosion. 
Bauer, me rapporta que les pionniers arrivés avant nous, avaient, 
reconnaissant le danger, vidé le gazomètre. 

Après que l'ennemi, à la fin de l'après-midi, eiàt abandonné 
l'autre rive et que quelques détachements de nos troupes eussent 
commencé à passer le fleuve, je retirai ma compagnie de l'école 
et de la rive de la Meuse et la rassemblai dans la rue bordée 
de deux rangées de maisons. De celles-ci, vers 5 heures de 
l'après-midi, on tira de nouveau sur nous. Le commandant de 



LE SAC DE DINANT 



111 



bataillon me donna ordre de faire fouiller toutes les maisons et 
de fusiller impitoyablement tous les civils armés. En exécutant 
cet ordre, les soldats Hautschick et Altermann trouvèrent sur 
le plancher d'une maison un soldat de la 9""^ compagnie du 
régiment n^ 178. Il avait été tué d'un coup de feu et gisait la 
figure sur un pétrin ; d'après les apparences, on avait tiré sur lui 
de derrière. Dans une chambre à côté, les soldats trouvèrent 
deux fusils de chasse ; ils portaient des traces visibles montrant 
qu'ils venaient d'être déchargés. 

Près d'un vignoble au dessus de cette maison, deux hommes 
armés de fusils avaient été trouvés et tués par deux autres sol- 
dats dont les noms ne peuvent plus être établis. 

Presqu'en même temps, le sergent-major Paatsch (tué près de 
Saunois) et le soldat Kaspar pénétrèrent dans une habitation à 
côté du château. Kaspar décrit comme suit ce qui se passa. 
Quand il pénétra au rez de, chaussée, un homme, avec un pistolet 
à long canon, le menaça. Il l'assomma avec la bêche qu'il avait 
précisément en main. Là dessus il monta avec Paatsch au pre- 
mier étage. Il y avait là six hommes, armés de fusils de chasse, 
qui furent tués à coups de fusils ou assommés à coups de crosses 
par nos hommes. Au grenier, près d'une lucarne, se trouvait 
une chaise et auprès de celle-ci un certain nombre de cartouches 
étaient déposées ; cela prouve que les gens avaient tiré de la 
lucarne. Lorsqu'ils voulurent sortir de la maison les soldats se 
trouvèrent de nouveau en face de cinq hommes armés de fusils. 
Ils ne purent s'en rendre maîtres que parce que des camarades 
vinrent, du dehors, à leur secours. 

Pendant l'exécution de l'ordre du commandant de bataillon 
de fouiller toutes les maisons, je rencontrai le commandant de 
brigade qui, encore une fois, m'enjoignit d'être impitoyable et de 
briller les maisons d'oii l'on avait tiré au cas on l'on ne par- 
viendrait pas à appréhender les gens. Je lui fis remarquer à 
cette occasion qu'une compagnie me semblait trop faible pour 
cette tâche, d'autant plus que l'obscurité arrivant, les perquisitions 
prenaient beaucoup de temps. C'est pourquoi une seconde com- 
pagnie fut placée sous mes ordres. Pendant les perquisitions, des 
^ tireurs invisibles nont cessé de tirer sur nous. 

J'ai exécuté les ordres qui m'avaient été donnés par mon 
commandant de bataillon et par le commandant de la brigade. 
Les hommes pris en flagrant délit furent fusillés. Là oià l'on ne 
put se saisir des tireurs on incendia les maisons. Les femmes et 
les enfants furent transférés au couvent. 

Cette mission, qui, par suite de la situation extrêmement dan- 
gereuse de nos troupes, répondait à une nécessité pressante, je 
l'estimai accomplie lorsque que F)0 hommes environ eurent été 
fusillés et que la rue principale de Lefïe eut été rendue impra- 
ticable par les maisons en train de brûler. 

Malgré cela, le soir vers onze heures, ma compagnie fut alar- 
mée de nouveau parce que, d'une maison isolée, on avait tiré 



112 



LE SAC DE DINANT 



sur un escadron de hussards qui avaient mis pied à terre sur le 
quai. Avec ma compagnie, je traversai de nouveau Leffe en 
flammes pour rechercher les coupables. Chemin faisant, je ren- 
contrai le commandant de division Edler von der Planitz qui 
m'intima derechef l'ordre d'agir sans le moindre égard contre ces 
fanatiques francs-tireurs et d'user des moyens les plus énergiques. 
Je me fis indiquer la maison par les hussards, je la cernai et 
la fouillai, mais n'y trouvai personne. Après avoir fait incendier 
aussi cette maison, je retournai avec ma compagnie au lieu de 
rassemblement du régiment. 

(s) WiLKE 

Capitaine et commandant de la 6'"^ compagnie 
du régiment d'infanterie n" 178. 

Cette déposition est la plus extraordinaire qui soit. Issu d'une 
idée préconçue, l'interminable bavardage du capitaine Wilke est 
une manifestation typique de la force du préjugé. 

Cet officier entre en scène l'imagination remplie d'histoires 
de francs-tireurs. Il en à l'obssession, la hantise. .11 trouve par- 
tout prétexte à les accuser. Dans chaque incident, il voit leur 
intervention. Pour lui, tout est clair, manifeste, évident. Francs- 
tireurs partout. Il s'obstine à en voir la trace même là où ses 
propres constatations lui démontrent qu'il n'y en a pâs. Sous 
l'empire de l'idée fixe, il n'observe plus, ne raisonne plus; il 
se bute. 

Je le crois souvent sincère, sinon il ne livrerait pas avec tant 
de naïveté la démonstration de ses inexactitudes: le mensonge 
prend à l'ordinaire la peine de se masquer. 

Parfois, le capitaine Wilke confond ce qui lui fut conté avec 
ce qu'il a vu, et se flattant d'avoir couru des dangers qui ne 
l'ont pas menacé, fait, par moments, douter de sa sincérité. Les 
limites de l'auto-suggestion sont si vastes cependant qu'on ne 
peut affirmer qu'il les ait dépassées et l'on hésite à l'accuser de 
mensonge formel. 

Dans les premières lignes de son rapport le témoin raconte 
comment, en avant de Leffe, il eut à essuyer le feu des francs- 
tireurs embusqués à la Papeterie, ce qui est inconciliable avec 
les faits articulés dans le rapport du IP^ bataillon. (Anl. 25). 

Le capitaine Wilke demande que l'on fasse évacuer la fabri- 
que, et, revenant de sa reconnaissance apprend qu'une compa- 
gnie, (il n'indique pas laquelle,) a procédé à cette opération. 
Il vise apparemment la 9""^ compagnie qui a cerné la fabrique, 
l'a fouillée et y a fusillé une vingtainé d'hommes (Anl. 25). 



LE SAC DE DINANT 



113 



Il est évidemment impossible que, très peu de temps après, 
pendant que le capitaine Wilke vérifiait ce qui se passait dans 
les maisons proches de la fabrique, des francs-tireurs aient pu, de 
nouveau, prendre position dans celle-ci. Cela n'empêche pas le 
témoin d'écrire que les chasseurs de Marburg étant survenus 
avaient de nouveau perquisitionné dans la fabrique et y avaient 
fusillé, Wi/ke Fa vu, une vingtaine de civils ! Cet officier est un 
témoin bien compromettant : son jugement ne corrige pas les 
écarts de son imagination. 

Malgré le feu dirigé à deux reprises sur lui au cours de sa 
patrouille — feu auquel il n'avait échappé, lors de sa première 
expédition, qu'en prenant une .allure des plus rapides — le capi- 
taine Wilke achève la reconnaissance sans subir de pertes. 

De nouvelles aventures l'attendent. 

C'est maintenant des maisons d'ouvriers groupées autour de 
la fabrique que l'on tire sur lui et sur ses hommes " violemment 
et de tous côtés. „ Les troupes qui avaient fouillé la fabrique 
étaient donc passées indifférentes à côté des maisons ouvrières? 
Incurie extraordinaire qui met en lumière l'invraisemblable atti- 
tude que l'on prête aux francs-tireurs embusqués dans ces habi- 
tations. Timides et poltrons, ils n'ont pas soutenu, de leur feu le 
tir de leurs camarades installés dans la papeterie. Et voilà, qu'a- 
près avoir vu fusiller les compagnons qu'ils n'ont, pas eu le 
courage d'aider, ils sont, à leur tour, saisis de frénésie et atta- 
quent avec autant de vigueur que de maladresse! 

Les aventures du capitaine Wilke deviennent de plus en plus 
singulières. 

Il fait cerner les maisons d'oij l'on tire; on les envahit. Dans 
quelques unes d'entre elles des sous-officiers trouvent, disent-ils, 
des civils armés et les tuent. L'officier ne se donne pas la peine 
de vérifier le fait, bien que dans les deux ou trois maisons oii il 
pénètre lui-même il ne trouve personnel Et cependant, toutes ces 
maisons sont closes hermétiquement, portes barricadées, fenêtres 
bouchées par des planches clouées. Les gardes que les Juifs 
avaient placés au tombeau du Sauveur n'ont pas vu le Christ 
ressuscité. Mais ces gardes avouaient avoir dormi et la pierre 
du sépulcre avait été enlevée. Les Allemands ont, eux, exercé 
une vigilance attentive, les issues des maisons sont restées closes 
et pourtant les francs-tireurs ont disparu! Miracle! Miracle!! 

Découvrant dans une de ces muisoiis des douilles vides de 
Browning, Wilke incendie cette pauvre demeure " parce Que^ dit-il, 
personne n'y fut trouvé, „ Il n'y avait là personne. Cela n'a pas 



114 



LE SAC DE DINANT 



d'importance. Ce que le témoin constate, n'est rien. Cela seul 
compte, qu'il veut affirmer et prouver. Ses préjugés exigent qu'il 
en soit ainsi. 

Un enfant, sans doute, avait ramassé sur le champ de bataille 
du 15 Août ces douilles de Browning et les avait gardées comme 
souvenir. Elles suggèrent au capitaine Wilke d'étranges raison- 
nements. 

La maison où il les découvre est inhabitée, personne n'a pu 
s'en échapper; il ne sait donc ni où, ni quand ces cartouches 
ont été tirées. N'importe ! Pour lui, ces douilles sont une preuve; 
elles démontrent clairement que sa troupe a essuyé des coups 
de Browning. Le tir n'avait pas l'allure de celui qu'on exécute 
à l'aide de cette arme? Qu'à cela ne tienne: c'est que les tireurs 
sont inexpérimentés! 

Jusqu'à présent, le capitaine Wilke n'a pas vu de francs- 
tireurs. N'ayez crainte, il va en découvrir. Mais il lui faut pour, 
cela le secours de ses jumelles. Celles-ci lui permettront d'ob- 
server distinctement' des gens s'exposant à un danger inutile en 
tirant, sur lui et sur ses hommes, des coups de pistolets à une 
portée si ridiculement exagérée qu'il faut des jumelles pour sui- 
vre leurs mouvements. Ces maladroits se feront tuer pour le 
plaisir de brûler leur poudre aux moineaux. 

De toute la journée, le capitaine Wilke n'apercevra pas d'autres 
francs-tireurs. 

On ne peut, en effet, qualifier tels les malheureux qu'il voit 
rouler sous les balles du détachement Schreyer, fusillés sans même 
quon les accuse d'avoir tiré un coup de feu, sous prétexte qu'ils 
sont de la canaille suspecte. Le procédé vaut d'être signalé. Des 
gens errent, éperdus, au milieu de la bataille. Leur trouble, leur 
effarement les rend hésitants. Ils cherchent un abri ; ils fuient 
devant les soldats qui surgissent de toutes parts. C'est de la 
canaille, dit-on; la canaille est toujours suspecte. Cela suffit: la 
condamnation est prononcée. A mort la canaille! Feu à volonté! 
Et le capitaine Wilke note avec satisfaction les morts et les 
blessés. 

Autre point. Dans une maison isolée, des soldats arrêtent, au 
milieu de femmes et d'enfants, deux hommes qui auraient fait 
feu sur eux. Saisis, on l'affirme, les armes à la main, ils sont 
conduits devant le capitaine Wilke. 

Historiette invraisemblable. 

1") Ces isolés sont par trop téméraires dans leur attaque 
contre les masses allemandes; par trop lâches dans leur défense, 



LE SAC DE DINANT 



115 



car ils semblent se laisser prendre sans nulle résistance; par 
trop bêtes dans leur lâcheté: ils ne songent pas à cacher leurs 
armes. 

2°) Inexplicable est la conduite des soldats qui capturent à 
grands risques ces gens, au lieu de les tuer à coups de fusils. Il 
en est de même de la décision du capitaine Wilke qui, miséri- 
cordieux par hasard, se borne à envoyer les captifs à la fabrique 
au lieu de les faire passer par les armes. 

3°) L'histoire est contée non par les témoins directs de l'affaire, 
mais par un officier rapportant des propos qui lui ont été tenus 
quelques mois auparavant par des soldats. Nulle raison n'existe 
de croire qu'il répète fidèlement et qu'il contrôle raisonnablement 
ce qu'on lui raconte. Ne déclare-t-il pas lui-même qu'il ne se 
souvient plus du nom du chef de la patrouille? 

Le capitaine Wilke arrive enfin à Leffe. Sans émotion il dit 
le spectacle qu'offraient les rues : partout des cadavres de civils. 
Il interroge des soldats. Deux réponses étaient possibles : francs- 
tireurs exécutés ou bien innocents assassinés. Personne ne pou- 
vait s'attendre à ce que la seconde fut faite. 

Dans ce faubourg de petite ville, où sont concentrés des hommes 
de plusieurs régiments d'infanterie, des chasseurs, des artilleurs, 
faisant tous la chasse aux francs-tireurs, des coups de feu éclatant 
continuellement, " sans qu'on puisse toujours discerner d'oii ils 
partent „, nous dit le témoin. C'est naturel. Il ose ajouter : " Mais 
indubitablement, c'étaient des coups de pistolets partant des sou- 
piraux et des lucarnes. „ Le préjugé toujours... 

Et ces coups de feu d'origine inconnue suffisent pour accuser 
et condamner. On fait l'assaut des maisons, on lance des gre- 
nades dans les caves et l'on tue. C'est inepte et féroce. 

Un tas de charbon, près du gazomètre, est en feu. Pour 
le capitaine Wilke, il est " évident „ que cet incendie est 
l'œuvre de la population. Sans doute, celle-ci l'avait provoqué 
dans le dessein de faire sauter le gazomètre et de tuer en même 
temps quelques Allemands. Aussitôt que cette idée saugrenue a 
pris possession du cerveau de Wilke, elle y acquiert la force 
de l'évidence. Comment les civils ont pu s'y prendre pour 
allumer cet incendie malgré la présence des troupes allemandes, 
l'accusateur ne se le demande pas. Que le dessein des Dinan- 
tais, s'il avait réussi, eiàt eu pour résultat de faire sauter en 
même temps leurs maisons, leurs femmes, leurs enfants, c'est là 
une objection qui n'est pas venue à l'esprit buté de cet officier. 
Ses affirmations ont la sérénité de l'inccnscience. Ajoutons, car 



116 



LE SAC DE DINANT 



le capitaine Wilke pouvait l'ignorer, mais tout le monde à Dînant 
le savait, que le gazomètre était vide : obstacle absolu au projet 
que l'on prête aux habitants de Leffe. Cet épisode met en lumière 
l'état d'esprit des officiers allemands, ordonnateurs du massacre 
de plus de six cents Dinantais et — soit dit en passant — de 
près de cinq mille Belges non combattants? 

Le témoin signale qu'il a vu, répandues à terre, dans la rue 
principale de Leffe, un certain nombre de cartouches de chasse 
à douilles brun-rouge. Quel argument prétend-il en tirer, sans 
le formuler d'ailleurs ? Qu'un civil a gardé ces cartouches dans 
le but de s'en servir contre les Allemands ? C'est là, sans doute, 
ce qu'il sous-entend. Mais comme l'officier n'a pas indiqué avec 
précision la maison devant laquelle les cartouches se trouvaient 
répandues, toute vérification est impossible ; on ne peut il est 
vrai faire grief à Wilke de n'avoir pas mieux précisé son obser- 
vation faite au milieu du combat. Quoi qu'il en soit, de la 
découverte des cartouches par Wilke ne découle qu'une simple 
présomption et nullement une preuve. N'est-on pas en droit de 
se demander, notamment, par qui et dans quelles circonstances 
ces cartouches ont été déposées en pleine rue? Un franc-tireur, 
semble-t-il, les aurait plutôt dissimulées, ou, s'il avait voulu s'en 
défaire, jetées dans la Meuse toute proche, ou dans un égoût 
et non pas dans la rue, bien en vue, devant sa maison au ris- 
que d'être surpris, flagrante delicto, pendant qu'il les y déposait. 

Venons-en aux récits que le capitaine Wilke recueille pour 
s'en faire l'écho complaisant. 

Deux hommes ont été tués près d'un vignoble parce qu'ils 
étaient armés de fusils. Par qui ? Par deux soldats dont le nom, 
déclare le témoin, n'a pas pu être retrouvé. Le récit est donc 
anonyme. Jugeons de l'exactitude de l'affirmation armant de 
fusils les deux victimes, par la vérité du détail qui situe la scène 
près d'un vignoble. Il n'y a pas de vignoble à Dinant. 

Nous verrons plus loin d'autres versions de l'histoire que ra- 
conte le capitaine Wilke au sujet du soldat allemand trouvé dans 
un grenier près d'un pétrin. Nous saurons alors ce qu'il faut en 
croire. 

J'ai hâte d'en venir à l'odyssée de Paatsch et de Kaspar, telle 
que nous la présente la déposition Wilke. 

Pénétrant dans une maison, ces deux hommes y trouvent un 
individu qui les menace d'un pistolet à long canon. Persuadés 
sans doute que cette arme ne partira pas, ils dédaignent de 



LE SAC DE DÏNANt 



117 



taire usage de leurs fusils; c'est à coups bêche que le franc- 
tireur est massacré, comme une taupe par un jardinier. A l'étage 
de la même maison, où les deux soldats parviennent ensuite 
sans encombre ni dommage, se trouvent — embusqués, saus nul 
doute — six redoutables civils armés. A coups de fusil ou à 
coups de crosse, on les massacre tous. Les deux héros allemands 
restent invulnérables aux balles dinantaises, comme, le matin, à 
la Papeterie, leurs camarades de la 6™^ compagnie ! A peine leur 
exploit terminé, ils tombent au milieu d'une nouvelle troupe de 
cinq francs-tireurs. La rencontre se termine naturellement par la 
déroute des coupables, grâce, cette fois, il est vrai, à des cama- 
des venus du dehors au secours de Paatsch et de Kaspar. 

Pour débiter à leur chef pareilles sornettes, ces deux soldats 
devaient avoir piètre idée de son jugement. Flattant sa manie, 
ils se sont impunément moqués de lui et sa morgue d'officier 
allemand n'a pas soupçonné le piège tendu à sa crédulité. 

Cependant, l'infatigable capitaine continue ses efforts pour venir 
à bout des francs-tireurs. Invisibles, — c'est lui qui le déclare — 
ces indomptables bourgeois continuent à l'attaquer. Aussi, il s'éver- 
tue ; il incendie des maisons, il fusille 50 hommes et s'en mon- 
tre tout glorieux. Ail heures du soir, il est averti que l'on vient 
de tirer sur des hussards. Avec sa compagnie, il vole à* la res- 
cousse. Près de l'endroit où aurait eu lieu l'attaque, tout l'esca- 
dron de hussards a mis pied à terre. Ni ces cavaliers, ni leurs 
officiers ne se préoccupent de l'incident. Vérification faite, ils 
auront reconnu que rien d'anormal ne s'était passé. Mais avec 
Wilke les choses ne peuvent se terminer aussi simplement. Il 
se fait désigner la maison d'où, à ce qu'on lui a rapporté, des 
coups de feu étaient partis. Pas d'autre enquête. Encerclement 
de la maison, perquisitions et incendie de l'habitation. Elle est 
déserte ; on ne peut fusiller personne. 

Le témoin prend soin de nous démontrer qu'il n'a déployé sa 
férocité que sur ordre de ses chefs. Successivement son chef de 
bataillon, le général de brigade et enfin le général de division 
lui recommandent la rigueur, lui ordonnent d'être impitoyable, 
d'agir avec les moyens les plus énergiques. Son affirmation était 
inutile pour démontrer que la destruction de Dinant et le mas- 
sacre de la population n'étaient pas l'œuvre spontanée de subal- 
ternes affolés par le combat. La responsabilité en incombe au 
haut commandement, qui en supportera la flétrissure. 

Le capitaine Wilke ne s'étonne pas de ce que ce soit à lui que, 
successivement, tous ses chefs s'adressent pour le choisir comme 



118 



LE SÀC DE DÎNANT 



exécuteur de leurs hautes œuvres. Ils ont agi avec discernement : 
ils n'auraient pu trouver bourreau plus convaincu ni plus inexorable. 

On me reprochera peut-être de trop m'arrêter à des détails et 
de me livrer à une véritable besogne d'échenillage. Ce n'est pas 
moi qui ai mis les chenilles ; je les ôte, autour d'elles elles 
dévasteraient tout. A regarder les choses de trop loin, on risque 
de se laisser leurrer par des apparences. D'ailleurs, j'ai, dans 
les premières pages de ce travail, essayé de décrire les lignes 
principales du monument de calomnies que les Allemands ont 
élevé contre nous. J'examine maintenant les détails de cette 
architecture et j'ai bien le droit de montrer qu'ils manquent aux 
lois de l'équilibre au point d'amener la ruine de l'édifice tout 
entier. 

Anlage 27 15 Février 1915, 11 heures du matin. 

RAPPORT envoyé par la 7'"^ compagnie du régiment d'in- 
fanterie n^ 178, au 11"^^ Bataillon. 

Le 23 Août 1914, vers 9 h. 45 du matin, le 7™^ compagnie — 
mise à la disposition du IIP"^ bataillon qui combattait à Leffe — 
entra dans cette localité. Alors que je précédais à cheval pour 
annoncer au chef du bataillon du régiment n° 178 l'arrivée 

de ma compagnie, celle-ci fit halte dans le chemin inférieur 
conduisant à la Meuse; elle s'y trouvait à l'abri des attaques des 
ennemis qui occupaient les hauteurs de la rive opposée de la 
Meuse. 

Durant cette courte halte, la compagnie fut assaillie par une 
fusillade meurtrière partant d'une maison dont la porte et les 
fenêtres étaient closes. Un des hommes, le soldat Uhlemann, fut 
grièvement atteint au milieu du pied droit, un autre, le soldat 
Neumann, légèrement blessé à la main et au bras. Toutes les 
blessures étaient causées par des plombs : le feu ne pouvait donc 
être causé que par des civils. 

La compagnie occupa ensuite les hauteurs au Sud de Leffe, 
sur la rive Est de la Meuse. De ces hauteurs, on pouvait observer 
distinctement aux fenêtres de quelques maisons, dans les jardins 
et les cours, ou se glissant autour des maisons, des civils qui 
apparaissaient soudain et tiraient sur des soldats allemands. La 
compagnie est restée environ 4 heures sur les hauteurs près de 
la Meuse et a constaté ces faits surtout durant la première heure 
et demie (de 10 h. 30 du matin à midi). Je puis témoigner moi- 
même des derniers faits cités. 

(s) John 
Capitaine-commandant de C'^. 



Lé SAG Î)E biNANt 



119 



Bataillon du Régiment d*Infanterie n*^ 178 

15 Février 1915. 

PROCÈS-VERBAL 

Interrogé, le capitaine John a ajouté à son rapport ci-dessus 
les indications qui suivent : 

Dans la matinée du 23 Août, avant que la 7'"^ compagnie fut 
mise à la disposition du III"^^ bataillon à Leffe, la compagnie 
reçut, du commandement de bataillon, le major Koch, Tordre 
d'envoyer en avant de la position qu'occupait le bataillon (à 
500 mètres environ à l'Est de Leffe), une section, vers la Pape- 
terie, avec mission de purger un groupe de maisons de civils 
armés qui avaient tiré sur des soldats en marche et des officiers 
à cheval (capitaine Wilke) et de fusiller les civils coupables. 
Je désignai, à cet effet, la section du sous-lieutenant de réserve 
Wendt, tué depuis. Lorsque, plus tard, la section eut rejoint la 
compagnie sur les collines au Sud de Leffe, le sous-lieutenant 
de réserve Wendt me rapporta que, se conformant à l'ordre 
qu'il avait reçu, il avait du faire fusiller quelques hommes surpris 
par lui en flagrant délit; ces hommes étaient armés de brownings. 
J'ai été moi-même atteint le 23 Aoiàt, vers 2 1/2 h. de l'après- 
midi, d'un coup de fusil français, tiré de la rive Ouest de la 
Meuse. 

Je n'ai fait aucune constatation relativement à des mauvais 
traitements ou à la fusillade de femmes et d'enfants. 

(s) JoANNEs John 
Capitaine commandant la 7""^ compagnie 
du régiment d'infanterie n^ 178 

Du premier de ces rapports il résulte que le capitaine John 
put, avec sa compagnie, parvenir jusqu'auprès de la Meuse avant 
d'être attaqué. Admirons dans cette pièce la qualification de 
" fusillade meurtrière „ appliquée à quelques coups de feu partis 
d'une seule maison et dont le résultat est de blesser deux 
hommes. Gardons-nous surtout d'attribuer la moindre impor- 
tance à l'allégation formulée : personnellement le capitaine John 
ne sait rien de cette " fusillade meurtrière „ qui s'abat sur ses 
hommes. Il ne peut témoigner par lui-même, il le déclare, que 
de ce qu'il a vu lorsque, occupant les hauteurs au sud de Leffe, 
il domine la localité. Evidemment, il y découvrira des francs- 
tireurs. Seulement, tandis que ses camarades embusquent la 
population en armes dans des maisons soigneusement préparées 
pour l'attaque ou la défense, il fait lui, rôder les coupables autour 
des maisons, dans les jardins et les cours. 



120 



LE SAC DË DINÂNt 



Dans son second rapport, cet officier nous parle de la Pape- 
terie. Cette usine semble légendaire dans l'armée allemande : 
tout le monde veut en avoir fait l'assaut. Elle est fouillée suc- 
cessivement : V^) par la 9"^* compagnie (Anl. 25) qui, après une 
perquisition minutieuse, y trouve 20 hommes; naturellement, 
ceux-ci sont fusillés, 

2^) par un détachement de la 6"^^ compagnie, ainsi qu'en 
témoigne la pièce suivante. 

Anlage 32. 16 Décembre 1914. 

Kurt BAUER, 24 ans, Vizefeldwebel (1^"^ sergent) de réserve, 
ff. d'officier à la 6'°^ compagnie du régiment d'infanterie n° 178; 
candidat architecte. 

Après qu'on eût fait feu d'une fabrique de Leffe (1) sur mon 
commandant de compagnie ma section reçut l'ordre de faire 
évacuer cette fabrique ainsi que les maisons situées derrière elle. 
Je m'avançai avec ma section et vis clairement que des civih 
armés de pistolets dirigeaient un feu violent sur nous, des lucarnes 
et d' interstices entre les tuiles des toits de la fabrique et des mai- 
rons, ainsi que des brousailles situées sur la colline. Nous avons 
pris d'assaut ces maisons et les avons incendiées. J'ai vu aussi 
que, même du couvent, on tirait sur nous, bien que le drapeau de 
la Croix Rouge y fût arboré. 

Il est à noter que le capitaine Wilke semble ignorer cette 
opération effectuée par ses hommes. 

3°) Une troisième perquisition fut faite par les chasseurs de 
Marburg (témoin Wilke, Anl. 26) qui trouvent 20 coupables à 
fusiller. 

4°) Une perquisition de plus est cependant encore néces- 
saire ! C'est le sous-lieutenant Wendt de la 7'"^ compagnie du 
régiment n^ 178 qui va y procéder. (Anl. 27). Au cours de cette 
opération il fusille quelques hommes. 

Il est d'autant moins possible que cette Papetérie, située à 
une certaine distance de Dinant, ait été occupée à quatre reprises 
différentes par des francs-tireurs, que pendant une grande partie 



(1) Il s'agit bien de la Papeterie. C'est de cette fabrique que l'on aurait 
fait feu sur le commandant de la 6'"e compagnie, le capitaine Wilke (voir 
son rapport (Anl. 26). 



LE SAC DE Dînant 



121 



de la Journée des troupes allemandes ont battu les collines qui 
l'avoisinent. 

Ces quatre témoignages s'excluent et les rédacteurs du Livre 
Blanc feraient œuvre utile en indiquant quelles sont les trois 
déclarations qui doivent être rejetées comme entachées de men- 
songe. Ils devraient ajouter à leur indication les raisons de 
considérer comme sincère la déposition qu'ils n'auraient pas 
condamnée. 

Attachant à cette affaire assez d'importance pour en publier 
quatîe récits, ces Messieurs de Berlin jugent inutile, sauf en ce 
qui concerne la déclaration de Bauer, de faire connaître les dires 
d'officiers on de soldats ayant participé à ces assauts successifs 
dirigés contre la Papeterie. Cela ne doit pas étonner ; les rédac- 
teurs du Livre Blanc manifestent une étrange et malencontreuse 
prédilection pour les témoignages par personne interposée. 

Anlage 28 15 Février 1915. 

7"^^ compagnie du régiment d'infanterie n^ 178 
RAPPORT 

1. Je puis, en la qualité que je revêtais, à l'époque dont il 
s^'agit, de chef de la section de la 5'"^ compagnie du régiment 
d'infanterie n° 178 (commandant de compagnie, capitaine Gause) 
donner, d'après mes constatations personnelles, les indications 
suivantes au sujet des événements de Dinant. 

La 5"^^ compagnie avait, en union avec le 11"^^ bataillon, fait 
halte, durant les heures matinales du 23 Août, dans un vallon 
près de Leffe. Pendant cette halte j'ai entendu des coups de 
fusils de chasse et de revolvers qui partaient des côtes boisées 
descendant des deux côtés du vallon vers Leffe. Je n'ai pu 
apercevoir personne, sur ces côtes et aucun soldat de la com- 
pagnie ne fut atteint. Ce tir, mêlé à du feu d'infanterie, fut per- 
ceptible durant toute la journée, La compagnie entra vers 8 heures 
à Leffe où régnait, à la suite du tir continu, une agitation extrême. 
On ne voyait que peu de civils dans la rue. Ceux-ci, en levant 
les mains, donnaient tous à connaître leurs sentiments pacifiques. 
Presque toutes les fenêtres des maisons étaient fermées au moyen 
de Persiennes, de volets, etc. Un grand nombre d'entre elles 
présentaient, de même que les portes, les murs et les toits, des 
ouvertures ressemblant à des meurtrières. 

Peu après notre arrivée à Leffe, le major Franzel apporta, au 
commandant de compagnie, Pordre du commandant de brigade de 
fusiller tous les hommes qui seraient trouvés les armes à la main. 
Il désigna une longue rangée de maisons dans lesquelles on 
devait rechercher les hommes et ajouta, à titre d'explications, que 
des habitants de la ville avaient, de derrière, tiré sur notre ligne 



122 



LE SAC DË DïNAKT 



de tirailleurs. Le capitaine Gause m'ordonna de procéder, avec 
ma section, aux perquisitions dans les maisons. Je le fis avec 
un détachement. Nous trouvâmes toutes les maisons fermées. 
Comme notre invitation d'ouvrir restait régulièrement sans ré- 
ponse, nous dûmes partout forcer l'accès des maisons. J rois 
hommes furent fusillés ; je fis conduire leurs femmes et leurs enfants 
au couvent qui, auparavant, m'avait été désigné comme destiné 
à ce but. Dans le courant de la journée j'ai également observé 
que des femmes et des enfants y étaient conduits par nos sol- 
dats qui agissaient d'une manière calme, souvent en exhortant 
les gens. Il apparut, par les perquisitions dans les maisons, que 
les ouvertures — visibles partout du dehors — avaient indubita- 
blement été ménagées pour y faire passer des armes à feu. 
D'après mes constatations, nous ne tirâmes nulle part, à dessein, 
sur des femmes et des enfants. Que ceux-ci aient parfois été 
atteints dans le désarroi, cela n'était pas à éviter. Ainsi, je vis 
une femme dont le pied était blessé : une éraflure provoquée par 
un coup de feu. D'après la déclaration des soldats, elle aurait 
été blessée au moment où l'on avait tiré dans une maison qui 
n'avait pas été ouverte volontairement. 

2. Des observations, en partie encore plus complètes, et parais- 
sant absolument dignes de foi, ont été faites par des soldats de 
la 5™^ compagnie, ainsi que de la 7'"^ compagnie, que je com- 
mande actuellement. Ces soldats ont été prévenus, avant que je 
ne les interroge, de la possibilité de devoir confirmer leur décla- 
ration par serment. 

Ainsi, 8 soldats au moins de la 5"'^ compagnie ont vu que 
6 civils parmi lesquels un très jeune homme ont tiré sur la 
compagnie. Ces civils ont ensuite été tous fusillés. Au cours de 
la perquisition d'une maison, le réserviste Kluge, avec quelques 
autres compagnons, a trouvé sur le plancher un soldat allemand 
tué et, près de lui, un civil en train de manier le fusil et les 
munitions du soldat. Ils ont fusillé le civil. 

Les constatations des sous-officiers et des hommes de la 
7'"^ compagnie sont d'un genre analogue à celles que j'ai faites 
moi-même. Ici, les soldats Uhlmann et Neumann ont été blessés 
par des coups be plombs, tirés des maisons. Le vizefeldwebel 
(premier sergent) Schœfer et plusieurs hommes ont. observé que 
des civils (hommes) ont tiré sur des soldats allemands. On a 
aussi trouvé, ici, des cartouches allemandes, sur des civils. 

(s) KiPPING 

Sous-lieutenant de réserve, commandant de C'^, 
âgé de 29 ans. 

Le sous-lieutenant Kipping a entendu des coups de fusils de 
chasse et de revolvers tirés pendant toute la journée sur les col- 
lines proches de Lefïe. Observation personnelle, dit-il. Bien 
osée, ajouterons-nous. La nature des armes dont Kipping enten- 



LE SAC DE DINANT 



123 



dait les détonations devait-être malaisée à déterminer au milieu 
de l'orage de la bataille qui grondait. 

Retenons seulement l'aveu : pendant qu'il était arrêté sur la 
route des Fonds de Leffe, Kipping n'a pu apercevoir personne 
et pas un seul homme de sa compagnie ne fut atteint. 

Cet officier passe ensuite toute la journée à Leffe opérant con- 
tre les francs-tireurs. Il ne mentionne pas en avoir vu un seul, 
mais déclare seulement, dans une formule impersonnelle, que 
trois hommes furent fusillés. Les rares civils qu'il rencontre sont 
des gens paisibles. Le hasard à des étrangetés incompréhensibles. 
Le rôle des officiers est de voir et d'observer. Bien rares, pour- 
tant, sont ceux d'entre eux qui réussissent à entrevoir de près 
un de leurs redoutables ennemis. Seuls, ou à peu près, les sol- 
dats parviennent à découvrir des francs-tireurs. 

Le témoin ajoute que de nombreuses maisons étaient pourvues 
d'ouvêrtures ressemblant à des meurtrières. Il ne constate pas 
que la population les ait utilisées pour attaquer les troupes alle- 
mandes. 

Elle est très sotte, d'ailleurs, toute cette légende de meurtrières 
dont le Livre Blanc allemand fait si grand tapage. 

Un homme décidé à tirer de chez lui sur l'envahisseur n'a 
pas besoin, pour y réussir, de signaler sa maison à l'attention 
en y pratiquant des ouvertures suspectes Les soupiraux des 
caves, des persiennes incomplètement baissées, des volets mal 
fermés, la fente d'une boite aux lettres, les trous d'hourdage 
voilà autant de meurtrières à l'aspect innocent. Elles suffisent 
pour hérisser une maison de fusils braqués sur l'ennemi et cela 
des combles au sous sol. 

Quelle folie pousserait un franc-tireur à pratiquer dans sa de- 
meure d'autres ouverture*s inutiles mais révélatrices d'intentions 
coupables? Quelle idée stupide lui ferait déplacer quelques 
ardoises de son toit pour se créer un champ de tir dans lequel 
ne pourrait guère passer qu'un problématique avion ? 

Quant aux portes closes, aux volets fermés, aux fenêtres 
protégées de différentes façons, dont font état de nombreux 
témoignages allemands, ils sont caractéristiques uniquement de 
mesures de précautions et de prudence bien naturelles. 

* 

* * 

Jusqu'à présent, nous avons analysé des dépositions suivant 
lesquelles des maisons ont été assaillies pour en débusquer les 
francs-tireurs qui, de toutes parts, faisaient feu sur les troupes. 



124 



LÉ SAC DE dINIANf 



Le major Franzel, lui, nous a parlé de renvahissement néces- 
saire d'une rangée de maisons en vue d'occuper une position 
d'où l'on pût contrebattre le tir des Français, 

Le sous-lieutenant Kipping nous montre l'opération sous un 
autre aspect. C'est par mesure préventive qu'il devra, par ordre 
du capitaine Gause, fouiller une longue rangée de maisons, parce 
que, d'après les dires du major Franzel, des habitants de la 
ville auraient, quelque part, tiré sur la ligne de tirailleurs. C'est 
là une troisième face de la vérité allemande, que le témoin nous 
révèle. Tant dans sa déposition du 17 Décembre 1914 (Anl. 30) 
que dans son rapport du 14 Février 1915, confirmé sous ser- 
ment le 3 Mars (Anl. 25), le major Franzel, mis en cause par 
Kipping, s'était, en effet, abstenu de donner un caractère pré- 
ventif aux mesures prises contre les habitants et de justifier ces 
mesures en invoquant la raison que lui prête Kipping. 

Comment se pratiquèrent ces perquisitions, dont fut chargé le 
sous-lieutenant Kipping ? Par la violence. "Comme notre invitation 
d'ouvrir restait régulièrement sans réponse, nous dûmes partout 
forcer l'accès des maisons „ 

Ce terme invitation est un délicat euphémisme. Un coup de 
sonnette ou des coups de crosse sur la porte s'accompagnant, 
dans les fenêtres, d'une grêle de balles qu'aucune célérité ne 
pouvait prévenir, telle fut la forme de l'invitation qui me fut 
adressée et que, je l'ai vu, on utilisa aussi chez mes voisins. 
Souvent le procédé s'aggravait du jet de grenades dans les caves. 
Tardait-on à ouvrir, la porte d'entrée était enfoncée et l'on con- 
tinuait à tirailler dans la maison. Le sous-lieutenant Kipping, 
attaché à cette époque à la 5"-^ compagnie, nous signale les 
conséquences de cette façon de faire : une femme fut blessée par 
un coup de feu tiré dans une maison " que l'on n'avait pas 
ouverte volontairement „. Dans le rapport de la 8*"^ compagnie 
(voir plus loin Anl. 29) on note qu'une autre femme fut blessée 
dans sa cave par un coup de feu tiré à travers la porte. 

La déposilion de ce sous-lieutenant Kipping est d'iin puissant 
intérêt : le nœud de la tragédie est tout entier dans les quelques 
lignes que je viens de rappeler. 

On sait quels étaient les sentiments des troupes allemandes 
envahissant Dinant, quelles excitations coupables les avaient 
développés et le tableau qu'on leur avait tracé de la ville et de 
la population : un repaire de bandits, une embuscade préparée 
de longue main. 



LE SAC DE DINANT 



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Au commandement d*assaillir les maisons tout ce travail 
préliminaire produit son effet. Pour le soldat, la théorie et la 
discipline auraient pu élever une barrière bien nette entre les 
hostilités contre l'armée ennemie et les violences contre les pro- 
priétés et la population du pays envahi. Un ordre abaisse par- 
tiellement cette barrière : aussitôt, elle n'existe plus. La psycho- 
logie des foules est ainsi faite qu'une violence en engendre une 
autre. L'armée allemande, sournoissement préparée à tous les excès, 
proie facile de la folie grégéaire, se déchaîne sans mesure. Le 
courant mystérieux qui agit sur les foules avec d'autant plus de 
violence qu'ellee sont plus nombreuses ou plus énervées, par- 
court en un instant les troupes, amplifiant et dénaturant tout; 
l'ordre donné d'assaillir les maisons se transforme et se traduit 
par un mot exprimant la cause que le soldat lui attribue: "francs- 
tireurs „ ! Et les événements se déroulent avec leur implacable 
logique. Les fusils partent d'eux mêmes, les balles deviennent 
le premier et le seul argument d'hommes que la discipline ne 
retient plus et dont les plus calmes cèdent à la contagion de 
l'exemple. On commence par semer la mort, au hasard, par des 
coups de feu tirés dans les habitations; les passions s'exaltent; 
la vue du sang voile de rouge la raison et la pitié, la férocité 
de la bête humaine s'exaspère. On tue volontairement, on mas- 
sacre avec rage. 

On comprend maintenant pourquoi, ainsi que le rapporte le 
major Frànzel, les coups de feu éclatent dès que les troupes 
envahissent les maisons.... seulement ce n'est pas la population 
désarmée qui les tire. 

Le sous-lieutenant Kipping avait reçu ordre de "rechercher les 
hommes dans une longue rangée de maisons „. Trois hommes 
furent fusillés, dit-il. Inutile atténuation de la vérité. Qu'a-t-il donc 
fait des autres, tandis que les femmes et les enfants étaient 
conduits au couvent? Les croix de nos cimetières le disent. 

Conduits au couvent. C'est toujours la solution adoptée, dans 
ce quartier de la ville, pour les femmes et les enfants. Elle ne 
peut s'être présentée spontanément à l'esprit de tous les officiers 
qui ont eu à décider de leur sort. La conclusion s'impose. Ces 
officiers avaient tous reçu, sans nul doute, des instructions ana- 
logues à celles du sous-lieutenant Kipping. Pour les hommes 
valides, aucun lieu de rassemblement n'est prévu. Quels ordre 
avaient été donnés à leur sujet? Redoutable interrogation 
qui fait entrevoir un effroyable abîme de scélératesse et de 
crimes. 



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La fin du rapport Kipping ne contient que des récits de sol- 
dats réunis par ce témoin. Ils ne peuvent avoir d'autre valeur 
que celle du contrôle auquel ils ont, éventuellement, été soumis; 
nous ignorons quel fut cette vérification. Ces histoires deviennent 
ainsi un verbiage sans caractère probant ; la plupart d'entre elles 
sont d'ailleurs anonymes (huit hommes ont vu..., des cartouches 
allemandes ont été trouvées sur des civils), en ce sens qu'aucun 
témoin nominalement désigne, n'en assume la responsabilité 
personnelle. Et cependant l'autorité allemande a ordonné son 
enquête plusieurs mois après les événements, Le temps ne man- 
quait donc pas pour rechercher des accusateurs. Il est vraiment 
trop commode, quand on les a, dit-on, découverts, de prétendre 
résumer leur témoignage dans la formule dont use le sous-lieu- 
tenant Kipping : 8 soldats au moins de la 5""^ compagnie ont 
vu que 6 civils faisaient feu ! 

Anlage 29. 14 Février 1915. 

8'"^ compagnie du régiment d'infanterie n^^ 178. 

RAPPORT SUR LES COMBATS autour de Dinant des 21 
et 23 Août. 

Le sous-officier MACHER de la 8""^ compagnie du régiment 
d'infanterie n° 178 rapporte ce qui suit: 

Vers 7 heures du matin, le 23 Août, l'ordre arriva d'attaquer 
Lejfe, un faubourg de Dinant. La 6'^^ et la 1''-^ compagnie du 
régiment d'infanterie n*^ 178 occupaient une hauteur devant le 
village. Le III""^ bataillon était déjà entré en action ; en seconde 
ligne. La 5"^^ et la 8'"^ compagnies suivaient dans la vallée. 

Lorsque nous arrivâmes près de la localité nous entendîmes 
devant nous des coups de feu résonnant sourdement. 

La 3"^*^ section de la 8"^^ compagnie fut envoyée en avant pour 
apporter des cartouches au ÎH"^^ bataillon. Ce bataillon qui se 
trouvait sur la hauteur était engagé dans un com.bat avec l'in- 
fanterie ennemie établie sur l'autre rive de la Meuse. Nous dû- 
mes ainsi passer par la ville de Dinant. Déjà à l'entrée gisaient 
des civils morts, et des soldats nous avertirent de ne pas traver- 
ser la ville en rangs serrés parce que l'on tirait des maisons. 
C'est pourquoi nous suivîmes la rue en longeant les maisons à 
droite et à gauche, le fusil à la main, prêts à faire feu. Les 
maisons étatent^fcrmées, hs soupira^ix cweupjés par des boiseries 
percées de meurtrières. Lorsque nous retournâmes vers la Com- 
pagnie je vis la 5'"^ compagnie de notre régiment et des chas- 
seurs de Marburg qui fouillaient déjà les maisons ; des civils 
morts gisaient dans la rue, ainsi qu'un soldat allemand blessé. 



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Quelques hommes et un certain nombre de femmes et d'enfants 
furent remis à la section par un officier d'une autre unité; ils 
devaient être conduits au moulin. Plusieurs civils avaient déjà 
été rassemblés à ce moulin et des hommes morts gisaient à 
cet endroit. 

Lorsque nous fiâmes de retour auprès de la compagnie, nous 
entendîmes sur notre droite des coups de feu qui partaient d'une 
ferme et qui étaient apparemment tirés sur nous. Des soldats de 
la garde firent sortir les gens de la ferme; ce n'étaient que des 
civils: environ 6 hommes, et un certain nombre de femmes et 
des enfants. 

Lorsque l'on eut fait avancer la compagnie, jusqu'à la place 
située près du couvent, on tira d'une maison située en face. Ici 
également des hommes furent extraits des maisons. 

Au cours de la visite d'une maison, sous la conduite du ser- 
gent Schuster, de la 8™^ compagnie, une cave dans laquelle se 
trouvaient des civils ne fut pas ouverte. Le sergent tira pour 
cette raison à travers la porte et blessa à la poitrine une femme 
qui se trouvait dans la cave. La cave ouverte, il a, ainsi que 
cela a été confirmé par le soldat Jentsch, pris soin de faire 
immédiatement transporter la victime, par du personnel sanitaire, 
à l'ambulance établie dans le couvent. D'apfès les dires de 
Jentsch, la femme mourut et se trouvait, ensevelie, deux jours 
après, au couvent. 

La compagnie mit enfin en état de défense la rangée de mai- 
sons parallèles à la Meuse. D'autres compagnies firent évacuer 
les maisons par la population. Les femmes et les enfants furent 
pour la plus grande partie conduits au couvent. 

Vers 10 heures du soir, quand les bagages arrivèrent dans la 
localité, le tir partant des maisons recommença. L'alarme fut donnée. 

Les bâtiments situés derrière nous sur le flanc de la montagne 
nous occasionnèrent des dif(icultés particulières en raison du 
grand nombre de leurs issues. Nous nous rencontrâmes ici avec 
une compagnie du régiment d'infanterie n^ 177. Le commandant 
de la compagnie ordonna d'incendier les maisons, car on ne 
cessait de tirer toujours d'autres fenêtres. Lui-même renversa et 
brisa une lampe et mit le feu à la première maison. Après cela, 
nous sommes repartis et retournâmes auprès de la compagnie. 
A mon avis, les coups de feu tirés la nuit le furent par des 
civils, car nos troupes avaient déjà occupé l'autre rive du fleuve. 

Dans une maison, gisait sur le plancher, à ce que rappor- 
tèrent des hommes de la compagnie, un soldat mort. 

Dans une rue, on tira derrière la compagnie. Beaucoup d'hommes 
dirent aussitôt que ces coups avaient été tirés par une femme : 
mais ce fait ne put être établi avec certitude. 

Parmi les gens arrêtés, j'ai vu un adolescent. Tous les autres 
étaient plus âgés, il y avait aussi des gens à cheveux gris parmi 
eux. 

(s) Lucius. 
lieutenant-commandant de C'^. 



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Mâcher comparaît et confirme, sous la foi du serment, son 
rapport ci-dessus. 

Elle est très intéressante cette déposition. 

Le témoin y décrit l'aspect des rues de LefFe : un Allemand 
blessé — ce qui n'a rien de surprenant un jour de bataille — 
et des civils morts gisent sur le sol tandis que les troupes fouil- 
lent les maisons. On n'aperçoit pas d'habitants. Ce spectacle, le 
témoin l'a vu en traversant les rues de Leffe à l'aller et au 
retour. Lui et ses hommes avaient été mis en garde contre les 
attaques de la population. Aucune agression ne se produit 
contre eux. 

Ce n'est qu'après être sortis de la localité qu'ils entendent, 
partant d'une ferme, des coups de feu. Tirés sur qui? Apparem- 
ment sur eux. Tirés par qui? Une seule chose l'indique: on fait 
sortir les habitants de la ferme ; ils sont sans armes, on doit 
l'induire du silence que le témoin observe à ce sujet. 

Plus tard dans la journée, le tém.oin s'occupe à mettre en 
état de défense une rangée de maisons parallèles à la Meuse. 
Ici encore il ne fait pas la moindre allusion à des attaques des 
francs-tireurs. 

S'il parle d'un tir parti, le soir, des maisons et des difficultés 
qu'une partie de ces maisons occasionnèrent, il signale que ces 
difficultés, dont il ne spécifie pas autrement la nature, prove- 
naient du grand nombre d'issues. Il ajoute quà son avis les coups 
de feu étaient tirés par des civils parce que les troupes allemandes 
occupaient déjà l'autre rive du fleuve. J'en conclus, sans témérité 
que Mâcher, loin de pouvoir désigner formellement qui tirait 
ces coups de feu, ne peut même dire d'une façon certaine, de 
quelle rive de la Meuse ils partaient. 

Le témoin spécifie cependant deux points. 

1° Dans une rue " on tira derrière la compagnie. „ Qui avait 
tiré? Une femme, lui a-t-on dit. Mais il ajoute que le fait ne 
put être établi avec certitude. Or, nous savons, par les Alle- 
mands, eux-mêmes, que leur fusillade contre la population ne 
cessa pas de toute la journée. Aucun indice ne permet d'attribuer 
à un civil, et non à un Allemand, le coup de feu dont parle 
Mâcher. 

2^ On tira d'une maison située près du couvent. Qui? Sur 
qui? Le témoin ne le dit pas. Il n'en sait vraisemblnblement 
rien. Au surplus il n'affirme même pas avoir été témoin de cet 
incident. 



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Comme nous voilà loin de la fusillade constante entretenue 
par les habitants et de la lutte terrible qu'il fallut leur livrer, 
à en croire les œuvres d'imagination ou de mauvaise foi analy- 
sées jusqu'à présent ! 

La déposition de Mâcher se termine par une phrase terrible. 

Parmi les gens arrêtés, dit-il, j'ai vu un adolescent. Tous les 
autres étaient plus âgés, il y avait aussi des gens à cheveux gris 
parmi eux. 

Il devrait dire : il n'y avait que des gens à cheveux gris. 

Toute la population mâle de Leffe a été assassinée à P exception 
d'uê certain nombre d'enfants et de vieillards. Terrés dans des 
cachettes insoupçonnées, neuf hommes valides seulement avaient 
échappé au massacre. 

La Kultur avait passé! 

Anlage 31. — Tribunal de la 64'"^ brigade d'Infanterie (en 
remplacement). 

Vizefeldwebel (premier sergent) Franz STIEBING, de la 
3™^ compagnie d'Ersatz du régiment d'infanterie n^ 178. 

Le 23 Août 1914, le régiment d'infanterie n*^ 177 et mon 
régiment furent conduits au combat sur les collines de la rive 
droite de la Meuse. Le 11""^ bataillon du régiment n*^ 178 fut 
laissé en réserve derrière l'aile gauche, immédiatement à l'entrée 
de Leffe. Le bataillon s'était mis au repos, les fusils en faisceaux, 
les soldats assis ou couchés dans le fossé de la route. Pour le 
reste, l'ordre de marche était conservé. En tête, tout à l'entrée 
ee Leffe, se trouvait la 8™^ compagnie, (1) suivie de la 6™^ com- 
pagnie dont je faisais partie. Vers 9 heures du matin, le bataillon 
fut soudain arrosé à'une pluie de balles. Le feu partait des brous- 
sailles qui, à proximité immédiate de Leffe, couvrent les hau- 
teurs. Voici la situation des lieux : Leffe s'étend le long d'une 
route^ dans un vallon perpendiculaire à la Meuse. Sur les hau- 
teurs on n'apercevait pas d'uniformes; le feu partait tantôt d'un 
buisson, tantôt d'un autre. Entretemps, un capitaine du bataillon, 
qui s'était avancé en reconnaissance à l'intérieur du village, revint 
au galop en criant que des francs-tireurs avaient fait feu sur lui 
dans la localité. Là dessus, deux sections de la compagnie de 
tête se déployèrent à droite et à gauche du village pour s'em.- 
parer des tireurs, qui se trouvaient sur les hauteurs. Elles réus- 
sirent, après un temps assez long, à se saisir d'un certain nombre 



(1) D'autres pièces notamment le RAPPORT DE COMBAT du H'^e batail- 
lon (Anl. 25) indiquent comme compagnie de tête la 9'"^ que l'on est assez 
surplis de trouver jointe au 11"'^' bataillon et non pas au 111"'^. 



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de civils (paysans) dont quelques-uns étaient en manches de 
chemise. Ils avaient fait feu sur nous au moyen de fusils de 
chasse et avaient été surpris les armes à la main. La distance à 
laquelle ils avaient fait feu sur nous était d'environ 100 mètres. 
Ils avaient, du haut des collines, tiré dans le fond oii nous nous ' 
trouvions. 

Entretemps la dernière section de la compagnie de tête s'était 
avancée jusque dans le village. Les hommes marchaient isolé- 
ment. Immédiatement, des deux côtés de la rue et de toutes les 
maisons que l'on pouvait voir, un feu de francs-tireurs fut ouvert 
sur eux. La section devait, avant de pouvoir avancer plus loin, 
purger de francs-tireurs chaque maison sans exception. 

La porte d'entrée devait être enfoncée et chaque chambre être, 
une à une, enlevée aux francs-tireurs. Vers 10 heures du matin, 
deux sections de notre compagnie, parmi lesquelles la 2'"^ sec- 
tion, commandée par le sous-lieutenant Schreyer et dont je faisais 
partie, vinrent au secours des camarades, se trouvant dans le 
village. Nous dûmes nous emparer de force de chaque maison 
isolément, tuer la population mâle qui s'y trouvait et qui, pour 
autant que j'ai vu, avait, sans exception, des fusils et faisait feu, 
et emprisonner, enfin, les femmes et les enfants pour réussir, de 
cette façon, à avancer petit à petit. Seuls, quelques vieillards 
d'âge très avancé furent trouvés sans armes. Ils ne furent pas 
fusillés, mais emprisonnés avec les femmes. 

L'après-midi, vers 3 heures, le combat de maisons durait 
encore et nous n'étions pas encore parvenus jusqu'à la place du 
village; je reçus alors l'ordre de me retirer avec une demi 
section environ et d'aller occuper les collines de la Meuse du 
haut desquelles des francs-tireurs continuaient à tirer vers le 
bas. Pendant que j'éxécutais cet ordre je passai dans le village 
près d'une scierie de bois, haute de trois étages devant laquelle 
gisaient environ 30 francs-tireurs fusillés. Cette maison a été 
prise d'assaut par les hommes de ma première section. Ceux-ci 
m'ont raconté le soir, que chacune des chambres de cette 
maison était occupée par des francs-tireurs qui faisaient feu. Ces 
francs-tireurs ont été fusillés conformément aux usages de la 
guerre. 

En haut sur les collines je ne suis pas parvenu à prendre de 
franc-tireur. Ils n'y étaient maintenant qu'en très petit nombre. 
Le village de Leffe se trouvaient immédiatement au pied des 
collines. D'en haut je pouvais voir directement dans la rue du 
village. Le combat de rue était encore en cours mais diminuait 
cependant parce que, dans l'entretemps, le village avait commencé 
à brûler. Sur les hauteurs de l'autre côté, je voyais des chasseurs 
allemands (je crois de Marburg) en lutte avec des civils armés. 
Ces francs-tireurs avaient, peu de temps auparavant, fait feu sur 
mon détachement. Lorsque, vers 7 heures du soir, je revins des 
hauteurs, toute la localité, jusqu'à la place du village située le 
long de la Meuse, était aux mains des Allemands. Dans tout le 



LE SAC DE DINANT 



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village, la place du village comprise, gisaient des cadavres de 
francs-tireurs. 

J'ai pris part personnellement à l'assaut de 8 ou 10 maisons* 
Elles présentèrent toute le même tableau: coups partis des 
fenêtres ; portes d'entrée fermées de façon qu'on devait les 
enfoncer; tous les hommes sans insignes militaires et armés de 
fusils de chasse. Dès que nous pénétrions dans la chambre, ils 
laissaient tom.ber les armes et levaient les bras. Durant la lutte, 
dans les rues et sur les collines d'oij les civils faisaient feu, je 
n'ai vu aucun uniforme. Les. civils ne donnaient d'ailleurs pas 
l'impression de Soldats habillés en civils. C'étaient pour la 
plus part des gens assez âgés, de 40 ans et plus, ou des jeunes 
gens de 17 à 18 ans. Je n'ai presque pas vu de gens de 20 à 
30 ans. 

Il y a peu d'observations à faire au sujet de cette page de 
feuilleton dont une grande partie est d'ailleurs constituée de 
récits faits par des hommes de la 8^ compagnie. La version 
que donne le témoins de l'attaque dirigée dans les fonds de 
Leffe sur sa compagnie, la 6"^^ à cette époque, ne concorde 
nullement avec le récit qu'en fait son capitaine, Wilke. Du tir 
parti de la Papeterie et des maisons voisines de Tassaut de 
celle-ci il n'est pas question. De ces incidents, si dramatiques 
dans le récit de Wilke, le sergent Stiebing semble n'avoir plus 
souvenir, (voir Anl. 26). 

Suit la narration de la chasse faite, par monts et par vaux à 
des francs-tireurs qui s'imaginent que leurs fusils de chasse 
portent à 100 mètres. Dans l'après-midi, le témoin participera à 
une autre poursuite du même genre. Il trouvera les francs-tireurs 
tellement peu nombreux qu'il ne pourra en capturer un seul. 

Le tableau que le témoin nous trace du combat dans les 
rues est plus chargé encore que celui qui en était fait par le 
capitaine Wilke. Chaque maison se change en forteresse qu'il 
faut prendre d'assaut, chaque chambre est un réduit qu'il est 
nécessaire de forcer et toute la population mâle sans exception 
(sàmtlich) a le fusil de chasse au poing. Exagération évidente 
par laquelle cette déposition se détruit d'elle même. La sincérité 
n'y est pas. 

Et toujours cette attitude déconcertante des francs-tireurs se 
soumettant docilement au châtiment qu'ils savent inévitable dès 
qu un mur ou qu'une porte ne les sépare plus de leurs ennemis! 

Dans les rues, des morts! Ils sont nombreux. Exclusivement 
des civils; pas un Allemand n'est couché sur le champ de 



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LE SAC DE DINANT 



bataille (1). Pauvres, pauvres Dinantais, aussi maladroits que 
téméraires ! 

Stiebing est un observateur munitieux. Il remarque l'âge des 
ennemis qu'il a combattus : 40 ans et plus, ou bien 17 à 18 ans: 
presque pas d'hommes de 20 à 30 ans. La guerre ! Pour lui, 
les hommes de 20 à 30 ans sont sous les armes. Malheureuse- 
ment notre système de recrutement n'était pas tel que semblable 
constatation put être faite dans notre pays. La réflexion de 
Stiebing prouve une chose: il ne note pas ce qu'il voit, mais ce 
qu'il se figure devoir être. Il laisse ainsi apercevoir ses préjugés. 

Anlage 37. 14 Février 1914. 

RAPPORT de la 8"^^ compagnie du régiment d'Infanterie 
n" 178, au sujet des combats autour de Dinant, des 21 et 
23 Août 1914. 

Le soldat Jentsch confirme, dans ses traits généraux, le témoi- 
gnage du sous-ofiicier Mâcher (2), sauf qu'il a réellement vu une 
grande flaque de sang dans un grenier; le soldat allemand mort 
dont il avait entendu parler avait déjà été enlevé. Il ne se rap- 
pelle plus de quelle compagnie il était. D'après ses déclarations, 
quatre civils furent encore fusillés le même jour, parce qu'ils 
avaient assailli une sentinelle du régiment d'infanterie n" 182. 
Ces gens avaient été retirés d'un couloir souterrain. C'est le 
lieutenant Trànkner qui donna l'ordre de les exécuter. 

A l'école militaire, nous surveillâmes environ 400 hommes en 
vêtements civils. Ceux-ci furent bien soignés et obtinrent plus 
tard l'autorisation de recevoir les membres de leur famille. Le 
quatrième jour nous fûmes relevés par le régiment d'infanterie 
de réserve n° 106, 

(s) Lucius. 
lieutenant-commandant de C^^. 

Suit la confirmation des déclarations ci-dessus par Jentsch, 
âgé de 22 ans, qui prête serment. 

La déposition de Jentsch est la quatrième de celles qui 
parlent d'un soldat trouvé mort dans un grenier. 

Signalons la multiplicité des versions relatives à ce fait. 



(1) Le témoin ne peut s'être donner pour but de montrer la rigueur dont 
ont fait preuve les troupes allemandes. C'est, au contraire, la violence des 
attaques que celles-ci ont subies qu'il veut établir. S'il ne parle pas de ses 
camarades tués dans la lutte c'est évidemment parce qu'il n'en a vu aucun. 

(2) Voir Anlaj^e 29. 



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Mâcher, (Anl. 29) qui na rien constaté lui-même, ne donne 
aucune précision et Jentsch n'a vu qu'une flaque de sang. ^ 

Le capitaine Wilke (Anl. 26) précise la position du cadavre, 
émet une supposition au sujet de la manière dont le soldat fut 
tué et ajoute que dans une chambre, à côté du grenier où le 
corps fut découvert, on a trouvé deux fusils de chasse qui, mani- 
festement venaient d'être déchargés. Cependant, personnellement 
il n'a rien vu non plus, et se borne à rapporter les déclarations 
de soldats. 

D'après le sous-lieutenant Kipping, (Anl. 28) les soldats qui 
découvrirent le cadavre, auraient surpris près de celui-ci un civil 
qui s'était emparé de ses armes et de ses munitions. 

Ces récits — sauf celui de Jentsch — sont tous de seconde 
main; les détails quMls donnent se contredisent. 
Qu'on ait trouvé un soldat mort dans un grenier n'est donc 
guère prouvé. C'est chose possible, cependant. Que faudrait-il 
en conclure? Nous savons par les témoignages allemands qu'à 
Leffe, des maisons ont été occupées par des troupes pour riposter 
au feu des Français. Par la lucarne d'un grenier un Allemand a 
pu fort bien tirailler contre ceux-ci. Il s'y est fait tuer. Il faut le 
parti pris de nos ennemis pour interpréter, sans hésitation, le 
fait contre la population civile, sans songer un seul instant à 
l'hypothèse que je viens d'énoncer et qui aussi plausible, sinon 
plus, que leur affirmation. 

Autre point de la déposition de Jentsch qui, ici encore, sem- 
ble ne parler que par oui-dire: d'un couloir souterrain on retire 
quatre hommes qui auraient assailli une sentinelle et on les fusille. 

Sans doute, ils ont été saisis d'une contrition subite car, alors 
que leur capture aurait pu coûter cher ils paraissent se laisser 
extraire de leur tanière sans se défendre. Je me demande même 
pourquoi les Allemands au lieu de s'exposer aux risques d'une 
résistance, fort à craindre de la part d'assassins, se sont donné 
la peine de les capturer au lieu de les tuer sur place. 

Quant à la courageuse sentinelle elle semble avoir supporté 
sans broncher et sans en éprouver de dommage cette quadruple 
attaque. J'ai cherché en vain sa déposition. Il faut croire que 
les rédacteurs du Livre Blanc l'auront jugée superflue. Je m'ex- 
cuse de ne pas partager leur avis. 

Au deuxième alinéa, le document que nous analysons change 
de forme. Ce n'est plus le récit de Jentsch qui se poursuit. 
L'auteur du rapport prend lui-même la parole pour débiter un 
mensonge ridicule. Il aurait surveillé à l'école militaire il 



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LE SAC DE DINANT 



s'agit, en réalité, de l'école régimentaire — 400 hommes qui 
furent relâchés dans la suite après avoir été fort bien soignés. 
Quatre-cents hommes! 

C'est beaucoup plus que n'en comptait la population de Leffe 
oià est située cette école régimentaire. 

* * 

Il faut rechercher vers la fin de l'enquête allemande les deux 
dépositions qui terminent l'histoire du régiment n'^ 178 à Leffe. 

Anlage 62. Pas de date. 

Arthur Otto HUND, né le 15 Février 1889 à Dresde, réser- 
viste à la 12™^ compagnie du régiment d'Infanterie n^ 178. 

J'ai vu le fils de l'avocat Adam, âgé de 12 ans environ, faire 
feu sur moi et deux camarades au moyen d'un revolver. Mes deux 
camarades furent blessés. 

Enfin, un nom de franc-tireur ! Le seul de toute l'enquête alle- 
mande ! Celui d'un enfant, et d'un enfant qui fait preuve d'une 
adresse peu habituelle aux francs-tireurs Dinantais! 

Et ce témoignage paraît tellement important, tellement pré- 
cieux que Hund a l'honneur d'un second interrogatoire ! Le 
voici : 

Abri du régiment d'infanterie n° 178. Le 3 Mars 1915. 

Lecture faite de la déclaration ci-dessus, le témoin la confirma 
et dit : 

Je fus envoyé avec deux camarades dans la maison pour voir 
si elle était vide, en vue d'y installer une ambulance. On fit feu 
sur nous du fond du jardin. En nous dirigeant vers l'endroit 
d'où partaient les coups de feu, nous trouvâmes, sous un arbuste, 
un garçon d'environ 12 ans qui tenait un revolver en main. \Jun 
de mes camarades fut mortellement blessé par les coups de feu, 
l'autre légèrement. Le gamin a été fusillé sur place, par un des 
camarades qui étaient survenus entre temps. Au moyen de 
photographies trouvées dans l'habitation nous reconnîàmes que 
c'était le fils de la maison: 

Bien. C'est clair et précis. 

Réponse: l'avocat Adam n'a qu'un fils. Il est âgé de 27 à 
30 ans. 



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M. Adam et tous les siens avaient, dès avant le 23 Août, 
quitté leur demeure et avaient cherché abri sur l'autre rive de 
la Meuse. Ni son fils, ni un autre enfant ne pouvait donc se 
trouver chez M. Adam au moment du sac de Dinant. 

En outre, comme l'observe M^"" Heylen, dans sa note déjà 
citée il n'a été tué à Leffe aucun enfant de moins de quinze ans! 

Anlage 71. St Erme 17 Décembre 1914. 

" Stabsarzt (1) D'" Richard Gotthold LANGE, 33 ans, médecin 
du III"^^ bataillon du régiment d'infanterie n° 178. 

Immédiatement après que le bataillon fut entré à Leffe il fut 
surpris par une fusillade qui ne partait pas seulement des deux 
versants des collines, mais aussi des. maisons et des caves. Là 
dessus, on rechercha les tireurs dans les maisons d'où étaient 
partis les coups de feu et les civils coupables que l'on y trouva 
furent fusillés. Les maisons d'où l'on n'avait pas fait feu furent 
aussi fouillées et leurs habitants placés sous bonne garde dans 
la rue. On me rapporta qu'entre autres, un sergent-major de la 
9"^^ compagnie de mon régiment était grièvement blessé. Je 
parcourus aussitôt les rues, à cheval: continuellement on tira sur 
moi des maisons, surtout des caves. Je trouvai deux blessés 
allemands à l'intérieur des maisons ainsi que deux morts, dont 
l'un dans un rez de chaussée et l'autre dans une cave. Comme 
le nombre de blessés augmentait je me vis obligé d'installer un 
poste de secours dans la villa de l'avocat Adam. J'y ai travaillé 
jusqu'à 11 heures du soir. Quand je remis l'ambulance à la 
2"^® compagnie d'infirmiers, le nombre des soldats blessés 
allemands y était d'environ 80. 

Le point saillant de cette déposition se trouve dans sa 
phrase finale : 80 blessés allemands étaient déposés dans une 
ambulance de Lefïe-Dinant, le soir du 23 Août 1914. L'évoca- 
tion de ces nombreux blessés ne peut avoir d'autre but que de 
tromper le lecteur en provoquant chez lui de l'indignation, 
indignation qui serait complètement injustifiée. Il n'y a pas de 
doute, en effet, qu'aucun de ces hommes n'a été atteint de 
plombs de chasse. Le D'' Lange, sachant que l'enquête alle- 
mande visait à accabler la population accusée sans trêve de 
s'être servie d'armes de chasse, n'aurait certes pas manqué d'en 
faire état, n'eut-il même relevé qu'une seule de ces blessures si 
caractéristiques que font les coups de fusils de chasse. Les 80 
militaires allemands ont donc été blessés par des armes de 



(1) Médecin de bataillon. 



136 



LE SAC DE DINANT 



guerre et la déclaration qui les concerne n'est pas à sa place 
dans un dossier destiné à démontrer la participation de la 
population civile belge aux actes d'hostilité. Le D'^ Lange, qui 
n'a pas voulu, par une attestation fausse, entacher son honneur 
professionnel, a cependant, péché par omission ; sa réticence — 
alors que pour tant d'esprits, en Allemagne, la raison d'Etat 
tient lieu, en temps de guerre, de conscience, peut lui être 
imputée à mérite mais elle ne sert en rien la cause allemande. 
L'introduction dans le Livre Blanc de cette déposition montre 
bien au contraire, que les enquêteurs allemands ne reculent 
devant aucun artifice. 

Faut-il, entrer dans le détail de la déposition du D*" Lange? 
Deux observations suffiront. 

Dès son entrée à Leffe, on faisait feu des maisons sur le 
jjjme bataillon dit le médecin. Des maisons, surtout des caves, 
on ne cessait . de tirer sur lui assure-t-il encore. En est-il bien 
certain ? Croit-il réellement que, faisant feu à 10 ou 15 pas (les 
rues de Leffe sont très étroites), tous ces tireurs aient été assez 
maladroits pour le manquer constamment, lui et son cheval et 
même tous les hommes du bataillon? 

Il y a vu deux morts : l'un dans un rez de chaussée, l'autre 
dans une cave? Mais les balles françaises pouvaient parfaitement 
atteindre des soldats allemands utilisant, pour faire le coup de 
feu, les fenêtres des maisons et les soupiraux des caves. 

Le D"" a vu, en outre, dans la rue et dans des maisons, trois 
blessés allemands. Du silence du médecin, à cet égard on peut 
déduire que ni ces morts, ni ces blessés n'ont été atteints de 
plombs de chasse ; le médecin n'ose même pas émettre formel- 
lement l'opinion que ces militaires sont des victimes des francs- 
tireurs. 

* 

* * 

Nous en avons enfin fini avec les dépositions du régiment 
n*^ 178. 

Des mensonges évidents, des impossibilités, des invraisem- 
blances, des confusions, des répétitions qui permettent de pré- 
senter comme mjjltiple un incident unique, des contradictions, 
du verbiage, voilà ce que l'on relève dans cette enquête. 

Mais dans ces flots d'encre et sous ces monceaux de papier 
on cherche en vain les seules choses qui importaient et que le Livre 



LE SAC DE DINANT 



137 



Blanc prétendait démontrer : la preuve de la culpabilité de la 
population et la justification du sang répandu. 

La preuve n'est pas faite ; la justification n'existe pas. 

De cette profusion de témoignages, une chose demeure cepen- 
dant : la preuve, l'aveu de la cruauté implacable des officiers et 
soldats du régiment n^ 178. 

* * 

La documentation des autres régiments est loin d'être aussi 
abondante ; la valeur des témoignages reste la même. 
Voici les trois pièces relatives au régiment n*^ 103. 

Anlage 33. — Extrait du RAPPORT DE COMBAT du 
régiment d'infanterie n'^ 103. 

23 Août 1914. 

A 4 heures 30 de l'après-midi, le régiment reçut, de la 32™^ 
division d'infanterie, l'ordre de se rendre à Leffe. Dans le ravin, 
à l'Est de ce village, le régiment fit halte derrière l'équipage de 
pont divisionnaire. Comme, des flancs de ce ravin, on faisait 
continuellement feu vers le fond du vallon, la 9™^ compagnie 
reçut ordre d'aller nettoyer le versant Sud. Un soldat du régi- 
ment fut grièvement blessé par un coup de feu parti d'une mai- 
son et tiré par un habitant du pays. La maison fut incendiée et 
les hommes qui s'y étaient trouvés, les armes à la main, furent 
fusillés. Le reste de la localité fut également purgé de francs- 
tireurs. 

Anlage 34. Orainville 17 Mars 1915. 

Karl Antoine Emile LANGHELD, 43 ans, major au régiment 
d'infanterie n^ 103. 

Dans l'après-midi du 23 Août, je marchais en tête du régiment, 
avec mon bataillon, de Lisogne vers Leffe. Depuis le début du 
vallon de Leffe la marche se fit par à coups. Pendant la 
marche, arriva, de derrière, la nouvelle qu'un hornme de la 
première compagnie avait été atteint d'un coup de feu parti 
(Tune maison. Sur l'ordre du capitaine Wuttig, les soldats de la 
1*^^ compagnie incendièrent alors la maison et fusillèrent les 
hommes qui y furent surpris les armes à la main Durant 
toute l'après-midi on entendit continuellement des coups de feu 
tirés dans les maisons de Leffe et sur les flancs des collines 
qui enserrent de droite et de gauche la vallée de Leffe. Une 
compagnie du 11"''- bataillon de chasseur était occupée à purger 
les collines sur lesquelles se trouvaient des habitants armés. 



138 



LE SAC DE DINANT 



La 9"^^ compagnie de mon régiment reçut la même mission 
pour le versant méridional. (1) 

Moi-même je continuai, avec la 10'"^ et la 11*"*^ compagnie, 
jusqu'à la rive de la Meuse, pour y traverser le fleuve. Pendant 
ce temps, j'ai vu fusiller, à plusieurs reprises, des habitants 
mâles coupables. 

Pendant la nuit du 23 au 24 apparurent à plusieurs reprises, 
près de nos avant-postes, des fuyards en majorité des femmes 
et des enfants-, parmi eux, il y avait un certain nombre de 
religieuses conduites par un ecclésiastiQue. Je les installai dans une 
ferme près de laquelle la 11"^^ compagnie avait établi son 
bivouac. Nos troupes leur donnèrent à manger de leurs provisions, 
bien qu elles n'eussent elles-mêmes que peu de chose. Moi-même je 
rassurai les fuyards et, comme je devais continuer ma marche 
pendant la nuit, je donnai, au curé, un écrit constatant que ces 
gens ne s'étaient rendu coupables de rien. Je ne pouvais 
m'occuper d'eux plus longtemps, mais je priai l'aumonier 
catholique divisionnaire Kaiser, que je rencontrai le lendemain 
matin, de faire en sorte, si possible, que ces gens soient mis en 
sécurité. 

Anlage 35. Orainville 17 Mars 1915. 

Martin RICHTER, 23 ans, sous-lieutenant à la compagnie 
du régiment d'infanterie n^ 103. 

Pendant que le P"" bataillon du régiment d'infanterie 

n° 103 se dirigeait, le 23 Août 1914, vers le point de passage 
de la Meuse à Leffe, un coup de feu isolé fut tire d'une ferme. 
Un soldat de la compagnie du régiment fut blessé. Sur 
l'ordre du capitaine Wuttig, on fouilla la ferme. Environ 14 
civils mâles furent arrêtés, sur lesquels on trouva des armes et 
des munitions pour fusils de chasse, des pistolets, etc. Un garçon 
de 13 à 15 ans fut laissé en liberté à cause de son âge ; les 
13 autres personnes furent fusillées. 

Comparons ces trois documents. 

Avant l'arrivée à Leffe, fusillade continuelle et inefficace, sem- 
ble-t-il, d'après le rapport du régiment. 

Pour le major Langheld, la marche devient seulement assez irre- 
gulière: on lui rapporte qu'un homme a été blessé. 

Le lieutenant Richter, plus précis, spécifie formellement qu un 
seul coup de feu fut tiré, blessant un homme. Et encore ne 
dit-il pas l'avoir constaté personnellement. Comment et par qui 
le fait fut il raconté et vérifié ? Mystère. On n'est fixé que sur 
la suite qu'il aurait entraînée : 13 hommes fusillés. 



(1) Déjà le matin cependant, ces collines avaient été inlassablement et minu- 
tieusement explorées. 



LE SAC DE DINANT 



139 



Le coupable est le capitaine Wuttig, Il lui serait impossible 
de justifier ce crime. On ne reproduit pas ses explications. 11 est 
permis de soupçonner qu'on ne lui en a pas demandé. C'est 
malheureux pour la réputation de cet officier. Je pense qu'il 
aurait nié et fait valoir pour sa défense l'invraisemblance de 
cette réunion de 14 hommes dans une seule maison isolée. 
C'est une étrange chose que l'attitude de ces francs-tireurs. Ils 
sont là quatorze, tous armés. Un seul d'entre eux fait, une fois, 
usage de son arme pour l'attaque. Aucun ne s'en sert pour sa 
défense. Ils semblent vraiment n'avoir pris les armes qu'afin 
donner à l'ennemi un prétexte pour les fusiller et ne les avoir 
gardées en main que pour fournir une preuve contre eux. 

Durant toute l'après-midi du 23 Aoîjt, rapporte le major 
Langheld, on entendit tirer à Leffe et sur les hauteurs avoisi- 
nantes; il n'a pas vu les tireurs et ne peut donc savoir s'ils sont 
Belges ou Allemands. Il vit, en outre, fusiller des habitants qu'il 
déclare coupables. La facilité avec laquelle Langheld délivre, par 
écrit, un certificat d'innocence à un groupe de fuyards dont il ne 
connaît rien, montre, à tout le moins, qu'il forme son opinion 
à la légère. Des civils lui déclarent: "Nous sommes innocents,,. 
Il le croit et l'atteste. On lui dit que tels autres civils sont cou- 
pables ; il le croit aussi et il en dépose. Il parait être un brave 
homme et semble avoir trouvé satisfaction à faire un peu de 
bien. S'il calomnie les Dinantais, au moins il n'invente pas mais 
se borne à répéter ce qui lui a été dit. 

Placé à Leffe à partir de la soirée, dans les mêmes conditions 
que les officiers du régiment n° 178, il ne prétend pas, comme 
eux, avoir du subir une lutte acharnée contre les francs-tireurs. 
Son régiment, plus honnêtement commandé sans doute, n'a pas 
commis les mêmes crimes que cet indigne 178"^*^ . 

* 

Le régiment n*^ 102 n'arriva à Dinant que tard dans la soirée. 
Deux dépositions forment toute sa contribution à 'l'enquête alle- 
m.ande. Pour faire pendant aux prodiges constatés par le capitaine 
Wilke, voici des histoires de revenants : 

Anlage 64. Bertricourt, 16 Février 1915. 

RAPPORT au sujet de la rencontre de la compagnie de 
mitrailleuses du régiment d'infanterie n'^ 102 avec des francs- 
tireurs, à Leffe, le 23 Août 1914. 



140 



LE BAC DE DINANT 



Placée à la queue du régiment, la compagnie de mitrailleuses 
du régiment d'infanterie n*^ 102 était partie de Houx vers la 
soirée du 23 Août 1914 et s'avançait le long de la Meuse dans 
la direction de Leffe. Lorsque, vers minuit, la compagnie arriva 
à Leffe et que ses derniers véhicules passaient sur un pont, on 
aperçut soudain sous le pont deux formes blanches. Les hommes 
marchant à la queue de la compagnie remarquèrent ces gens. 
Deux coups de feu partirent à peu d'intervalle et immédiatement 
après on vit deux formes enroulées dans des draps blancs sauter 
dans la Meuse. Les tireurs d'élite de la compagnie de mitrail- 
leuses firent feu sur les deux personnes et, peu après, leurs 
cadavres vinrent échouer à la rive. D'un examen minutieux il 
résulta que c'étaient deux hommes revêtus de vêtements de femme 
et qui s'étaient enroulés dans des linges blancs. Sous le pont se 
trouvaient deux chaises et c'est de là qu'on avait fait feu sur la 
colonne en marche On suppose que les deux francs-tireurs avaient 
voulu faire sauter le pont et que, surpris par les nôtres, ils 
saisirent leurs armes ; voyant que la retraite leur était coupée, 
ils auront cherché à s'enfuir à travers l'eau. 

Peu après, on fit feu sur le régiment d'infanterie n° 177 qui 
nous suivait, d'une fabrique située tout à côté du pont. Un exa- 
men ultérieur nous fit découvrir un couloir allant du pont à la 
fabrique. D'autres francs-tireurs employèrent certainement ce 
couloir pour se retirer en toute sécurité dans la fabrique, des 
fenêtres de laquelle ils tirèrent alors avec violence. 

(s) NOACK 

sous-lieutenant, commandant de compagnie. 

Anlage 65. Près de St Marie le 7 Mars 1915. 

1. BUCHNER Henri Max Emile, 22 ans, soldat à la com- 
pagnie de mitrailleuses du régiment d'infanterie n^ 102. 

Le 23 Aoiit 1914, la compagnie de mitrailleuses du régiment 
n^ 102 se dirigeait de Houx, en longeant la Meuse et en passant 
par Leffe, vers le pont de bateaux près de Dinant. La compa- 
gnie atteignit Leffe vers minuit. Là, une grande fabrique se trou- 
vait à gauche de la route. Un ruisseau ou canal conduisait de 
la fabrique à la Meuse. La route que nous suivions franchissait 
ce ruisseau ou canal par un pont. Je marchais avec Ulbricht 
derrière le chariot d'approvisionnements qui terminait le train. 
Le centre de la compagnie était sur le pont quand deux coups de 
feu furent tirés sur nous de la direction du pont. Immédiatement 
je courus avec Ulbricht à la rive de la Meuse pour voir si de 
là, quelqu'un avait fait feu. Les deux coups semblent avoir été 
des coups d'alarme car, aussitôt après, plusieurs fusils firent feu 
de la fabrique. Pendant que nous courrions vers la rive de la 
Meuse, deux formes blanches surgirent du dessous du pont pour 
gagner l'autre rive à la nage. Ulbricht et moi fimes aussitôt feu 



LE SAC DE DINANT 



141 



sur les deux formes blanches. Nous touchâmes l'une d'elles en- 
core tout près de la rive ; l'autre se trouvait déjà au milieu de 
la Meuse. Les deux formes furent atteintes, car celle qui était 
déjà au milieu de la Meuse fut soudain emportée par le courant, 
tandis que l'autre vint échouer sur notre rive. Au moyen d'une 
bretelle de brancard, Ulbricbt et moi, aidés par d'autres hommes 
qui étaient survenus, nous descendîmes le long de la berge escar- 
pée. Nous retirâmes le cadavre de l'eau, enlevâmes les linges 
blancs et reconnûmes au visage que c'était un homme. Il avait 
cependant des bas de femme verts et des souliers bas, noirs, 
comme en portent les femmes. Il avait reçu une balle dans la 
partie postérieure de la tête et était mort. Nous allâmes ensuite 
sous le pont. Tout près de l'eau se trouvaient deux chaises. Du 
pont, le canal conduisait par un tunnel à la fabrique. Dans ce 
canal, long d'environ 50 mètres, il n'y avait que peu d'eau. On 
pouvait y marcher debout. Avec Ulbricht je m'y aventurai de 
deux ou trois mètres, mais comme notre compagnie continuait 
à avancer et que nos camarades nous appelaient, nous revînmes 
sur nos pas. 

Derrière nous arrivaient des hommes de la compagnie de 
mitrailleuses du régiment d'infanterie n° 177. Ils se rendirent 
dans la fabrique pour la visiter, tandis qu'avec Ulbricht je rejoi- 
gnais ma compagnie. 

On ne fit feu de la fabrique qu'après que les deux formes 
blanches eurent tiré les deux premiers coups. Le feu, qui dura 
environ cinq minutes, partait manifestement des fenêtres de la 
fabrique et était tiré par plusieurs personnes. Pendant ce temps 
notre compagnie faisait précisément halte, puis elle se remit en 
marche vers le pont construit par les troupes. Quand, peu après, 
on lit de nouveau feu de la fabrique, la compagnie de mitrail- 
leuses du régiment n° 177 risposta à coups de mitrailleuses. 
Nous vîmes alors le feu des francs-tireurs étinceler aux fenêtres 
de la fabrique. Ce tir ne cessa que quand la fabrique eut été 
incendiée. 

2. Frédéric Richard ULBRICHT, soldat à la compagnie de 
mitrailheuses du régiment d'infanterie n^ 102. 

Je fais complètement miennes les déclarations du soldat 
Bùchner qui m'ont été lues. Je n'ai rien à y ajouter. 

Ces pièces sont parmi les plus instructives, de toute l'enquête 
allemande au sujet de - Dînant. Elles sont claires, formelles, 
assez précises pour que l'on puisse situer exactement le lieu de 
scène et même identifier les victimes. Elles constituent un 
exemple saisissant de la façon dont les témoins allemands 
déguisent les faits, transforment des suppositions en affirmations 
catégoriques, présentent comme certaines les hypothèses les plus 



142 



LE SAC DE DINANT 



ridicules, interprètent dans le sens de leurs préjugés les faits 
qui leur paraissent suspects et tuent sans cause ni raison. 

Rectifions et complétons quelques détails topographiques. Le 
ruisseau des Fonds de Leffe pénétre dans les dépendances du 
couvent dont il a été souvent question. Il en sort voûté et se 
jette dans la Meuse après avoir coupé la route de Houx à 
Dinant. Il n'y a pas de pont à proprement parler. C'est la route 
elle même qui enjambe le ruisseau. Du côté gauche elle est 
longée par les murs de la fabrique, à droite par le fleuve. La 
berge est haute et à pic. Il faut se pencher au dessus du garde- 
fou pour s'apercevoir, à l'allure des eaux, qu'il y a là l'embou- 
chure d'un ruisseau et qu'on vient de le franchir. 

Ceci dit voyons le récit de Bùchner. 

Sa compagnie traversait le ponceau quand, dans la direction 
de celui-ci, le témoin entend deux coups de feu. Il se précipite 
vers la Meuse et voit sortir d'en dessous du pont deux formes 
blanches qui se précipitent à l'eau. Lui et son camarade 
Ulbricht font feu. Le courant emporte l'une des formes. L'autre 
s'échoue au rivage oii Bùchner, exécutant une gymnastique com- 
pliquée va l'examiner. 

Telles sont les constatations concrètes de la première partie 
du récit. Il n'y à rien a objecter. 

Mais Bùchner y ajoute l'affirmation d'un fait qu'il n'a pas pu 
constater : les deux coups de feu entendus étaient tirés sur les 
troupes. 

Lorsque furent tirés ces deux coups, où étaient les Allemands 
Sur la route. Et les formes blanches ? Sous la route. Le témoin 
l'affirme: il les a vues, après les coups de fusil, sortir de 
dessous la route. Or, de là, elles étaient dans l'imposibilité 
matérielle de tirer sur les troupes. Conclusion: Bùchner ayant 
avec son camarade, tiré sur des hommes qui ne pouvaient être 
des coupables, doit les accuser pour ne pas avouer qu'il a 
commis un meurtre injustifié. Il le fait. 

Ce crime est caractéristique des procédés allemands à Dinant 
Il est commis par des hommes dont le sangfroid n'a pas 
encore été ébranlé par le spectâcle d'horreur des rues de la 
ville sanglante et par la débauche de cruauté qui s'y déchaînait. 
Tireurs d'élite, Bùchner et ses camarades ne purent résister à 
l'occasion qui s'offrait de faire montre de leur adresse. C'est la 
façon la plus charitable de juger leur conduite. 

La vérité sur cette affaire est que les deux victimes sont 
deux religieux de l'abbaye de Leffe, de l'ordre des Prémontrés 



LE SAC DE DINANT 



143 



le père Perreu et le frère Boug. (1) Les bas verts sont une 
coquetterie de l'imagination du soldat Bûchner; les "draps,, 
blancs représentent la soutane blanche de ces religieux et les 
souliers bas sont leur chaussure habituelle. Lorsque les Allemands 
envahirent leur couvent, ces deux moines cherchèrent sous la 
voûte du ruisseau un abri contre les violences. Poussés, sans 
doute, par la même curiosité qui amena Bûchner à faire 
quelques pas dans cette galerie, un ou plusieurs des soldats alle- 
mands qui se trouvaient au couvent, durent entreprendre d'ex- 
plorer le cours du ruisseau et, découvrant les deux religieux, 
tirèrent sur eux. Ce sont les deux coups de feu entendus par 
Bûchner. Chassés de leur abri par cette fusillade, les deux 
fuyards se jettent à l'eau où les attendait la mort sous les 
balles allemandes. 

Il était inutile de connaître cette explication pour saisir le - 
ridicule du récit de Bûchner. La moindre réflexion y suffisait. 
Les rédacteurs du Livre Blanc ont préféré ne pas réfléchir : il 
était si tentant de pouvoir affirmer dans leur aperçu général 
que des francs-tireurs s'étaient déguisés eu femmes! L'enquête 
allemande ne fournit en efifet pas d'autre exemple de semblable 
travertissement. 

Dans la seconde partie de son récit, Bûchner considère les 
deux coups de feu suspects comme un signal donné à des 
francs-tireurs occupant la fabrique (2). Immédiatement, ces francs- 
tireurs commencent à tirailler. On leur riposte à coups de mi- 
trailleuses et pour s'en rendre maître on doit incendier la 
fabrique. 

C'est stupide, c'est faux. 

Stupide, parce que des francs-tireurs embusqués dans la 
fabrique et prêts à faire feu pouvaient découvrir ce qui se passait 
sur la route. Ils n'avaient que faire de guetteurs placés de façon 
telle qu'il leur était impossible de rien découvrir. 

C'est faux, car francs-tireurs et Allemands ne pouvaient voi 
siner dans cet établissement, occupé depuis longtemps par les 
Allemands, comme le reconnaissent les rédacteurs du Livre 
Blanc. Ils disent en effet dans leur " aperçu général „ : "La 
9""^ compagnie du régiment n" 178 occupa, face à l'ennemi établi 



(1) V. le récit de l'Abbé de Leffe, Chap. XHI, et la note de Mgr Heyle. 

(2) Déjà à propos des incidents de la nuit du 21 au 22 Août, nous avons 
vu les Allemands attribuer la valeur d'un signal à un coup de feu dont ils 
n'ont pas recherché l'origine. 



144 



LE SAC DE DINANT 



sur la rive gauche de la Meuse, le jardin longeant le fleuve, 
d'une villa et d'une fabrique. Ici aussi, elle essuya des coups de 
fusil. La villa et la fabrique furent, pour cette raison, évacuées. 
On fit sortir de la cave de la fabrique le propriétaire et un 
grand nombre de ses ouvriers et on les fusilla. Les femmes et 
les enfants que Ton y trouva furent conduits dans la cour du 
couvent „ (1) Or, ce massacre eut lieu vers 5 heures de l'après- 
midi. (2) La fabrique ne fut incendiée que le lendemain. 

Le lieutenant Noak ne se donne pas comme témoin occulaire 
et son rapport paraît n'être qu'une transposition du récit Bùchner. 
Il y ajoute cependant : " On suppose que les deux francs-tireurs 
" avaient voulu faire sauter le pont.... Un examen ultérieur nous 
" fit découvrir un couloir allant du pont à la fabrique. D'autres 
" francs-tireurs employèrent certainement le couloir pour se reti- 
" rer en toute sécurité dans la fabrique. „ Cet oflîcier doit savoir 
que rien de cela n'est vrai. On a visité le couloir. On ne signale 
pas y avoir découvert les traces d'un travail commencé pour 
faire sauter le pont, ni les outils propres à effectuer cette besogne. 
On a pu et du constater en revanche qu e/7tre ce couloir et la 
fabrique il n'y a aucune communication (3). 

* 

* * 

L'unique déposition du régiment n" 177 est la suivante : 

Annexe 38. Corbeny, 12 Décembre 1914. 

Otto Hermann Oswald NITZE, 34 ans, capitaine commandant 
la compagnie de mitrailleuses du régiment d'infanterie n^ 177. 

Je me trouvais, lors de notre entrée à Leffe, à plusieurs cen- 
taines de mètres en avant de ma compagnie ; soudain, des 
maisons environnantes, on fit feu sur moi. Je rejoignis immédia- 
tement la compagnie et confirmai l'ordre déjà donnée de prendre 
les maisons sous le feu. Je me rendis auprès du commandant 
du détachement, le lieutenant-colonel von Zeschau, je lui fis 
rapport sur l'attaque et reçus l'ordre de faire fouiller les maisons 



(1) Les rédacteurs du Livre Blanc éliminent du débat le document oij ils 
ont puisé ce renseignement. 

{2) Voir au chapitre suivant le récit de l'Abbé de Leîfe. 

(3) Je n'ai pas voulu produire cette affirmation en me basant uniquement 
sur ce que je connais des lieux. J'ai eu l'occasion, ici en Hollande, de me 
faire confirmer ce que je croyais savoir par un vieux Dinantais, membre du 
conseil communal et par^m de nos soldats internés, ouvrier de cette fabrique. 



LE SAC DE DINANT 



145 



et de les faire incendier si l'on y trouvait des hommes armés. 
Au cours de ces perquisitions, le lieutenant-colonel Reichel 
trouva, en ma présence, dans une maison, deux hommes de 
quarante ans environ. Ceux-ci s'étaient cachés dans une chambre 
et on trouva auprès d'eux un pistolet belge et un fusil à balle 
de vieux modèle. D'après ce que j'appris, on aurait encore 
arrêté dans cette maison un troisième homme. Les deux pre- 
miers furent fusillés immédiatement. 

Pendant que Reichel s'éloignait pour aller fouiller d'autres 
maisons, je vis que, du premier étage d'au moins deux maisons, 
on ouvrit, avec au moins huit fusils, un feu violent sur les déta- 
chements qui perquisitionnaient. 

Les tireurs se trouvaient derrière des fenêtres barricadées de 
matelas. J'ai vu le feu et entendu siffler les balles. A en juger 
d'après la détonation, c'étaient, en partie, des balles et, en partie, 
des plombs. Seul le cheval du médecin assitant Sippel fut blessé. 

L'ensemble des documents allemands représente le faubourg 
de Leffe comme pacifié à l'heure tardive ou y arrive le régiment 
d'infanterie n^ 177. Quelques coups de feu sur les collines et la 
fusillade partie de la fabrique étaient les derniers efforts des 
francs-tireurs. On avait oublié de prévenir de cette circonstance le 
commandant Nitze avant de recevoir la déposition de celui-ci. Aussi, 
voyez comme il patauge! Il savait seulement qu'il devait accuser, 
il le fait à tort et à travers. Ses chefs ne peuvent lui en faire grief. 
Quant aux rédacteurs du Livre Blanc, plus préoccupés du nombre 
des dépositions que de leur valeur, sans sourciller, ils insèrent 
dans leur enquête celle du commandant Nitze. 

Si l'on ne craignait d'être indiscret on céderait à la tenta- 
tion de poser une question à ce commandant: comment se fait-il 
que, rejoignant sa compagnie aussitôt après que l'on aurait, sui- 
vant ses dires, fait feu snr lui, il puisse confirmer l'ordre déjà 
donné d'ouvrir le feu sur les maisons ? Cet ordre avait-il donc 
été donné avant toute agression partie de ces habitations? 

* 

-* * 

Les événements qui signalèrent l'entrée à Dinant des régiments 
108 et 182 ne sont pas en relation directe avec ceux qui eurent 
pour théâtre le faubourg de Leffe. 

Ils se déroulèrent sur la route de Ciney, par où ces troupes 
pénétrèrent à Dinant, et dans la partie de la ville située entre cette 
route et la Grand'Place. 

Les "rapports,, de ces régiments ne parlent que d'une façon 
générale des attaques des francs-tireurs. Etudiés au chapitre qui 



146 



LE SAC DE DINANT 



traite du prétendu bombardement de la ville, ils ont été démon- 
trés sans valeur. 

Voyons maintenant les déclarations particulières qui font suite 
à ces rapports. 

Anlage 17. La Malmaison, 9 Décembre, 1914. 

Johann Georges SORING, 22 ans, serrurier, gefreiter, (1) 
à la 12"^^ compagnie du régiment d'infanterie, n^ 182. 

Dans la matinée du dimanche 23 Août 1914, je vis à Dinant, 
sortir du premier étage de la maison d'un pharmacien, le bras d'un 
homme; la main tenait un pistolet; avec ce pistolet il était fait 
feu sur nos soldats. Le ^r^7.ç portait, comme je l'ai vu clairement, 
un brassard de la Croix Rouge. Avec une hache j'enfonçai la 
porte fermée. Alors, sortirent des femmes, des enfants, un homme 
âgé et,, en dernier lieu, l'homme avec le brassard de la Croix 
Rouge au bras. Cet homme fut conduit devant le colonel Francke, 
tandis que les autres civils étaient retenus dans un coin de la 
maison. 

Nous nous précipitâmes ensuite vers l'église, dans laquelle des 
habitants avaient été ressemblés. De la tour de l'église, je le sais 
avec certitude, on tirait sur nous. Seuls, des habitants peuvent 
l'avoir fait, car de toute la journée, nous ne vîmes pas de 
soldats ennemis. 

Si les soldats se sont rués vers l'église, c'est avec l'intention 
d'en déloger les gens tirant de la tour. De ce que ceux-ci n'ont 
pas été découverts, (et cependant tous les coins et recoins de la 
tour ont du être minutieusement fouillés) Sôring aurait du con- 
clure, comme nous le ferons, qu'il s'était trompé, et que personne 
ne tirait du haut de la tour. 

Avant de parler de l'homme au brassard, voyons la déclaration 
du général Francke. 

Anlage 16 Au front, 28 Avril, 1915. 

Franz Samuel Ludwig FRANCKE, 51 ans, général-major et 
commandant du régiment d'infanterie, n" 182. 

Je confirme qu'à Dinant, un caporal, (gefreiter) et deux hommes 
de la 12'"^' compagnie amenèrent devant moi un civil qui portait 
un brassard de la Croix Rouge. Les hommes m'assurèrent qu'ils 
avaient vu, à la fenêtre du premier étage d'une maison distante 
de moi d'environ trente pas, surgir d'entre les volets un bras 



(1) Le grade de "gefreiter,, correspond à peu près à celui de caporal. 



LE SAC DE DINANT 



147 



entouré d'un brassard blanc, qui, avec une arme à feu, avait 
tiré dans la rue remplie de troupes. Plusieurs soldats morts et 
blessés gisaient, en effet, dans la rue ; ils n'avaient pu être atteints 
que des maisons ou au travers des habitations situées du côté 
du fleuve. Les soldats déclarèrent qu'ils s'étaient introduits de force 
dans la maison et en avaient fait sortir les habitants, parmi 
lesquels, en dernier lieu, cet homme. 

Sans que je lui demande rien, l'homme me déclara d'abord, 
en un allemand difficilement compréhensible, qu'il était médecin. 
Après que lui je lui eus adressé la parole en français il me 
le répéta dans cette langue, ajoutant qu'il avait protégé les fem- 
mes qui se trouvaient dans les maisons et qu'il n'avait pas tiré 
sur les soldats. Là-dessus je lui ordonnai de panser immédiate- 
ment un des blessés qui gisaient dans la rue. Il me répondit 
qu'il ne possédait pas de pansement. Je lui dis d'aller chercher 
des pansements à la pharmacie située juste derrière moi et m'é- 
tonnais déjà, de ce que, s'il était réellement médecin, il n'eiàt 
pas songé à ce moyen si simple de se tirer d'affaire. Très 
occupé et ne pouvant observer moi-même cet homme plus 
longtemps, je chargeai un caporal et un soldat d'accompagner 
le prétendu médecin et de le surveiller. Quelque temps après, 
le caporal vint me rapporter, qu'au moment d'entrer avec lui 
dans le corridor de la pharmacie, le médecin avait tout d*un 
coup couru dans la partie arrière de la maison et non dans le 
magasin de la pharmacie situé à la rue. Sur quoi, ils l'avaient 
tiré hors de la maison et fusillé. 

Dans une rue parallèle à la Meuse les balles de l'infanterie 
française^ ne pouvaient atteindre les Allemands. Cela est évident. 
Il est évident aussi que des hommes pouvaient être tués ou 
blessés par les balles de shrapnels éclatant au-dessus d'eux. 
Cela explique, sans qu'il soit nécessaire d'incriminer les habi- 
tants la présence de morts et de blessés gisant dans la rue. 

Qu'en pense le général Francke? 

Oii aurait-on déniché le franc-tireur au brassard? D'après le 
général Francke ce serait dans une maison située à environ 
trente pas derrière lui. Si l'on en croit Sôring il l'aurait capturé 
dans une pharmacie et celle-ci se trouvait juste derrière le géné- 
ral; c'est celui-ci qui nous l'apprend. Existe-t-il donc dêux Véri- 
tés? Les particularités révélées par Sôring à propos de cet 
homme n'ont pas une apparence de sincérité bien convaincante: 
un brassard porté au bras droit, (celui qui tenait le revolver,) ce 
bras passé, pour tirer, dans l'entrebâillement des volets, jusque 
bien au-delà du coude et exhibant ainsi le brassard ! Les choses 
ne se passent pas ainsi dans la réalité. 

Observons que le général Francke ne trouve rien à redire à 
1 exécution sommaire à laquelle le caporal et le soldat ont procédé. 



148 



LE SAC DE DINANT 



Anlage 18. 



La Malmaison, 9 Décembre 1914. 



Karl Hermann EINAX, 28 ans, tonnelier, gefreiter (caporal) 
à la 11^^ compagnie du régiment d'infanterie n^ 182. 

Le Dimanche 23 Août, vers deux heures de l'après-midi 
quand nous entrâmes à Dînant on tira sur nous. On constata 
que les coups de feu provenaient de l'autre rive de la Meuse. 
Nous pénétrâmes dans les maisons et les fouillâmes. Je vis que 
d'une maison dans laquelle des camarades avaient pénétré un 
vieillard a cheveux gris et hérissés sortit et tira sur nous. Le 
major Lommatsch qui avait été blessé grièvement est mort, 
l'après-midi, de sa blessure. 

Sur interrogation, le témoin déclare : 

J'ai encore vu clairement que des lucarnes du toit d'une mai- 
son de la rue principale sortaient huit canons de fusils qui 
tiraient sur nous. On tira aussi sur nous de la tour de Véglise 
et de caves. Tous ces tireurs ne pouvaient être que des habitants. 
Je me rappelle encore avec précision, que d'une maison d'où 
l'on avait tiré, huit hommes furent extraits, parmi lesquels le curé 
qui portait un brassard de la Croix Rouge. Notre capitaine, le 
baron von Gregory, pénétra lui-même dans la maison d'où le 
curé fut extrait. Le capitaine se trouve maintenant à Freiberg. 

Huit fusils dans une maison, huit hommes dans une autre, 
c'est beaucoup de part et d'autre. Mais, par un procédé peu 
propice à éviter des exagérations et des inventions, on insistait 
auprès du témoin qui avait eu la maladresse de déclarer que 
les coups de feu tirés sur les Allemands provenaient de l'autre 
rive de la Meuse. Il fallait bien qu'il dise quelque chose de plus. 
Il en a mis trop. 

Ce vieillard, qui, expulsé de chez lui, arrive dans la rue et 
fait feu, est vraiment bien extraordinaire. 

On cherche en vain dans le Livre Blanc le témoignage du 
capitaine von Gregory. 



Hermann Walter SCHMIEDER, gefreiter (caporal) à la 10 '^'^ 
compagnie du régiment de fusiliers n^^ 108. 

Sur la route de Sorinnes-Dinant, dans la partie de la ville de 
Binant qui se trouve des deux côtés de la route, se produisit 
l'incident suivant : j'ai vu que du premier étage d'une maison 
à front de rue, des coups de pistolets fureut tirés par deux civils 



Anlage 13. 



Petit bois, près de la Ville aux Bois, 
5 Février 1915. 



LE SAC DE DINANT 149 

de sexe masculin, sur le major Lommatsch, un con:imandant de 
bataillon du 16"^^ régiment d'infanterie n° 182. Le major Lommatsch 
s'effondra immédiatement. 

Qui est coupable? les deux civils de sexe m.asculin, le vieillard 
à cheveux gris dont parle Einax (Anl. 18) ou les Français au 
feu de qui le major Lommatsch était exposé sur cette route ? 

Anlage 14. Petit bois au Sud-Ouest de la Ville aux Bois, 

le 5 Février 1215. 

1. Max Bruno HORN, 22 ans, ouvrier mécanicien, gefreiter 
(caporal) au régiment de fusiliers n^ 108, 12™® compagnie. 

L'après-midi du 23 Aoiit, une section d'artillerie de campagne 
était en position à proximité de la tour d'eau près du fort de 
Dinant. Soudain les artilleurs demandèrent du secours à l'infan- 
terie. Un détachement dont je faisais partie se rendit auprès 
d'eux. Les artilleurs faisaient feu de leurs pistolets sur une 
huitaine de civils armés de fusils. Lorsque les civils nous aper- 
çurent ils s'enfuirent le long de la pente vers Dinant. Je n'ai 
pas vu que les militaires allemands aient commis des cruautés 
envers les civils de Dinant. 

2. Johannes Walter MATTHES, 28 ans, boucher, gefreiter 
(caporal) à la 12^^ compagnie du régiment de fusilier n^ 108. 

Je confirme, dans tout son contenu, le témoignage du caporal 
Horn et n'ai rien a ajouter. 

L'audace est grande de ces huits civils attaquant toute une 
section d'artillerie, mais plus grande encore leur folie de s'enfuir 
vers Dinant pour s'y rejeter dans la gueule du loup, alors que, 
de l'endroit ou ils se trouvaient, s'ouvrait tout large devant eux 
le plateau d'Herbuchenne. 

Anlage 15. Petit bois au Sud-Ouest de la Ville aux Bois, 

le 5 Février 1915. 

Arthur Hugo KORNER, 21 ans, verrier, soldat à la 11"^® com- 
pagnie du régiment de fusiliers n^ 108. 

J'appartenais à une patrouille de douze hommes commandée 
par les sous-lieutenants Causer et Berger; elle avait pour mission 
d'arrêter, à Dinant, tous les civils faisant usage d'armes contre 
les Allemands. Nous observâmes d'un bâtiment en construction 
que des civils tiraient sur nous d'une maison. Nous cernâmes 



ISO 



cette maison et, y pénétrant, nous y arrêtâmes dix civils, de 
sexe masculin. Tous avaient des armes à feu, mais pas d'insignes 
militaires. Deux d'entre eux étaient des jeunes gens de 18 ans 
environ. Un autre était un homme d'âge, à cheveux blancs. Je 
ne sais rien de cruautés qui auraient été commises par des 
soldats allemands sur les habitants. 

Ce soldat ment au sujet des instructions données à la pa- 
trouille : emprisonner les habitants saisis les armes à la main. 
Assez de témoignages disent que les ordres étaient, en ce cas, 
de fusiller immédiatement. Il n'y a pas à s'occuper de la dépo- 
sition d'un homme pris en délit de mensonge aussi flagrant. 

* 

Les tueries de Leffe furent effroyables. 
L'enquête allemande est impuissante à les justifier. 
Les victimes peuvent dormir en paix. Leur mémoire ne sera 
pas atteinte par les calomnies des bourreaux. 



LE bACj DK DINANT 



ISi 



CHAPITRE XIII 
Récit d'un Religieux Français 

J'ai pris comme règle de baser la présente étude sur les pièces 
de l'enquête allemande elle-même. 

A cette règle je veux faire exception pour le récit que l'on 
va lire, non seulement parce qu'il n'a encore été publié nulle 
part, mais aussi à cause de l'intérêt qu'il présente. 

Il émane du R'"^ Abbé des Prémontrés à Leffe. 

Ce n'est ni de lui, ni d'un de ses religieux, que je le tiens. 
Ils seront vraisemblablement fort étonnés quand ils apprendront 
que cette pièce, dont je puis garantir l'authenticité, est arrivée 
entre mes mains. 

Note sur Leffe et Dînant 

Un rapport complet sur les tristes événements qui se sont 
déroulés à Dînant, à la fin du mois d'Août 1914 ne pourrait se 
faire qu'à la suite d'une enquête minutieuse auprès des person- 
nes qui en ont été les témoins directs. 

Chacune raconterait ce qu'elle a vu, ce qu'elle a souffert elle 
même, dans son propre foyer ou dans la famille de ses proches. 
Presque toutes les familles ont eu leur part de souffrances et 
de deuils, quelques unes comptent jusqu'à dix personnes fusillées. 

Les faits rapportés ici concernent spécialement la paroisse de 
Lefïe. Ceux qui dépassent ses limites ne sont signalés que 
pour compléter ou éclairer le récit. Lefïe est une des trois parois- 
ses de Dinant. Elle comptait au 22 Août, à peu près 13 à 1.400 
habitants. Lefïe est une banlieue de Dinant, en aval de la Meuse, 
rive droite du fleuve. 

Dinant fut le théâtre d'un combat, le 15 Août. Les Allemands 
furent repoussés par les Français. Dans la nuit du 21 au 22 
les Allemands descendirent, à la faveur des ténèbres, par la rue 
St- Jacques et incendièrent une quinzaine de maisons, tuèrent et 
blessèrent plusieurs personnes surprises dans leurs demeures ou 
fuyant l'incendie. 

Le dimanche 23 Août, l'attaque des bords de la Meuse fut 
générale et simultanée sur une longueur de 30 kilomètres à peu 
près. 

Dinant fut envahie de tous côtés à la fois, vers 6 1/2 heures 
du matin. Le massacre des civils commença aussitôt et fut pour- 
suivi pendant 48 heures avec une méthode qui prouve la prémé- 



152 



LE SAC DE IDÏI^ANT 



ditation calculée et, d'ailleurs, avouée. Le sort de Dînant était 
décidé d'avance. En voici la preuve: le colonel du 179'"^ saxon 
avait dit deux jours avant à M. le Curé de... (1) qu'il ne resterait 
pas pierre sur pierre de la ville. 

Les officiers logeant dans les villages de Lisogne, Durnal, 
Loyers et Awagne avaient averti leurs hôtes que tous les hom- 
mes de Dinant seraient fusillés. 

Le 23, pendant la bataille, un soldat plus humain, prit sous 
sa garde un groupe de 20 femmes, les conduisit lui-même au 
delà du Rochèr Bayard et leur dit : Fuyez loin, loin parce que 
Dinant est à feu et à sang 1 

Aux survivants, qui se lamentaient sur les ruines de leurs 
maisons ou sur la mort de leurs parents plusieurs, officiers ont 
répété, après le 24, " Ne vous plaignez pas ! nous n'avons pas 
fait le quart de ce qui nous avait été commandé ! „ 

Dès 6 heures du matin, le quartier des Fonds de Leffe avait 
été envahi par les soldats. Ils commencèrent par arracher de 
leurs maisons les familles Jaquet, Verhulst, Grandjean, Mijotte, 
etc.. Ils accusaient les hommes d'avoir tiré sur leurs troupes — 
ce qui était absolument faux. Ils les amenèrent jusqu'à la 
scierie Ravet et les fusillèrent sans jugement, devant leurs fem- 
mes et leurs enfants terrorisés. La famille Nepper perdit là 6 
hommes dont un fils de 16 ans à peine. 

A mesure que les soldats avançaient dans la rue, ils brisèrent 
les portes et les fenêtres à coups de hache, tiraient à bout por- 
tant sur les hommes, les tuaient devant leurs femmes et leurs 
enfants malgré les cris, les larmes et les supplications de la 
famille. Plusieurs hommes des Fonds de Leffe essayèrent de fuir 
par la rue ou les jardins et furent fusillés pendant leur fuite. Le 
mardi, 25, on put en compter une dizaine qui gisaient, morts, 
dans la rue. Quelques uns, 5 à 6, réussirent à se cacher soit 
dans les buissons du ruisseau, soit dans l'eau et passèrent plu- 
sieurs jours, blottis dans leurs cachettes, sans aucune nourriture. 
L'eau du ruisseau soutint seule leurs forces épuisées. 

Pendant que les hommes étaient pourchassés et fusillés, les 
femmes et les enfants des Fonds de Leffe étaient poussés vers 
l'enclos Mijotte-Ravet, vers celui de Laprée, obligés de tenir les 
bras levés, bousculés et frappés lorsqu'ils ne marchaient pas assez 
vite, au gré des soldats. 

Mlle. Mandoux a vu uri officier saisir par les cheveux une 
jeune fille dont le père venait d'être fusillé sous ses yeux et la 
pousser brutalement vers l'Abbaye. 

Un autre soldat saisit à bras le corps M"^^ Charlier et la jeta si vio- 
lemment en bas de l'escalier, dans la rue, qu'elle eut une sérieuse 
luxation des poignets. Elle avait voulu secourir sa belle-mère 

(1) On comprendra facilement pourquoi je supprime le nom de la localité 
où ce prêtre exerce son ministère. 



LE SAC DE DINÂNl 



153 



Qui venait de tomber mortellement atteinte d'un coup de feu à 
bout portant, puis relever sa fille de dix-sept ans frappée elle- 
même d'une balle à la jà'mbe droite. La mère et la fille sépa- » 
rées pendant plusieurs heures d'angoisse se retrouvèrent à l'am- 
bulance de l'Abbaye. La fille est estropiée pour la vie. Le grand- 
père et le père furent tués le 24 au soir devant l'Abbaye, lais- 
sant quatre orphelins. 

Le cas de la famille Fondair, des Fonds de Leffe, est particu- 
lièrement atroce. Elle était composée du père de la mère et 
de cinq enfants. La mère allait donner le jour à un sixième 
quelques semaines après. Les soldats poussèrent toute la famille 
dans le ruisseau après avoir fusillé le père et les deux fils. La 
petite fille de trois ans avait été arrachée des bras de son père 
par un soldat qui la jeta à l'eau. La mère parvint à la retirer 
au moment où elle se noyait, et, à force de supplications, elle 
put sortir elle-même du ruisseau mais pour être entraînée jus- 
qu'à l'Abbaye avec les deux jeunes enfants qui lui restaient. 
La jeune fille, en effet, en voulant fuir, reçut une balle mortelle. 
On a trouvé son cadavre mutilé dans la cave de sa maison 
brûlée. La pauvre enfant avait dix-sept ans. 

Dans ce même quartier, la famille Godinne perdit dix de ses 
membres. Le plus jeune des fils n'avait que seize ans. Epargné 
d'abord, grâce à l'intervention d'un ofiîcier blessé, il fut arraché 
des bras de sa mère par un autre chef et conduit à la fusillade, 
au mur de Ravet. Sa mère l'encourageait: " Courage, mon fils, 
confiez-vous à Dieu ! nous nous retrouverons au ciel ! I ! „ et lui 
se tournant une dernière fois vers sa mère, lui cria: " Oui, ma- 
man, au revoir, au ciel 1 „ Il tomba, foudroyé par une balle, près 
des corps de son père de son frère et de ses autres parents. 

C'est là encore qu'un pauvre aveugle fut fusillé. Il se nom- 
mait Pirt (1). Son fils, déjà blessé le 15 Août, fut tué à côté 
de son père. Ce coin de Leffe compta nouante victimes, et dans 
ce nombre il eut plusieurs adolescents de seize ans à peine. A 
l'enclos Lâprée, les femmes, veuves déjà et mères d'orphelins, 
furent entassées dans des locaux trop étroits où, serrées les unes 
contre les autres, elles durent rester debout pendant qua- 
rant-huit heures. A chaque instant des soldats venaient les ter- 
roriser en leur annonçant qu'on allait les fusiller comme les 
hommes, les brûler vives sur place. Au soir, on les ligotte les 
mains derrière le dos et les enfants eux-mêm.es furent liés au 
bras de leurs mères. 



(1) Ce nom ne figure pas parmi ceux qu'a publiés la Commission belge 
d'Enquête. 

Peut être est- il mal orthographié ici et faut-il lire Piret. Deux victimes de ce 
nom qui figurent dans la liste des morts jointe au rapport de la Commission 
d'Enquête. 

Peut être aussi s'agit-il d'un nom omis dans cette liste qui n'est pas complète. 
Des observations semblables s'appliquent à d'autres noms cités dans ce 
récit. La copie que j'en possède est défectueuse. 



iS4 



Lë sac dé biNA^if 



Vers îes sept heures du matin, les soldats arrivèrent sur là 
place de l'Abbaye et furent plus exposés au feu des Français 
postés sur les hauteurs de la rive gauche. 

La fusillade sembla les rendre plus furieux. Toutes les maisons 
furent ouvertes à coups de hache. Les victimes se multiplièrent 
rapidement dans la rue. L'ouvrier Hennion fut tué sous les yeux 
de sa vieille mère, âgée de 82 ans. Pendant ce temps, la rue du 
Moulin et la rue Longue étaient envahies à leur tour. Dans la 
première maison, M. Poncelet, industriel, fut tué à bout portant, 
d'un coup de revolver, par un officier. Se voyant visé, il avait 
dit : " Vous n'allez pas, j'espère, tuer un père de famille de sept 
enfants?,, Il fut abattu de suite à l'endroit du salon, aux pieds de 
sa femme et sous les yeux de ses sept enfants. L'ainé avait 
onze ans, et le plus jeune, un an et demi. Madame Poncelet fut 
jetée dehors, traînant avec elle tous ses enfants, sauf une fillette, 
ramenée 24 heures après, à l'Abbaye. 

Lorsque, cinq jours après, madame Poncelet sortit de l'Abbaye 
où elle était prisonnière et rentra chez elle, le corps de son mari 
gisait encore à la même place. Les soldats après avoir comme 
partout, saccagé et brisé tous les meubles, avaient bu et avaient 
fait de la musique au piano, près du cadavre. Les traces de 
l'orgie ne permettaient pas d'en douter. 

Dans cette même rue, deux autres hommes furent ainsi tués. 
L'un d'eux, M. Naus, chef mécanicien de 4^usine, fut fusillé devant 
sa femme. A son retour de l'Abbaye, celle-ci trouva le corps de 
son mari coupé en deux. Les autres hommes, une quarantaine, 
furent amenés avec leurs familles, les bras levés jusqu'à l'Abbaye. 
Tous les habitants du quartier furent ainsi jetés hors de leurs 
maisons, conduits dans le cloître qui, vers 9 heures, abritait déjà 
près de 300 personnes affolées. Elles arrivaient par groupes, les 
bras levés, poussées par les soldats, avec les malades soutenus 
ou portés. Des femmes blessées, des mères avec leurs nourrissons, 
d'autres traînant ou portant leurs enfants, arrivaient en criant, 
les yeux égarés, grandis par l'efïroi, les cheveux en désordre, 
souvent â peine vêtues, se lamentant ou hébétées par la terreur. 
Ces scènes se renouvelaient à chaque instant. 

C'était dimanche. Monsieur le curé était aumônier à l'armée. Le 
Père Joseph, vicaire, n'avait pas dit la première messe à la paroisse. 
Il la dit à l'Abbaye, vers 9 heures. Tous les prisonniers y assis- 
tèrent. La mitraille et la canonnade faisaient rage au-dessus du 
monastère; on priait avec ferveur. Presque tous les hommes qui 
allaient mourir une heure après, communièrent, grâce à une 
henreuse inspiration du P. Joseph. Il leur dit (sans peut-être 
croire parler si juste) que la mort était menaçante et qu'en pareil 
danger la communion en viatique pouvait leur être accordée. 
Hélas ! la mort était à la porte de l'Abbaye et attendait ses victimes ! 

Un officier vint, en effet, dans le cloître et donna l'ordre de 
rassembler tous les hommes. Les religieux, persuadés qu'il s'agissait 
d'un appel, d'un contrôle quelconque ou d'avis à recevoir, recher- 



LK SAO DE DiNANf 



iss 



chèrent tous les hommes dispersés dans la maison et les engagèrent 
à se grouper près de l'officier. Plusieurs demandèrent avec anxiété 
ce qu'on allait faire d'eux. L'officier tenait son revolver de la 
main gauche. Il était entouré de soldats, bayonnette au canon. 
Il demanda si tous les hommes étaient bien là. On lui répondit 
qu'on les avait tous recherchés. 

Il dit, alors: "Levez les bras! n'ayez pas peur! on ne vous 
fera pas de mal ! Sortez! „ Tous les hommes défilèrent en masse 
devant lui. Il sortit le dernier en fermant la porte. Une minute 
se passe, le temps de faire 25 ou 30 pas. Un cri d'effroi s'élève, 
domine le bruit de la rue. Il est poussé par ces 45 hommes, et, 
en même temps, des coups de fusils retentissent en feu de peloton, 
simultanés. C'est fait. Tous ces hommes sont tués, sur la place 
de l'Abbaye, en face du mur blanc de la maison Servais. 

Le P. Prieur, comprenant ce qui vient de se passer, regarde 
par une fenêtre et voit tous ces hommes étendus, morts, la face 
contre terre, les bras en avant, pèle-mèle, les uns sur les autres. 
Tous avaient été frappés par derrière, à la hauteur de la poitrine 
ou à la tête. On peut voir encore après neuf mois, des traces de 
sang et de matière cérébrale sur le mur Servais. 

Pendant toute la journée des groupes de 2, 3, 5 hommes 
furent amenés là, sur cette place, à mesure qu'on les découvrait 
dans les caves, les greniers et autres cachettes. Ils étaient fusillés 
sur les autres morts. Ainsi moururent Rifflard, Mandaux, Fondar, 
Lissoir âgé de 70 ans, Piette âgé de 75 ans, que sa femme vit 
fusiller. Ce dernier comptait déjà 6 de ses enfants et parents 
parmi les morts. 

Les tueries dans les maisons continuaient cependant. Devant 
le collège, près du gazomètre, les soldats pénètrent chez Lion- 
Lepas. La femme vient au devant. Elle tombe blessée grave- 
ment au poumon. Le mari tombe à son tour mortellement atteint. 
La vieille mère veut les secourir. Elle est tuée. Le grand-père 
malade était dans un fauteuil à la cave. Il est fusillé sur place. 
Le plus jeune fils, couché sur un matelas, est protégé par le corps 
de ses parents qui ont pu se traîner jusqu'à lui. Il échappa ainsi 
à la mort bien que les soldats aient encore tiré dans le tas. 
Seul, le siège sur lequel la mère s'appuyait fut atteint et brisé. 

Vers 5 heures du soir, arrive, devant l'Abbaye, un groupe 
nombreux de femmes, d'enfants et d'hommes, près de 80 en 
tout. En tête marchent M. Himmer, directeur de la fabrique et 
sa fille qui porte un drapeau blanc: un mouchoir au bout d'un 
bâton. M. Himmer directeur de la fabrique et vice consul de 
l'Argentine est au premier rang. Son petit-fils André, enfant de 
11 ans, le tient par la main. Les hommes sont tous des em- 
ployés de la fabrique. Ils s'y étaient réfugiés et y avaient passé 
la nuit et la journée. Ils durent sortir, vers 5 heures et furent 
amenés par les soldats vers l'Abbaye, tous ensemble. M. Him- 
mer a fait connaître ses titres, offert de l'argent et supplié l'offi- 
cier d'épargner la vie de ces pauvres gens. Rien n'y fait. L'offi- 



156 



LE SAC DE DINANT 



cier aurait dit, suivant le témoignante de la dame B. . . , . ; 
"Ce n'est pas de l'argent qu'il nous faut, c'est du sang!,, 

Quand le cortège arrive devant l'Abbaye, les femmes sont 
poussées dans le cloître et. les hommes, sur la gauche, près du 
monceau de cadavres. Ils poussent des cris de terreur et sont 
aussitôt fusillés à bout portant. 

Une des dernières victimes de la journée fut M. Octave 
Prignon, receveur municipal. Très pieux, il amenait tous les 
jours ses deux jeunes enfants devant la Vierge du portail de 
l'Abbaye et leur faisait réciter un AVE MARIA. Et c'est devant 
cette Vierge qu'il reçut la balle mortelle, à genoux, les yeux et 
les bras levés vers la Sainte image î 

Le jour baisse. Les femmes de tous ces hommes fusillés dans 
la journée ignorent presque toutes le sort de leur mari. Elles 
vivent dans une angoisse d'autant plus cruelle qu'elles apprennent 
par des compagnes qui, elles, ont vu tomber leurs époux sous 
les balles, tout ce qu'elles avaient à redouter pour les leurs. 

Leurs pensées flottaient douloureusement entre la crainte et 
l'espérance. La nuit fut pour elles une longue agonie. 

C'est dans cet état d'âme que, le matin du 24, un officier leur 
donna l'ordre, sous menace d'être fusillées, de crier dans la 
cour: "Vive l'Allemagne! „ 

Un autre les fit mettre à genoux pour crier : Vive le Kaiser! 

La peur pour elle-mêmes et peut-être l'espoir de sauver leurs 
maris absents les fit obéir! et l'on entendit ce cri de vie et de 
triomphe à côté de plus de 100 cadavres! 

Un autre chef, officier de chasseurs saxons, impatienté par 
les cris des enfants, pleurant de peur et de faim, s'écrie dans 
l'atrium du réfectoire : " Si j'entends encore pleurer ces enfants, 
je tire sur vous toutes, dans le tas ! „ 

La nuit n'avait pas arrêté les meurtres. Eclairés par des 
lampes électriques et aidés de chiens dressés, les soldats avaient 
fouillé tous les recoins des maisons, les buissons de la mon- 
tagne, traqué tous les survivants. Les hommes trouvés étaient 
impitoyablement fusillés, ou sur place ou par groupes, devant 
l'Abbaye et ailleurs. Les femmes et les enfants étaient conduits 
au couvent ou à l'église de Leffe. 

On tire dans les caves, par des soupiraux. Plusieurs personnes 
furent ainsi tuées dans la rue St Pierre et devant Bouvignes. 

Ainsi moururent Fièvet, vieillard perclus, marchant avec des 
béquilles, Alexandre Pirson. Dans les caves de M. Monin- 
Shequet une quarantaine d'hommes furent tués de cette manière. 
Un d'eux était simplement évanoui. Les soldats le ranimèrent 
et le fusillèrent ensuite. 

L'incendie avait été allumé dès 8 h. du matin, un peu par- 
tout dans la ville. Pendant la nuit de dimanche à lundi, les 
flammes facilitaient de leurs sinistres lueurs, la poursuite de ce 
qui restait d'habitants. 



LE SAC DE DINANT 



157 



Ceux qui dans cette journée et dans cette nuit ont échappé 
au massacre doivent leur salut à une protection divine d'abord, 
puis aussi aux soins qu'ils ont mis à se serrer dans des cachettes 
profondes. Le salut de quelques-uns a été attribué à l'humanité 
de quelques soldats isolés qui répugnaient à exécuter des ordres 
barbares. Ces soldats firent fuir ou cacher certaines personnes. 
On en cite même un qui, aux Rivages, monta la garde devant 
une porte pour préserver un vieillard et le sauver de la mort. 
Ces faits méritent d*être signalés, mais ils démontrent une fois 
de plus que l'ordre de fusiller tous les hommes avait été vrai- 
ment donné. 

A Leffe, la fusillade des civils prit fin, le lundi soir, vers 
4 heures. Les dernières victimes furent tuées dans le jardin de 
M. l'avocat Adam. Le chiffre total à Leffe s'élève à 255. L'in- 
cendie dura jusqu'au jeudi et le pillage commencé le dimanche 
matin, fut sans fin. Le clergé et les communautés ont également 
souffert du feu. Ont été brûlés: la collégiale, les églises St Pierre 
et St Nicolas, le grand collège de Bellevue, les couvents de Notre- 
Dame et de la Nativité. Celui des Dominicaines est criblé d'obus 
et la chapelle est en ruines. 

Dans tout le diocèse de Namur, le clergé et les communautés 
ont eu plus ou moins à souffrir pendant ces terribles journées. 
Ceux de Dînant ont eu une part de choix. En voici la raison. 
Elle fut donnée par le capitaine allemand qui, le dimanche 
soir, arrêta sur la hauteur, un groupe de professeurs de Bellevue 
et quelques religieuses employées au collège (1). 

Le professeur d'Allemand, M. l'abbé Hames, demanda à cet 
officier pourquoi l'armée traitait ainsi le clergé. " C'est très sim- 
ple, dit l'officier. Le peuple belge est profondément catholique. 
Les prêtres ont tout pouvoir sur lui. Tout ce que fait le peuple 
est donc imputable au clergé. Or, le peuple nous résiste, il tire 
sur nous, c'est donc le clergé qui est responsable et c'est lui que 
nous devons châtier. „ 

M. l'abbé eut beau combattre ce raisonnement; protester 
contre les faits allégués. Il n'arriva pas à convaincre l'officier et 
il fut conduit en prison avec ses confrères et les religieuses. 
C'était presque une faveur, puisque tant d'autres prêtres furent 
fusillés parce qu'ils étaient prêtres et responsables par là-même 
de la " résistance nationale ! „ 

A ce jour, le 14 mai 1915, la même mentalité règne dans 
l'armée occupante. Ces jours derniers, M. le curé d'Hastière a 
été cité. On lui a dit qu'il était logiquement responsable d'une 
bagarre entre civils et soldats arrivée dans le pays. 

L'Abbaye' de Leffe a eu sa large part d'épreuves. Menacée à 
plusieurs reprises d'être incendiée, elle fut cependant épargnée, 
d'abord par suite du versement d'une forte rançon, puis et sur- 



(1) Elles y étaient chargées du soin de la lingerie et de l infirmerie. 



158 



LE SAC DE DINANT 



tout parce qu'elle servit de prison pour une grande partie de la 
population de Dinant. On estime à plus de 1500 les personnes 
qui y furent internées du dimanche au jeudi. 

Toutes les religieuses de la ville, près de 80, chassées de leurs 
maisons par le feu et les soldats, vinrent grossir le nombre des 
prisonniers et partager les terreurs, les dangers et les privations 
de ces malheureuses. La chapelle servit de prison pour les 
hommes après la cessation des fusillades. 

Toutes les provisions étaient épuisées depuis le dimanche 
matin. Les prisonniers arrachaient ce qui restait de légumes au 
jardin et les mangèrent crus. Les enfants criaient la faim et on 
ne trouvait rien à leur donner. Les religieux de l'Abbaye furent 
les témoins attristés et impuissants de toutes ces détresses, pen- 
dant 24 heures seulement. Le calvaire avait déjà commencé 
pour eux. Voici les faits. 

Le dimanche après l'exécution du premier groupe d'hommes, 
pendant que la cour était occupée par des soldats, un enfant de 
13 à 14 ans, portant le costume de boy-scout allemand, arrive 
de dehors et crie : " On tire des fenêtres de l'Abbaye sur les 
soldats î ! ! „ C'était un ignoble mensonge. Tout le monde était 
blotti dans les caves, car la mitraille se croisait au dessus de la 
maison. 

Mais il fallait, ici comme tout le long de la route, un prétexte 
pour justifier les moyens de terrorisation. Le prétexte a été 
partout le même : on a tiré, vous avez tiré ! vous serez fusillés ! I 

L'affirmation du boy-scout a suffi pour exciter la colère des" 
officiers et des soldats. Les protestations du R"^^ Père Abbé et 
de tous les religieux n'avaient, devant le mensonge d'un enfant, 
qui récitait une leçon apprise et répétée depuis 15 jours, aucune 
valeur. A partir de ce moment, l'Abbaye fut considérée comme 
un repaire de francs-tireurs. 

Vous serez tous fusillés ! ce fut la menace habituelle, mais au 
auparavant il faut être dépouillés. 

. Vers midi, un officier du 178^ saxon se présente au R*"^ Abbé 
et lui dit : " Vous allez verser soixante mille francs pour avoir 
tiré sur nos troupes. Si dans 2 heures la somme n'est pas ver- 
sée le feu sera mis à votre maison.,, Le R'"^ proteste en vain de 
l'innocence de tous. L'officier maintient ses dires et ses exigences. 
Le R^°^ supplie alors et demande au moins la réduction d'une 
pareille somme, impossible à trouver, soit dans la maison, soit 
au dehors. L'officier consent enfin à en référer au chef qui l'a 
envoyé. Il revient au bout d'un moment et annonce qu'on se 
contentera de 15.000 francs, qu'il reviendra à trois heures pré- 
cises et que, faute de versement, l'incendie de la rhaison aurait 
lieu de suite. Il fallait bien se résigner devant ces menaces. Les 
femmes prisonnières furent mises au courant de la situation 
menaçante pour tous. Elle se cotisèrent pour arriver à parfaire 
la somme que la caisse de l'Abbaye était incapable de fournir. 
On arriva péniblement à réunir ces 15.000 francs. • 



LE SAC DE DINANT 



159 



A l'heure dite, l'officier revient chez le R""^. Il est accompagné 
cette fois de gardes, bayonnette au canon, d'autres chefs, revolver 
au poing. Lui-même braque son revolver sur le R}^^ puis le 
dépose sur le bureau, à sa portée, se dégante et compte, pièce 
par pièce les 15.000 francs étalés sur la table. Le chef met le 
tout dans ses poches, tout en protestant qu'il ne veut pas accepter 
d'argent ecclésiastique — c'est son terme — . Le lui fait 

observer que tout cet argent est vraiment et uniquement ecclé- 
siastique. L'officier ne répond pas. Il donne un reçu en allemand, 
écrit d'avance, et s'en va, revolver en main. On pouvait, semble- 
t-il, croire que cette dure rançon écarterait toute nouvelle vexa- 
tion. L'offi-cier l'avait fait espérer. 

La nuit vint, éclairée par les flammes des incendies. Le jour 
parut pour voir continuer les meurtres, les pillages, le feu, etc., 
comme il a été dit plus, haut. Cette journée devait nous apporter 
de plus lourdes épreuves. 

Vers les 9 heures un groupe de nouveaux soldats fait irruption 
dans le cloître. Ce sont des chasseurs saxons. L'officier qui les 
commande aborde le R'"^, braque sur lui son revolver et lui 
annonce qu'il est prisonnier. Il prétend que la maison est un 
refuge de francs-tireurs, qu'il va perquisitionner partout et que 
si on trouve un civil ou une arme quelconque, nous serons tous 
fusillés. 

Aussitôt les soldats, armés de haches se répandent de la cave 
au grenier, hachent les portes, brisent les armoires, bouleversent 
tous les meubles et fouillent même à coups de bayonnettes la 
paillasse d'un religieux paralysé par un rhumatisme et déjà 
atteint d'une hydropisie qui amena la mort, trois mois après. 

Ils finirent par trouver, dans une table de nuit, un vieux pis- 
tolet rongé par la rouille. Personne dans la maison ne connais- 
sait la présence de cette arme. Elle se trouvait là depuis au 
moins 10 ans et ne pouvait servir à rien. A la sacristie, ils 
découvrirent la hallebarde du suisse. Le crime était prouvé — 
on avait tiré, on avait tué des soldats avec ces armes. 

Une preuve plus grave encore de la culpabilité des religieux 
fut découverte au grenier. Là, sous un amas de ferrailles et 
d'ustensiles hors d'usage, gisait une vieille lampe formée de 
l'enveloppe d'un obus de 1870. Elle portait encore le bac pour 
la mèche à huile, mais surtout une couche de peinture aux trois 
couleurs françaises, à peine visibles. 

Plus encore que la hallebarde et le pistolet, cette lampe devint 
un corps de délit qui méritait la mort Au grenier même, le 
P. Prieur fut mis en joue par ceux qui avaient trouvé la lampe. 
A un signal donné par l'officier, tous les religieux furent amenés 
dans le préau. Les soldats furent disposés, en face, à 20 mètres, 
sur deux lignes, le fusil en arrêt. 

Notre dernière heure semblait arrivée. On se donna mutuel- 
lement l'absolution et l'accolade d'adieu. On s'encourageait au 
sacrifice. L'attente dura bien un quart d'heure. Autour de nous 



160 



LE SAC DE DINANT 



les prisonnières se lamentaient et pleuraient sur notre sort. 
Pendant ce temps des officiers semblaient se consulter entr'eux. 

Un ordre bref est donné aux soldats qui nous font face. Ils 
se mettent en marche vers la porte d'entrée et on nous ordonne 
de les suivre. Allons-nous être fusillés sur les 140 cadavres gisant 
déjà devant l'Abbaye ? Non, la colonne tourna à gauche. Nous 
la suivons à travers les rues encombrées de chariots, de cava- 
liers et de fantassins. Cette marche de 500 mètres dura bien 
20 minutes. Les insultes, les menaces et les coups des soldats 
rencontrés nous escortèrent jusqu'à l'école régimentaire. 

Le triste cortège comprenait tous les religieux présents à 
l'Abbaye. Les infirmes, un père paralysé, un frère de 87 ans 
suivaient, soutenus par leurs confrères. 

Le R'"^ Père Abbé, âgé de 72 ans, ouvrait la marche, avec le 
Prieur et le Sous-Prieur. En arrivant, nous fiâmes poussés dans 
la salle où déjà beaucoup de civils se trouvaient entassés. Les 
forces sont épuisées par les privations et les émotions déjà éprou- 
vées, autant que par les angoisses d'un sombre avenir. 

Trois de nos confrères manquaient et leur absence nous don- 
nait les plus vives inquiétudes. Eux aussi avaient été massacrés. 

L'oblat Célestin Bon, âgé de 72 ans, portier au monastère, 
avait été fusillé dès le dimanche matin. Un chef l'avait d'abord 
mis de côté, à cause de son âge. Un autre chef l'avait poussé 
au lieu d'exécution. 

Les deux autres religieux avaient voulu fuir le danger de la 
mitraille et du feu en se cachant dans le canal couvert de la 
Leffe. Les soldats les y poursuivirent et les massacrèrent. 

Le frère Nicolas Perreu prêtre de 40 ans, portait sur la tête 
un violent coup de crosse et plusieurs balles dans le corps. 

Leurs cadavres jetés à la rivière vinrent échouer, l'un à 5 kilomè- 
tres, l'autre à 8 plus bas, dans la Meuse, et furent retirés et enterrés 
par des personnes charitables, sur les bords du fleuve. On les 
vit pendant plusieurs jours, à Dinant, flotter sur l'eau avec toute 
sorte d'épaves et de cadavres d'animaux. 

Nous venions de nous installer à peine dans la salle de notre 
prison lorsque un officier vint à la porte et désigna du doigt 
trois des nôtres pour les conduire dans la cour. On se demande 
ce qui va leur arriver. On les conduit dans le jardin de M. Adam, 
avocat, après les avoir fait circuler dans l'eau du canal et dans 
différentes maisons. On en dépouille deux de leurs vêtements : 
le P. Marcel, 60 ans et le F. Auguste, du même âge et on les 
aligne avec un groupe qui va être fusillé là. Le troisième, le F. 
Eugène qui sait un peu d'allemand proteste, se débat et finit 
par convaincre l'officier de leur innocence pendant que les sol- 
dats réclament leurs têtes. 

On les ramène à la prison après leur avoir rendu leurs habits 
et gardé leurs montres, leurs chapelets et même leurs lunettes... 

Pendant leur absence nous commencions a être l'objet des 
insultes et des menaces des soldats qui venaient à la porte et 



LE SAC DE DINANT 



161 



aux fenêtres nous montrer le poing, diriger contre nous le canon 
de leur fusil ou le fer de leur baïonnette. Ils nous annonçaient 
qu'on allait bientôt nous pendre, nous étrangler, nous fusiller, etc.. 

Les chefs eux-mêmes s'abaissaient au rôle d'insulteurs. 

Un officier vint dans la salle, suivi d'autres chefs. Il fit lever 
tout le monde et, la pipe à la bouche, les yeux terribles, inter- 
pelle le R™^ Père Abbé et lui fit ce discours : " Misérables ser- 
viteurs de Dieu, vous êtes des hypocrites qui trompez le peuple. 
Vous avez prêché la guerre en France et ici. Vous êtes respon- 
sables de tous les morts qui jonchent les routes de leurs cadavres. 
Vous allez être tous fusillés pour vos crimes. Tous ces civils sont 
les victimes de vos mensonges. Ils souffrent à cause de vous. 
Vous êtes responsables de leurs maux. „ 

Un frère des Ecoles essaya de protester, l'officier lui imposa 
silence d'un ton plus violent encore. 

Pour l'honneur de la Religion le R^^^ rédigea au crayon une 
protestation très ferme et digne contre ces ignobles accusations 
et l'envoya au commandant de la prison. Il n'eut pas, naturelle- 
ment, de réponse et les avanies continuèrent. 



Suit le récit de la détèntion à Binant des P. Prémontrés, du voyage infini- 
ment douloureux que, avec d^autres ecclésiastiques et de nombreux laïques on 
leur fit effectuer, a pied, jusque Marche. Au cours de ce calvaire les injures^ 
les outrages de toutes sortes, les mauvais traitements et même les coups ne 
leur furent pas épargnés. 

A Marche, les prêtres et religieux furent internés au couvent des Carmes. 
Ils y étaient prisonniers sur parole. 



Monseigneur l'évêque de Namur, mis au courant de notre 
captivité, intervint auprès des autorités supérieures allemandes 
et protesta énergiquement contre les traitements infligés à 34 de 
ses fils spirituels. Il en résulta une enquête. Un officier vint à 
Marche, interrogea cinq des prisonniers et fit cet aveu vraiment 
étonnant qu'on ne savait pas pourquoi nous étions prisonniers, 
par suite de l'absence de tout procès-verbal concernant les 
faits accomplis à Dinant les 23 et 24 Août. Les officiers qui ont 
opéré à Dinant, ajouta-t-il, n'ont laissé aucune pièce réglemen- 
taire ! Quel aveu !! ! 

Quelques jours après l'enquête, le général von Longchamp, 
accompagné de trois officiers vint nous dire que notre parfaite 
innocence avait été pleinement reconnue et qu'on regrettait les 
mauvais traitements qu'on nous avait infligés. Il nous déclara 
libres et nous permit de revenir à Dinant. 

Avant de jouir de cette liberté, il fallut se rendre compte de 
l'état de l'Abbaye qui, depuis un mois était livrée, nous disait-on, 
au pillage. La majeure partie de la communauté fut dirigée sur 
Chevetogne où les R. P. Bénédictins nous offrirent une généreuse 
hospitalité. 



162 



LE SAC DE DINANT 



Le R""® et deux Pères revinrent à Leffe et constatèrent toute 
rétendue du désastre. Tout avait été pillé, saccagé. Le tabernacle 
fracturé et arraché de l'autel gisait dans la cour, avec le ciboire 
bosselé à côté. C'était l'oeuvre de soldats profanateurs. Les vases 
sacrés leç plus précieux avaient été brûlés dans la fabrique de 
Leffe où M. Himmer les avait cachés sous les laines. Ceux qui 
étaient encore à l'Abbaye le 23 Août avaient été ou enlevés ou 
profanés. 

Les reliques ont été arrachées des médaillons, jetées à terre. 
Les croix pectorales, les anneaux épiscopaux ont disparu. Ces 
derniers ont été pris, dans le bureau du R'"* par un officier, en 
présence de M. Ch... 

Les linges sacrés et beaucoup d'ornements sacerdotaux ont été 
déchirés, privés de leurs orfrois, piétinés et surtout couverts d'or- 
dures. Certains ornements ont été retrouvés, abandonnés par les 
soldats qui s'en étaient emparés, dans les greniers et les caves 
de la ville. Une des plus riches dalmatiques a été laissée à 
Mariembourg, à 30 kilom. de Dinant. On vit un soldat portant 
sur sa tête la couronne d'or de la Statue de Saint- Joseph. Cette 
profanation eut le don d'exciter le rire des officiers témoins du 
fait. Du- vestiaire, il n'est rien resté. Tout a été emporté. Trois 
jours avant notre retour des soldats étaient venus enlever les 
quelques costumes religieux que leurs camarades avaient laissés 
et l'on a vu se promener en ville, sur la place de Meuse et 
même en automobile, des soldats et des chefs affublés de nos 
soutanes blanches. 

Les rochets en dentelle ont été déchirés on donnés à des femmes. 
Les amicts servaient de tabliers aux soldats cuisiniers. Les usten- 
siles de la cuisine et le fourneau lui-même ont été emportés. Nos 
protestations et réclamations n'ont abouti à rien. Le Gouverneur 
de Namur a promis certaines restitutions, celle des costumes en 
particulier. Les soldats de Dinant ont refusé de les rendre. ' 

Par contre, l'autorité supérieure de Namur nous a fait remettre 
le 29 décembre, un certificat qui est à la fois la reconnaissance 
de notre innocence et l'aveu solennel de l'injustice de tous les 
mauvais traitements qu'on nous a fait subir. En voici la traduction: 

Namur, le 29 décembre, 1914. 

Il est certifié par la présente aux religieux de l'Ordre Nobertin 
de l'Abbaye de Leffe, ci-dessous nommés, que leur conduite à 
l'égard de nos troupes, au commencement de la guerre, a été tout 
à fait irréprochable et qu'une suspicion qui avait surgi précédem- 
ment a été prouvée non fondée. 11 est, au contraire, établi que 
quelques uns d'entre eux ont rendu plus d'une fois des services 
précieux aux blessés allemands. 

Namur, le 29 décembre 1914. 
Le Gouverneur militaire : 
(s.) VON LONGCHAMP, Général-major. 



LE SAC DE DINANT 



163 



Suivent les noms des religieux. 

Ce document est la reconnaissance officielle et tardive, non 
seulement de l'innocence des religieux de Leffe, mais encore de 
leur dévouement mis au service des troupes et des blessés. Il 
contient l'aveu et la condamnation des injustices com.mises envers 
l'Abbaye. Il constate qu'elles ont été gratuites, injustifiées et donc 
criminelles. Il ne les répare pas. Les morts restent couchés dans 
leurs tombes et les ruines s'étalent au grand jour. 

Un certificat identique aurait du être délivré à toutes les familles 
de Leffe. Elles étaient toutes inoffensives et innocentes. Elles ont 
souffert autant, et certaines, plus que l'Abbaye. Elles pleurent 
leurs morts et attendent tout de la justice divine: la consolation 
de leur douleur, la récompense de leurs sacrifices et le châtiment 
de l'injustice. 



164 



hF. SAC DE DINANT 



CHAPITRE XIV. 
Le centre de la Ville et le Faubourg St Paul. 

Dans la partie de la ville située entre la Grand'Place et la 
rue du Tribunal, les Allemands n'ont pas pénétré le 23 Août. Le 
lendemain ils en arrêtaient les habitants, pillaient et incendiaient 
les maisons. 

Les documents réunis dans ce chapitre ont trait aux événe- 
ments qui se déroulèrent dans le quartier compris entre la rue 
du Tribunal et le faubourg St Paul inclusivement. 

Le lieutenant-colonel comte Kielmannsegg semble avoir eu le 
commandement des troupes qui ont opéré dans ces parages. 

Anlage 7. Willms-baracken, le 6 Janvier 1915. 

Comte KIELMANNSEGG, lieutenant-colonel au régiment de 
grenadiers du roi n'^ 100, (Liebregiment) et commandant du 1®^ 
bataillon. 

Le 23 Août 1914 vers huit heures du matin, la ville de Binant 
fut attaquée et occupée par la 3"^® compagnie du P"" bataillon du 
du P'" régiment du roi n^ 100. La présence de troupes ennemies 
sur la rive droite de la Meuse ne fut pas constatée. Des maisons 
de la ville par contre, des gens, en costume civil et sans insignes 
militaires, tirèrent sur nos troupes. C'est ainsi que le capitaine 
Legler, de la compagnie du roi qui, le premier, pénétra dans 
la ville, fut grièvement blessé (1). 

A chaque compagnie fut assignée une partie de la ville pour 
y perquisitionner et pour la nettoyer. Les ordres étaient d'amener 
à la Prison les civils fyour autant quils n^ offrissent pas de résis- 
tance. S'ils résistaient, on devait immédiatement faire usage des 
armes. L'habitant de la maison d'où partit le coup qui blessa le 
capitaine Legler a été fusillé par mon ordre. De nulle part il 
ne m'est revenu que mes ordres avaient été transgressés. Les 
patrouilles de perquisition étaient dirigées par des chefs désignés 
a cet effet par les compagnies. Plusieurs centaines d'habitants 
furent conduits et gardés à la prison. Avant de quitter la ville, 
dans laquelle, depuis environ 8 heures du matin jusque environ 



(1) L'aperçu général rédigé par la Commission d'enquête de Berlin, cite le 
nom d'un officier qui aurait été tué par les francs-tireurs dans cette partie de 
la vile : le lieutenant Treusch von Buttlar. Aucune déposition n'y fait allusion. 



LE SAC I>E D^ANt 



8 heures du soir, les trois compagnies furent continuellement 
engagées dans des combats de rues et^de maisons, subissant des 
pertes notables, je, fis, en exécution d'un ordre supérieur, /w5;7/^r 
environ 100 habitant.'^ coupables, de sexe masculin. 

Nos propres blessés, de même que les habitants blessés — ces 
derniers atteints surtout par le feu ennemi partant de la rive 
gauche de la Meuse — furent pansés et soignés, dans une maison 
aménagée à cet effet, par l'oberarzt D*" Merx, médecin au 
11™^ bataillon du régiment du roi n^ 100. 

Tant vaut le témoin, tant vaut la déposition. 

Jugeons, d'après ses actes, le lieutenant-colonel, comte Kielmann- " 
segg. Les troupes placées sous son commandement ont, sur son 
ordre ou du moins avec la complicité de sa tolérance, aligné le 
long de la Meuse des civils, hommes, femmes et enfants, pour 
se préserver du feu des troupes françaises. Le procédé a été 
employé à deux endroits différents : au faubourg St Paul et Place 
de la Prison. Les captifs ainsi traités étaient plus de 150 et 
pendant plus d'une heure on les a maintenus dans cette situa- 
tion. Je ne sais si le comte Kielmannsegg a abrité son courage, 
à lui, derrière les jupes des femmes et les maillots des bébés. 
Mais derrière le bouclier vivant qu'il avait constitué à ses troupes, 
il a fait défiler celles-ci. 

Cet officier supérieur a commis une lâcheté. 

En vain tenterait-il d'atténuer son crime en alléguant que les 
gens qu'il exposait à la mort étaient des francs-tireurs criminels. Il 
n'y avait pas là de coupables et il le sait. " Les ordres, dit-il, étaient 
d'amener à la prison les civils pour autant qu'ils n'offrissent pas 
de résistance. S'ils résistaient, on devait immédiatement faire 
usage des armes.... De nulle part il ne m'est revenu que mes 
ordres avaient été transgressés. „ Or, tous les captifs dont les 
Allemands s'étaient fait un rempart furent, quand celui-ci devint 
inutile, conduits en prison. Aucun d'eux ne fut fusillé. 

Bien que les Français aient rapidement cessé le feu dans la 
direction des civils exposés à leurs coups, leurs balles firent des 
victimes. M^^^ Marsigny, âgée de 20 ans, reçut au front une balle 
française. La balle qui tue est innocente; le coupable est celui 
qui jette au-devant d'elle la victime. Le noble comte Kielmann- 
segg est coupable d'assassinat. 

Sa déposition restant muette sur le moyen qu'il a employé pour 
protéger ses troupes contre le feu ennemi, le témoin est coupa- 
ble d'une altération grave de la vérité. 

Voilà l'homme ! 



166 



LE 8A0 DE DINA^Ï 



Quel crédit peuvent mériter sa déposition et son serment ^ 
Qu'importe qu'il affirme que depuis 8 heures du matin jusque 
8 heures du soir, trois compagnies sous son commandement 
furent engagées continuellement dans la lutte contre les francs- 
tireurs et que, s'il fit fusiller une centaine d'habitants c'étaient 
tous des coupables ! 

La cynique désinvolture avec laquelle il parle de cette exécution 
ne suffit pas à expliquer comment, il lui restait, le soir, envi- 
ron 100 coupables à fusiller en masse, alors que ses ordres, de 
faire immédiatement usage des armes contre quiconque résistait, 
ne furent pas transgressés. 

Il serait bien en peine au surplus de préciser la façon dont il 
s'est assuré de la culpabilité de ses victimes. 

Je puis lui éviter cet embarras et témoigner de la procédure 
suivie. Tandis que les habitants du faubourg St Paul et ceux 
d'une partie de la rue Léopold étaient conduits à la prison 
après avoir servi de rempart aux troupes allemandes, ceux des 
autres rues du secteur oià commandait le comte Kielmannsegg, 
brutalement arrachés de chez eux, furent amenés chez un 
nommé Bouille. La propriété de celui-ci se composait d'un 
corps de logis, d'une écurie et d'une remise. Les prisonniers, 
parqués au hasard dans les différentes parties de cet immeuble, 
pouvaient, sans opposition de leurs gardes, circuler de l'une à 
l'autre. J'ai moi-même profité de cette latitude et, de l'écurie oij 
l'on m'avait placé, je suis allé à la remise. Entre deux et trois 
heures de l'après-midi, les soldats emmenèrent vers la prison 
les captifs qui se trouvaient dans la remise, Le soir on vint 
chercher les autres. Dans ce groupe, les hommes furent séparés 
des femmes et des enfants, et en présence de ceux-ci, furent 
fusillés sur l'ordre du comte Kielmannsegg. Seul donc, le hasard 
avait désigné les condamnés; rien ne fut fait pour corriger son 
choix. 

Il est impossible, dans ces conditions, d'attacher la moindre 
importance à la seule affirmation du témoin portant sur un fait 
déterminé : la blessure reçue par le capitaine Legler et le 
châtiment du coupable. 

La déposition que nous venons d'analyser est du 6 Janvier 
1915, postérieure de plus de quatre mois aux événements qu'on 
relate. Son auteur a eu le temps de chercher une justification 
ou d'éprouver des remords II n'a pas trouvé d'excuse. Sa 
conscience est restée muette. Personne ne l'absoudra. 



167 



ÀNLAGE 6. - Extrait du RAPPORT DE COMBAT du 
régiment des grenadiers du roi, (Leibregiment) n^ 100. 

23 Août 1914. 

En descendant vers Binant, les trois compagnies du P** batail- 
lon éprouvèrent des pertes causées par le feu des civils, com- 
prenant une partie de la population, parmi laguelle des femmes et 
des enfants, et, probablement aussi, des soldats belges qui avaient 
endossé des vêtements civils. Ils se défendaient opiniâtrement à 
l'aide de toutes les armes imaginables. Nos troupes subirent dans 
les rues un feu meurtrier. Par endroit-s, nous dûmes lutter, à l'aide 
de grenades, pour chaque maison en particulier. Les civils ne 
portaient pas d'insignes militaires. Quand ils étaient trouvés les 
armes à la main, ils étaient fusillés. Les autres habitants furent 
conduits à la prison de la ville. Les grenadiers de la garde du 
corps continuaient à avancer, tandis que la population ne cessait 
de tirer traîtreusement sur eux. On grand nombre d'édifices étaient 
pourvus du drapeau de la Croix-Rouge ; c'est de ces édifices là 
qu'on tirait sur nos troupes d'une façon particulièrement violente. 

Le grenadier H., bien que blessé trois fois, continua à prendre 
part à la lutte en désignant à ses camarades les maisons des- 
quelles les habitants faisaient feu. * 

Comme, vers la fin de l'après-midi, la localité n'était pas 
encore entièrement entre nos mains, l'artillerie bombarda 
la ville. Celle-ci fut alors, pour la plus grande partie, détruite 
par le feu. 

Vers huit heures du soir, au milieu àps rues en flammes, la 
lutte de maisons repris encore une fois pendant quelque temps Les. 
civils qu'on avait enfermés à la prison en furent extraits. Vieil- 
lards, femmes et enfants furent libérés. Les hommes furent conduits 
prisonniers à Marche. 

Après que les pontons furent construits le régiment commença, 
le matin du 24 Août, le passage de la Meuse et la poursuite de 
l'ennemi qui se retirait fut entreprise. Pendant ce temps, on conti- 
nua encore à tirer de quelques maisons, sur notre colonne en marche. 

Ce Rapport est nécessairement inspiré par le lieutenant- 
colonel Kielmannsegg qui commandait le bataillon du 100 régi- 
ment engagé le 23 Août dans Dinant. La juste défiance inspirée 
par cet officier atteint le rapport qu'il a dicté. 

Entre les Anlagen 6 et 7 il existe, malgré leur inspiration conv 
mune, des contradictions frappantes. 

Le rapport (Anl. 6) afiîrme que, vers la fin de l'après-midi, 
un bombardement incendia la ville et que, vers huit heures, 
dans les rues en flammes, la lutte de maisons recommença. 

Avisé du mensonge concerté au sujet du bombardemment de 
la ville, le rédacteur du rapport mentionne cette opération ima- 



168 



Le BAd ûÈ biNAi^* 



ginaîre, interrompt, pendant sa durée, la lutte contre les franc s- tireur s 
et fait reprendre celle-ci vers huit heures du soir. Il omet de dire 
ce que devinrent les troupes pendant oe bombardement. Quatre 
mois après, en faisant sa déposition, le comte Kielmannsegg 
ne tient nul compte de la nécessité d'y introduire, pour rester 
d'accord avec le rapport de son régiment, l'excuse inventée afin 
de justifier l'incendie de la ville. Il maintient impertubableitient 
ses troupes sous les obus allemands et les fait lutter sans arrêt 
<:ontre la population de 8 heures du matin à 8 heures du soir. 

Uniquement préoccupés de n'oublier, dans leur aperçu géné- 
ral, aucune des accusations 'portées contre la population et d'en 
présenter un aspect saisissant, les rédacteurs du Livre Blanc 
publient, sans critique ni discernement calomnies, invraisen- 
blances, absurdités et contradictions ! Le parti-pris les aveugle. 

Le rapport que nous analysons dit : Une partie de la 
population et probablement aussi dès soldats belles qui avaient 
endossé des vêtements civils se défendirent opiniâtrement. Accusa- 
tion tendancieuse dont on n'essaye pas de faire la preuve, que 
l'on n'appuie d'aucun indice. Pour être précédée du mot " pro- 
bablement „ la calomnie ne perd ni son nom ni son caractère ; 
elle se double d'hypocrisie. 

Relevons encore ce passage : " Les civils que. l'on avait enfer- 
més à la prison en furent extraits. Vieillards, femmes et enfants 
furent libérés. Les hommes furent conduits prisonniers à Marche. „ 

La vérité est autre. Les veillards, les femmes et les enfants, 
contraints de traverser une partie de la ville en flammes, sous 
la menace et la violence des baïonnettes allemandes, furent traî- 
nés à Anseremme et parqués dans des maisons et des vergers. 
Ils furent, à de rares exceptions près, retenus pendant trois 
jours. C'était le temps nécessaire aux honnêtes troupes saxonnes 
pour effectuer le pillage des maisons non incendiées. Le rapport 
du régiment de grenadiers n^ 100 est donc mensonger quand il 
affirme que cette population fut remise en liberté le 23 Août, 
date de la rédaction du rapport. 

En ce qui concerne les hommes, complétons le récit allemand. 
Marche ne fut pas le terme de leur voyage. Il s'acheva seule- 
ment à la prison cellulaire de Cassel où ces hommes, au nom- 
bre de 416, furent détenus pendant trois mois. (1) C'est un Etat- 



(1) Nous étions à 417 au départ de Marche. Pendant le trajet en Allemagne, 
un appelé Lenel ayant essayé de s'évader fut tué par un de nos gardes. Le 
cadavre fut jeté sur un talus de la voie ferrée. 



LÉ SAC DE DÎNANT 



169 



Major installé à Marche qui, nous a-t-on déclaré, ordonna la 
déportation et la captivité. Le comte Kielmannsegg affirme dans 
sa déposition que les gens internés à la prison de Dinant n'a- 
vaient pas offert de résistance à ses troupes. A-t-il omis de le 
faire savoir à l'Etat-Major de Marche ou celui-ci jugea-t-il ce point 
sans intérêt? Peu importe. Un fait demeure : l'autorité militaire 
allemande a détenu, pendant trois mois, des gens dont l'inno- 
cence était reconnue par celui-là même qui les avait fait arrêter. 

En dehors des contre-vérités patentes que nous venons de 
relever le rapport du régiment du roi réédite naturellement 
l'habituelle dissertation sur le thème connu : toute la population 
faisant feu. La variante est ici qu'on se serait servi de toutes les 
armes imaginables / Un détail intéressant est donné : c'est un 
grenadier, atteint de trois blessures, qui signale à l'attention de 
ses camarades les maisons d'où l'on fait feu. Le sang-froid et 
l'exactitude ne devaient pas être les qualités dominantes de cet 
observateur. 

Anlage 9. Guignicourt, le 8 Janvier 1915. 

Ernest Rodolphe PRIETZEL, (régiment non indiqué) sous-lieu- 
tenant de réserve, employé d'administration communale, à Bautzen 

Lorsque la 5*"^ compagnie du régiment du roi n*^ 100, pénétra 
dans Dinant, on tira sur la compagnie. Le feu provenait de maisons 
situées dans la ruelle étroite allant dans la direction d'Herbuchenne. 
J'ai, moi-même, vu tirer des coups, d'environ trois croisées. Le 
grenadier Oberlânder fut tué, et environ deux ou trois autres furent 
blessés. Les coups ne partaient certainement pas de la rive opposée 
de la Meuse qui n'était plus, à ce moment, que faiblement occu- 
pée par les troupes ennemies. Bien, au contraire, les coups furent 
tirés par des civils. Dans l'étroite rue et plus près d'Herbuchenne 
étaient étendus de nombreux soldats, blessés et tués, de la S'^^ com- 
pagnie, qui avaient également été atteints par des civils tirant de 
ces maisons. On pouvait clairement distinguer que dans les 
maisons de Dinant, bombardées pour la plupart par notre artillerie, 
et qui étaient en flammes, des cartouches faisaient explosion. Les 
maisons étaient impropres à tout but militaire, notamment pour 
la défense. Lès cartouches ne pouvaient donc avoir appartenu 
qu'à des bourgeois. Sur la rive opposée de la Meuse se trouvait 
un bâtiment couvert du drapeau de la Croix-Rouge. Les murs de 
clôture autour du bâtiment étaient pourvus de meurtrières. Le 
bâtiment avait donc été mis en état de défense, en dépit du 
drapeau de la Croix-Rouge. 

Il est faux que des hommes du régiment du roi ou d'un autre 
régiment aient posé des actes qui n'étaient pas absolument 
nécessités par la situation militaire ou par l'attitude de la popu- 
lation civile. 



Avant de nous occuper des affirmations de ce Prietzel, îl 
importe de faire connaître la " ruelle étroite „ dans laquelle il 
localise tout son drame. Il ne s'agit pas, en réalité, d'une rue 
mais d'un chemin de campagne. Prenant naissance à Dinant, au 
quartier St Nicolas, ce chemin se dirige vers le Sud. Il longe, à 
flanc de coteau, les collines qu'il escalade pour rejoindre le 
plateau d'Herbuchenne. Le long de cette voie de communication 
les maisons sont rares; au pied de la côte, seulement, il en est 
quelques-unes qui sont groupéss, trente à quarante, au maximum. 
Plus loin, elles s'espacent très largement et dans la partie supé- 
rieure du chemin il ne s'en trouve plus. Le tracé de cette route 
l'expose fortement au feu de troupes occupant la rive gauche de 
la Meuse. 

Laissons provisoirement de côté l'imputation relative à l'abus 
du drapeau de la Croix-Rouge. Nous y répondrons dans un 
chapitre spécial en même temps qu'à d'autres accusations de ce 
genre. 

La déposition Prietzel contient cinq afllîrmations : 
1*^ la ville a été bombardée ; 
2^ les habitants ont tiré ; il l'a vu ; 
3^ leur feu a causé des pertes aux Allemands; 
4^ L'incendie a fait exploser des munitions appartenant aux 
habitants ; 

5^ les troupes allemandes n'ont rien fait qui ne fut exigé par la 
situation. 

La première de ces affirmations est, nous le savons, une faus- 
seté. Elle discrédite toute la déposition et son auteur. 

Très gratuitement, supposons le témoin sincère dans sa seconde 
allégation : de trois croisées, dit-il, j'ai vu qu'on faisait feu sur 
nous. Une erreur de sa part est-elle impossible? A l'instant où 
arrivaient dans une cour de la prison de Dinant les habitants 
qu'on y internait, les troupes allemandes, postées sur les hau- 
teurs dominant la prison, ouvrirent le feu sur cette foule «com- 
posée en grande partie de femmes et d'enfants. Cette fusillade 
fît des victimes : deux femmes et un jeune homme (1). A ce 
moment, des prisonniers dirent près de moi : " De là aussi on 
tiré ! „ Et ils désignaient une tourelle de la prison, construite en 
encorbellement, simple motif architectural, trop étroite pour qu'un 



(1) On ne voit pas comment la "situation miii^ire „ pouvait imposer à des 
troupes, qui n'avaient pas encore pénétré dans Dinant, d'assassiner, de loin, des 
prisonniers qui se trouvaient, dans la ville, aux mains d'autres soldats allemands. 



LE SàC de ÛINANÏ 



171 



homme put se trouver à l'intérieur et aux murs Jjans fenêtres 
ni ouvertures. Des balles allemandes frappant cette tourelle effri- 
taient les briques en une fine poussière produisant absolument 
l'effet de la fumée d'un coup de fusil. L'illusion était complète : 
il semblait que l'on tirait à travers le mur. Le témoin Prietzel 
peut avoir été dupe d'une erreur semblable, causée par des 
balles françaises frappant l'encadrement des fenêtres d'où il a 
vu (?) tirer. 

Nous en venons à la troisième affirmation de cet officier des 
morts et des blessés allemands gisaient en deux endroits du 
chemin. Le témoin lui-même nous donne ce renseignement qui 
suffit pour décharger les Dinantais de l'accusation qu'il porte 
contre eux : l'autre rive de la Meuse était occupée par les 
Français. De ce qu'ils étaient peu nombreux Prietzel conclut, avec 
la logique du parti-pris, que les coups de feu qui avaient atteint 
les Allemands ne provenaient pas des troupes françaises. 11 est 
permis de ne pas raisonner comme lui. 

Quatrième affirmation : dans les maisons en flammes on enten- 
dit des cartouches faire explosion Et quand cela serait ? Il serait 
uniquement prouvé que des habitants avaient commis l'imprudence 
d'en conserver chez eux et désobéi aux ordres de leur bourg- 
mestre. Ce n'est pas une infraction aux lois de la guerre et les 
Allemands n'ont pas à incriminer une désobéissance aux ordres 
des autorités belges. Ils trouveraient toutefois, dans ce fait, une juste 
raison de soupçonner les habitants d'avoir conservé ces munitious 
pour en faire mauvais usage. Rien ne les autorise à faire de ce 
soupçon une preuve. Si l'on veut imaginer le vacarme qui régnait 
à ce moment à Dinant, le ronflement des incendies, les craque- 
quements des toitures s'effondrant dans les flammes, les mille 
bruits indéfinissables dont s'accompagne l'embrasement d'une 
ville, la canonnade qui grondait, le crépitement d'une fusillade 
incessante, on croira difficilement qu'une oreille humaine puisse 
être assez exercée pour discerner, au milieu de ce fracas effrayant, 
l'explosion de quelques cartouches et l'endroit oij elle se produit. 
Prietzel a l'affirmation téméraire. 

Il n'est pas moins audacieux quand il délivre aux troupes du 
régiment du roi un certificat de moralité dont elles ont grandement 
besoin. Sur l'ordre d'un de leurs officiers, les hommes de ce 
régiment ont, avant de les transférer à Cassel, dépouillé les pri- 
sonniers de tout l'argent qu'ils possédaient. J'aimerais entendre 
le témoin expliquer par les nécessités de la situation militaire, ce 
vol à main armée. 



172 



Lfe SAd DE blNAhîT^ 



Le sous lieutenant Brink dont nous avons parlé déjà à propos 
de la nuit du 21 au 22 août et du bombardement de Dinant 
va nous occuper à nouveau. 

Voici ce qu'il raconte de la journée du 23 Août. 

Anlage 5 (Suite) 

Le 23 Août, j'ai pénétré dans Dinant avec une partie de la 
compagnie des pionniers de campagne, et je rencontrai le dé- 
tachement du comte Kielmannsegg. On tira violemment sur nous 
des maisons, entre autres aussi au bord de la Meuse et ce pas 
uniquement de la rive opposée. Les tireurs étaient des civils 
sans insignes militaires. Moi-même, j'ai vu plusieurs civils les 
armes à la main. Même une femme tira sur nous du haut d'un 
escalier, quand nous pénétrâmes dans la maison. Elle fut im- 
médiatement fusillée par nous. J'ai vu aussi les grenadiers fusiller 
quatre civils et une femme parcequ'ils sortaient, armés, d'une 
maison d'où l'on avait tiré sur nous. J'ai, en outre, été témoin 
de l'exécution, faite sur l'ordre du comte Kielmannsegg, d'une 
grande quantité d'habitants coupables ; femmes et enfants avaient 
été écartés auparavant. J'ai vu comment, au moment où on exé- 
cuta la salve, un des hommes tira un revolver de sa poche et 
fit feu sur les soldats. J'étais étonné qu'on ne lui eût pas enlevé 
son arme. En tous cas cet homme n'avait été amené qu'au der- 
nier moment avant l'exécution. 

Pour autant que j'aie pu le constater, nos hommes ne se sont 
en rien conduits cruell'èment vis-à-vis de la population. Au 
contraire. C'est ansi qu'ils avaient transporté sur des matelas, 
hors des maisons desquelles on faisait sortir tous les habitants, 
quatre femmes qui, à cause d'un accouchement récent, ne pouvaient 
pas marcher, et les avaient déposées dans la rue à un endroit 
où elles n'avaient rien à craindre du feu, près de nos blessés. 

Le soir, vers 7 heures, je me mis en marche avec mon déta- 
chement vers " les Rivages „. Au cours de la route, près des 
dernières maisons de Dinant, on tira de nouveau vivement sur 
nous des maisons. Le te;iips nous faisait défaut pour nettoyer les 
maisons, car nous avions l'ordre strict d'évacuer immédiatement 
Dinant à cause du bombardement imminent de la ville. 

Quand nous eûmes atteint " les Rivages „ on était occupé à 
y construire le pont. Nous restâmes encore deux jours à cet 
endroit. Après l'achèvement du pont nous remarquâmes a plu- 
sieurs reprises, le 24 Août, que nos colonnes, qui avaient passé 
le pont et marchaient en aval sur la rive Ouest, étaient, de Di- 
nant, attaquée à coup de fusils. 

Nous savons par son récit relatif au bombardement de la 
ville que le sous-lieutenant Brink n'est pas un témoin sérieux. 
11 est donc permis de négliger entièrement ses affirmations. 



LE SAC DE DINANT 



173 



Il en est une cependant que je veux relever. Elle démontre 
qu'avant de conduire leurs victimes au peloton d'exécution les 
Allemands ne se mettaient pas en peine de rechercher la preuve 
de leur culpabilité. 

" J'ai vu, „ dit le témoin, comment, au moment où on exécuta 
la salve, (c'est de l'exécution en masse qu'il s'agit) un des hom- 
mes tira un revolver de sa poche et fit feu sur les soldats. J'étais 
étonné qu'on ne lui eût pas enlevé son arme. En tous cas, cet 
homme n'avait été amené qu'à la dernière minute avant l'exé- 
cution. 

Au milieu de la confusion qui régnait à cet endroit et dont 
nous parlera le témoin suivant, le lieutenant Brink fut bien 
prompt à mener ses recherches, à retrouver des soldats qui 
pussent reconnaître cet homme et préciser le moment de son 
arrestation. S'est-il aussi enquis du motif de celle-ci? Pourquoi 
cet homme était-il voué à la mort? A cause de son revolver? 
Mais on ne savait pas qu'il le possédât. Alors?... Rien, pas de 
motif. Comme les autres, le hasard seul l'avait désigné comme 
victime. Le lieutenant Brink prévoit une objection à son récit et 
s'étonne qu'au moment de l'exécution le condamné fût encore 
porteur d'un revolver. Cette objection, qu'il résout mal en disant 
que le malheureux n'avait été amené qu'à la dernière minute, 
est insoluble pour tous ceux qui savent avec quelle minutie 
chacun des prisonniers était fouillé au moment même de son 
arrestation. 

Le sous-lieutenant Brink juge opportun de donner son avis 
sur la conduite des troupes allemandes. Elles n'ont pas d'après 
lui agi avec cruauté. 

Il a cependant vu fusiller, en même temps, 129 personnes. 
Il a été " aux Rivages „ et il y a vu vu mouceau de 90 cadavres 
au milieu desquels gisaient des femmes et des petits enfants 
massacrés. Je ne veux pas îui chercher chicane au sujet de son 
appréciation. J'ignore à quel chiffre doit s'élever le nombre des 
meurtres et quel doit être l'âge des victimes pour qu'aux yeux 
d'un officier allemand la nécessité fasse place à la cruauté. La 
" Kultur ^ est si haut au-dessus de notre civilisation que nous 
ne pouvons juger sainement. 

La pièce qui suit contient la déposition d'un sous-officier. 

Anlage 10. Neufchâtel, 16 Février 1915. 

Georges Guillaume BARTUSCH, vizefeldwebel (1^' sergent) 
tambour du V bataillon du régiment du roi (Leibregiment) n'* 100. 



174 



LE SAC DE DINANT 



J'ai passé la journée du 23 Août à Dînant auprès de TEtat- 
Major du P*" bataillon. Nous sommes descendus les pentes raides 
de la ville en glissant plutôt qu'en marchant. Un habitant de 
Dinant, le Luxembourgeois dont il sera fait mention plus loin, 
nous raconta que l'on n'avait pas cru que nous arriverions au 
bas des pentes mais que l'on s'attendait à ce que nous serions 
déjà atteints par les coups de feu au cours de la descente. Dès 
le début, nous essuyâmes le feu parti des maisons. Les projectiles 
étaient en partie des plombs. On tirait de toutes les ouvertures 
des maisons, des portes, des fenêtres, et en outre, de trous faits 
à la hache entre le mur et le toit. Dans la ville nous cherchâmes, 
pour l'Etat-Major du bataillon, un abri provisoire dans un local 
situé obliquement en face de la prison. On essaya de là, de 
nettoyer de francs-tireurs les environs. Tous les habitants que 
l'on trouva dans les maisons furent conduits à la prison. Les 
gens qui furent trouvés une arme à la main furent écartés et 
placés contre le mur du jardin près de la place. Sur Perdre du 
lieutenant-colonel comte Kielmannsegg, ils furent ensuite fusillés à 
cet endroit par un détachement de grenadiers. Je ne puis dire 
exactement combien ils étaient : peut-être cinquante, peut-être 
cent. Ils étaient disposés en 3 ou 4 rangs; à ma connaissance, 
ce n'étaient que des hommes. Je n'ai pas remarqué que des 
femmes on des enfants aient été fusillés en même temps. Un 
homme essaya de garder un enfant sur les bras, il en fut 
empêché par le fait qu'une femme prit l'enfant près d'elle. On 
doit se représenter quelle confusion régnait. Tout cela se passait 
pendant qu'on continuait à tirer sur nous. Je crois possible 
qu'une partie des femmes et des enfants que nous avions sépa- 
rés des hommes se soient enfuis dans le jardin, derrière le mur, 
et que là, ils aient été tués par des balles traversant le mur ou 
par les coups de feu de l'ennemi qui se trouvait de l'autre côté 
de la Meuse. Quiconque se tenait en dehors des maisons était 
en danger de mort constant. Déjà au moment oij nous arrivions 
à Dinant, une enfant d'environ 13 ans avait été atteinte au ven- 
tre, par une balle partie de l'autre côté du fleuve. Elle fut pansée 
par deux brancardiers allemands. 

En rue deux grenadiers amenèrent un homme, disant qu'il 
avait blessé le capitaine Legler. Nous lui liâmes les mains avec 
une corde et nous l'emmenâmes, mais pendant le combat de 
rues il nous fut arraché des mains par des civils. Plus tard, je 
l'ai reconnu parmi les hommes alignés pour être fusillés, par le 
fait que la corde avait laissé des traces empreintes sur ses 
mains. 

Dans une maison déjà fouillée et que je visitais de nouveau 
avec un grenadier je trouvai, derrière une porte secrète, deux 
hommes d'environ 20 ans tenant chacun en main un revolver 
dont des coups avaient déjà été tirés. 

Parmi les civils rassemblés à la prison se trouvait un homme 
bien vêtu, âgé d'environ 70 ans. Sous son gilet, une protubé- 
rance extraordinaire me frappa. Lorsque j'y mis la main il dit: 



LE SAC DE DINANT 



175 



" Bourse. „ Là dessus j'ouvris son gilet et en retira un petit 
revolver dont un coup déjà avait été tiré. Le vieillard n'a pas été 
fusillé, que je sache. 

A en juger par la fusillade continuelle, tous les habitants de 
Dinant doivent bien y avoir participé. 

Pendant que nous nous occupions de la petite fille de 13 ans 
blessée, son père, Luxembourgeois habitant Dinant, et parlant 
médiocrement l'allemand, raconta qu'à Dinant, des parents avaient 
donné des revolvers à leurs enfants de 10 et 12 ans, pour qu'ils 
tirent sur les " Allemands „ (1) 

Dans la prison nous trouvâmes environ 8 pistolets et autant 
de sabres, ainsi qu'une caisse à cigares contenant des douilles 
en carton chargées à plombs. 

Pauvre Bartusch! Il s'évertue à expliquer comment des femmes 
et des enfants auraient pu être atteints accidentellement lors de 
la fusillade qui coucha 129 hommes sur le sol. Rassurons-le d'un 
mot : ni femmes ni enfants ne furent tués à ce moment. 

Bartusch a de l'imagination. C'est elle qui lui fait voir dans une 
maison déjà fouillée, derrière une porte secrète, deux hommes 
armés. Nous savions déjà par "l'aperçu général,, que de nombreux 
souterrains et cavernes servaient de repaires aux francs-tireurs. 
Voici maintenant une maison machinée! Décidément la ville était 
truquée comme un décor de féerie. Cela n'explique pas pourquoi 
les deux hommes découverts par Bartusch, et qui n'ont pas fait 
feu sur lui, s'obstinaient à tenir en main leurs revolvers à demi 
déchargés. 

Le témoin nous apprend qu'on tirait de toutes les ouvertures 
des maisons, et notamment de trous creusés à la hache (einge- 
hackt) entre le mur et le toit. 

On incrimine beancoup les Dinantais à propos de ces trous 
où l'on voit une preuve des dispositions prises en vue d'un 
combat de rues. Si les militaires allemands s'étaient donné la 
peine d'examiner ces ouvertures, ils auraient pu se convaincre, 
au vu des nids de moineaux dont elles sont encombrées, qu'elles 
avaient été pratiquées bien longtemps avant la guerre. Ce sont 
des trous d'hourdage destinés, suivant l'usage du pays, à faciliter 
l'érection d'échafaudages quand il faut réparer les murs ou 
repeindre les façades. Encore une légende qui a vécu ! Elle 
montre comment les faits les plus simples, vus sous l'angle des 
préjugés allemands, peuvent revêtir ui)e apparence coupable et 
sinistre. 



(1) Ce mot est en français dans le texte. 



176 



LE SAC DE DINANT 



Bartusch parle de la blessure reçue par le capitaine Legler. 
Le comte Kilmannsegg la mentionne aussi dans sa dépositon et 
rapporte, en outre, qu'il a fait fusiller le civil coupable d*avoir 
blessé cet officier. 

Infaillibilité des accusations allemandes ! Un second citoyen va 
payer de sa vie le même crime. Je ne fais pas confusion; il 
s'agit bien d'un second coupable. Reprenons le récit de Bartusch. 
Deux grenadiers amènent un homme et disent: il a blessé le 
capitaine Legler. Ils ne îont pas allusion à l'ordre que leur au- 
rait été donné de fusiller le prisonnier. Cet ordre, ils ne l'ont 
donc pas encore reçu; ils ne le recevront pas. On ligotte l'homme 
et on l'emmène. Sans doute, on va le faire comparaître devant 
un officier. Mais voilà que, dans les rues pleines de soldats alle- 
mands, des civils se ruent sur Bartusch et les grenadiers. Paternes 
comme les agents de police d'une petite ville le jour d'une 
manifestation plus bruyante que séditieuse, ceux-ci se laissent 
arracher leur prisonnier. Pour le garder, ils dédaignent de faire 
usage de leurs armes. Rebelles et grenadiers se retirent sans en- 
combre de la bagarre. Mais le vieux dieu des Allemands veillait. 
Il remettra le coupable aux mains des justiciers et Bartusch 
reverra son prisonnier parmi les gens que l'on fusille en masse. 

La conclusion? Le capitaine Legler est blessé on ne sait par 
qui ni comment. On affirme que c'est par un franc-tireur et de 
ce chef on fusille deux personnes. 

Une chose est exacte dans la déposition du témoin : à la pri- 
son il a trouvé huit pistolets et autant de sabres. Cet arsenal lui 
semble suspect? Ce sont tout simplement les armes réglemen- 
taires des gardiens. Bartusch y ajoute une boite contenant des 
cartouches à plombs. Peut-être dit-il vrai. Il n'y avait pas de 
fusils; ces cartouches ne révèlent donc pas d'intentions bien cou- 
pables. Même, leur découverte n'a rien de sensationnel. Fré- 
quemment, la gendarmerie arrêtait et amenait à la prison de 
Dinant des braconniers qui avaient une peine à purger. Au mo- 
ment de leur incarcération on fouille les détenus et l'on dépose 
au greffe de la prison les objets que le règlement ne permet pas 
d'introduire dans les cellules. Les cartouches sont de ce nombre. 

Relevons une dernière allégation de ce témoin. Les Dinantais 
ont armé de revolvers même des enfants de 10 à 12 ans. 
• Pauvres gosses 1 Leurs* armes devaient être plus dangereuses 
pour eux-mêmes ou pour leurs voisins que pour l'ennemi. Il 
n'était pas nécessaire pour faire justice de cette fable que le 
Luxembourgeois accusateur nie, comme il le fait; les propos que 



LE SAC DE DINANT 



177 



Bartusch lui prête. (Voir, à la fin du volume, la note de M^*" Heylen). 

Il n'est pas besoin de longs raisonnements pour démontrer 
l'invraisemblance du récit de Bartusch affirmant, qu'à la prison, 
il aurait surpris un vieillard porteur d'un revolver. 

Tout le monde était fouillé minutieusement dès le moment de 
l'arrestation. Comment ce revolver, si mal dissimulé quand Bar- 
tusch l'aperçoit, aurait-il échappé aux premières recherches? 
Comment admettre l'inconscience du vieillard qui le portait et 
qui, à la prison, n'aurait pas songé à se débarasser d'une pièce 
à conviction si compromettante? Rien cependant ne lui eût été 
plus facile: pressés les uns contre les autres comme nous l'étions 
les soldats assez peu nombreux qui nous gardaient ne pouvaient 
surveiller constamment chacun de nous. 

Peut-être ai-je eu tort de fatiguer le lecteur en relevant toutes 
les incohérences des quelques documents relatifs à cette partie 
de la vilte que le Livre Blanc commet l'imprudence de livrer à 
la publicité. 

Une seule remarque aurait suffi à en démontrer l'inanité. 

Devant les soldats chargés de leur exécution, un grand nom- 
bre d'hommes — les coupables! — étaient rangés. Au mépris 
des ordres sages et prudents de leur gouvernement, de l'autorité 
provinciale et du bourgmestre de leur cité ils auraient entrëpris 
la lutte contre l'armée allemande. C'étaient. l'Allemagne le jure, 
des criminels fanatiques pris les armes à la main. En engageant 
ce combat désespéré ils savaient la victoire impossible. Ils avaient 
joué leur vie contre celle de quelques soldats ennemis. La partie 
perdue, l'heure était venue de payer. Ils allaient mourir et le 
savaient; et le dernier sursaut de violence de la bête acculée ne 
vint pas réveiller leurs énergies brisées, les précipiter tête baissée 
sur le peloton d'exécution, luttant des pieds et des poings, des 
ongles et des dents, arrachant des armes aux soldats étranglés, 
pour se battre encore et risquer une dernière chance de salut! 
Tout au moins, s'il fallait périr, ils auraient succombé après avoir 
de nouveau couché sur le sol quelques uns des Allemands abhor- 
rés et seraient morts dans l'exaltation d'une suprême défense et 
la fièvre de la vengeance. 

Non ! ces braves ont préféré se laisser abattre peureusement, 
pressés les uns contre les autres, passifs, inertes comme les mou- 
tons d'un troupeau qu'on égorge. 

Le Livre Blanc allemand place, dans la crédulité de ses lec- 
teurs, une confiance,,., impertinente. 



178 



LE SAC DE DINANT 



CHAPITRE XV 
Le Massacre des Innocents 

Précises comme un constat d'huissier quelques lignes de la 
note M^*^ Heylen racontent le drame sinistre des Rivages. 

"Une scène dépasse en horreur toutes les autres : c'est la fusil- 
lade du Rocher Bayard. 

Elle semble avoir été ordonnée par le colonel Meister. 

Cette fusillade a douloureusement éprouvé les paroisses voisines, 
celles surtout des Rivages et de Neffe. 

Elle a fauché environ 90 vies humaines sans épargner l'âge, 
ni le sexe. On compte parmi les victimes des enfants à la mamelle, 
des garçons et des fillettes, des pères et mères de famille, des 
vieillards même. 

C'est là qu'ont péri, sous les balles des exécuteurs, douze enfants 
de moins de six ans, dont six sur les bras de leurs mères : 

L'enfant Fiévet, trois semaines ; 

Maurice Bétemps, onze mois ; 

Nelly Polet, onze mois ; 

Gilda Génon, dix-huit mois ; 

Gilda Marchot, deux ans ; 

Clara Struvay, deux ans et demi. 

Le monceau des cadavres comptait aussi beaucoup d'enfants 
de six à quatorze ans. 

Huit familles nombreuses ont complètement disparu; quatre 
n'ont qu'un survivant. 

Les hommes qui échappèrent au massacre, et dont plusieurs 
étaient criblés de blessures, ont été obligés par les soldats à 
enterrer précipitamment et sommairement leur père, leur mère, 
leurs frères, leurs sœurs; puis, après avoir été dépouillés de leur 
argent, et enchaînés, ils furent dirigés sur Cassel. 

Aucune langue au monde n'a d'expression capable de stigma- 
tiser de telles horreurs.,, 

Avant d'examiner la façon dont les Allemands tentent de 
justifier ces assassinats, notons un détail topographique : aux 
Rivages, pas d'enchevêtrement de rues, ni de ruelles ; une seule 
rue: c'est tout le quartier. Le drame se circonscrit dans la très 
petite partie de Dinant comprise entre le Rocher Bayard et 
Anseremme, 



LE SAC DE DINANT 



179 



Anlage 39. 23 Août 1914. 

Extrait du RAPPORT DE COMBAT de la 3™^ compagnie 
des pionniers de campagne. 

Les patrouilles furent en butte à un feu violent partant des 
maisons et de la rive opposée. La compagnie pénétra dans 
Dinant par la rue principale, étroite et escarpée de la ville (1); 
elle accompagnait le train de pontons et suivait des détachements 
du régiment de fusiliers n° 108 et du régiment d'infanterie 
n^ 182. 

On faisait feu des maisons sans qu'on puisse apercevoir dis- 
tinctement l'ennemi. La compagnie prit part aux fouilles des 
maisons pour y rechercher des civils. Quelques uns furent faits 
prisonniers les armes à la main et fusillés plus tard. L'infanterie 
subit ici des pertes sérieuses. Nous reçûmes l'ordre d'évacuer la 
ville parce qu'elle devait d'abord être rasée par notre artillerie. 

La compagnie atteignit la Meuse, avec le régiment des gre- 
nadiers n^ 101, près des Rivages. Ce village avait l'air tout à 
fait paisible ; par mesure de sécurité, les grenadiers firent néan- 
moins prisonniers un certain nombre d'habitants. La fusillade 
de l'ennemi, provenant de la rive gauche, n'était que très faible. 
Sous le feu de notre artillerie, les maisons de "cette rive furent 
incendiées l'une après l'autre. Le passage de la rivière com- 
mença immédiatement avec l'aide de la demi-colonne du train 
de pontons de corps d'armée; cette demi-colonne, qui faisait 
partie du bataillon de train n^ 12, avait été adjointe à la com- 
pagnie. En même temps, on commença la construction du pont; 
au début, ce travail avança rapidement; soudain nous assaillit 
une fusillade violente partant des maisons situées sur notre rive, 
c'est-à-dire la rive droite. Les grenadiers qui, sur la rive, atten- 
daient, en masse compacte, de passer le fleuve, répondirent 
vigoureusement à ce feu. Les maisons furent incendiées. Le pont 
fut achevé dans l'après-midi du 24 Août. Entre-temps, il était 
encore arrivé à diverses reprises que l'on fit feu des collines 
et même de la cave d'une maison incendiée. Dans de semblables 
cas, les civils furent saisis les armes à la main et fusillés. 

Anlage 45. Neufchatel, 2 Mars 1915. 

Karl Adolphe Henri von ZESCHAU, 46 ans, major, adjudant 
près du commandement en chef du XII'"® corps d'armée. 

J'atteignis la Meuse le 23 Août 1914 à six heures du soir, 
aux Rivages. Toutes les maisons étaient fermées. On n'apercevait 



(1) Cette rue est la rue St-Jacques, amorce de la route de Ciney. L'indica- 
tion des régiments (108 et 182) que suivait la compagnie de pionniers l'établit 
avec certitude. Cette route se trouvait exposée d'enfilade au feu des Français. 



180 



LE SAC DE DINANT 



aucun habitant. Les grenadiers se trouvaient en colonne de 
marche sur la route latérale qui débouche aux Rivages, la tête 
près de la route de la vallée. Je m'informai du point de savoir 
si on avait fouillé les maisons. Une patrouille fut alors envoyée 
pour y perquisitionner et un vizefeldwebel vint m'annoncer 
qu'elles étaient vides. Je restai encore environ 1/4 d'heure à cet 
endroit et observai les effets de notre feu d'artillerie sur les 
maisons de la rive gauche de la Meuse. Pendant ce temps, une 
quantité d'habitants, hommes, femmes et enfants, arrivèrent de 
Dinant par la route de la vallée (1) ; ils furent empêchés d'aller 
plus loin par les grenadiers. Lorsque le pont fut à moitié cons- 
truit et que quelques pontons chargés de grenadiers eurent atteint 
l'autre rive, la mission que j'avais reçue était accomplie et je 
retournai auprès du commandant de corps d'armée. Lorsque, 
vers 8 heures du soir, je revins aux Rivages, j'aperçus un tas 
de cadavres près de l'endroit où avait été construit le pont. 
J'appris que, peu après mon départ, on avait fait feu des maisons 
en apparence vides. 

Pendant la nuit se trouvèrent près du point de passage plusieurs 
centaines d'habitants qui étaient arrivés de Dinant. Ils furent bien 
traités. . Beaucoup de femmes et d'enfants reçurent même des vivres 
des soldats. 

Anlage 46. rsleufchâtel, 19 Février 1915. 

Karl Traugott Hubert Ludwig ERMISCH, 37 ans, ingénieur 
diplômé, directeur de mines, a*ctuellement capitaine de réserve 
à la compagnie des pontonniers de campagne. 

J'étais, le 23 Aoiit 1914, auprès de la 3™^ compagnie du 
12"'^ bataillon de pionniers et me trouvais présent lorsque les 
pontons du train de pontons de corps d'armée, que l'on avait 
d'abord fait descendre à Dinant, durent faire demi-tour. Nous 
nous sommes ensuite rendus, en faisant un détour, au chemin 
du vallon qui conduit vers les Rivages. Là, je fus envoyé en 
avant pour reconnaître l'endroit où devait être construit le pont. 
Il n'y avait à voir ni troupes françaises ni troupes allemandes. 
J'étais déjà là depuis une heure quand ma compagnie arriva 
avec le charroi de pontons et d'autres soldats allemands. Ces 
troupes rassemblèrent, à titre d'otages, les civils qui stationnaient 
là. Entre-temps commençait la construction du pont. Vers 4 ou 
5 heures, nous fûmes surpris subitement par un feu assez intense 
qui visait directement l'extrémité du pont où nous nous trouvions. 
Nous fûmes forcés de nous cacher sous le plancher des pontons. 
J'observai clairement que le feu venait des collines à droite et à 
gauche de la vallée latérale et surtout d'une maison rouge située. 



(1) Le major von Zeschau commet ici une erreur. C'est lorsqu'il revint plus 
tard aux Rivages qu'il vit arriver ces prisonniers. 



LE SAC DE DINANT 



181 



non loin du Rcfcher Bayard, immédiatement au Nord des Rivages. 
A la suite de ces faits, les otages furent fusillés sur Tordre d'un 
officier des grenadiers, homme d'un certain âge {eines àlteren 
Grenadier- Offiziers), 

Anlage 48. Neufchatel, 2 Mars 1915. 

Fritz Eugène STEINHOFF, 48 ans, major commandant des 
pionniers du XIP^ Corps d'Armée. 

Le 23 Août 1914, vers 5 heures de l'après-midi, j'arrivais 
près du point de passage aux Rivages. Il n'y avait encore per- 
sonne à cet endroit si ce n'est une patrouille d'officiers des 
pionniers. Je me rendis à la rive et marchai ensuite 100 mètres 
environ dans la direction d'Anseremme. Quelques soldats atti- 
rèrent mon attention sur le fait quon faisait feu du pont et des 
maisons, près du pont. Des soldats blessés gisaient dans la rue. 
On fit aussi feu sur moi et d'autres soldats me conseillèrent de 
ne pas aller plus loin. Je retournai vers le point de passage et 
y rencontrai le colonel Meister. Je lui fis rapport sur ce que 
j'avais vu. Le colonel fit nettoyer les alentours, par une section 
qui ramena une assez grande quantité d'hommes et de femmes. 
Les hommes furent placés contre un mur près du point de 
passage, les femmes et les enfants un peu plus loin en aval. 
On continua ensuite à construire le pont et à passer le fleuve. 
Quand la construction du pont fut arrivée à une quarantaine de 
mètres, une vive fusillade fut ouverte, des maisons des Rivages 
et des rochers qui dominent le village, sur les pionniers au tra- 
vail et sur les grenadiers qui attendaient. Personnellement, j'ai 
entendu siffler cent balles, à ce que j'estime. Il se produisit une 
grande confusion. Tous cherchèrent à s'abriter et le travail fut 
arrêté I Les grenadiers aussi qui se trouvaient en masse com- 
pacte étaient fort agités. Je retournai à travers un jardin vers la 
Meuse pour m'enquérir des pionniers. A ce moment crépita le 
feu de l'ennemi et j'entendis au même instant une couple de 
courtes salves tout près de moi. Je revins ensuite sur mes pas 
et vis, à l'endroit où s'étaient trouvé# les hommes prisonniers, 
un monceau de cadavres. A partir de ce moment le feu des 
francs-tireurs cessa complètement et la construction du pont con- 
tinua sans encombre. 

Coordonnons ces documents pour leur demander la vérité. 
Certains d'entre eux laissent échapper des aveux précieux et, 
res miranda, celui du major von Zeschau parait entièrement 
sincère. 

Le capitaine Ermisch est le premier Allemand qui arrive aux 
Rivages. Tout y est calme. Pendant une heure il attend sa compa- 
gnie qui survient enfin avec d'autres troupes. (Anl. 46). Le premier 



182 



Lê sac de bîNÀNt 



soins de celle-ci est d'arrêter les habitants à titre d'otageâ. 
(Anl. 39 et 46). Cette opération s'effectue sans amener de résis- 
tance de la population et les Allemands commencent la cons- 
truction d'un pont en même temps qu'ils transportent déjà des 
troupes sur l'autre rive du fleuve. (Anl. 39). 

A 6 heures arrive le major von Zeschau. Les habitants sont 
invisibles, les maisons closes. Par prudence le major von Zeschau 
les fait fouiller. On les trouve désertes : les habitants, nous le 
savons, étaient déjà arrêtés. Cet officier stationne encore un 
certain temps au bord de la Meuse et constate que la construc- 
tion du pont s'effectue sans encombre. Après avoir vu une par- 
tie des troupes effectuer sans obstacle le passage de la Meuse, 
le major von Zeschau retourne auprès du commandant du 
XIP^ corps d'armée. (Anl. 45). 

Jusqu'à ce moment la présence des troupes françaises sur 
l'autre rive de la Meuse n'avait guère gêné les opérations alle- 
mandes. Leur tir très faible n'avait pas empêché les grenadiers 
de se masser près du point de passage. (Anl. 39). 

Soudain une fusillade éclate dirigée sur l'extrémité du pont, 
sur les hommes au travail et sur les grenadiers massés en 
attendant le moment de passer le fleuve. (Anl. 46 et 48). Elle 
partait, dit-on, des maisons des Rivages, (Anl. 39 et 45), de ces 
maisons et des collines voisines. (Anl. 46 et 48). Il s'ensuit une 
grande confusion parmi les soldats (Anl. 48), qui cherchent à 
se mettre à l'abri ; ceux qui construisent le pont sont obligés 
de se réfugier sous les planchers des ponton§ (Anl. 46 et 48). 
Quelques courtes salves et, à l'endroit qu'occupaient les pri- 
sonniers, il n'y a plus qu'un t'as de cadavres. (Anl. 48). Les 
otages étaient fusillés. (Anl. 46). 

Nos ennemis ne récuseront pas ces témoignages. Ce sont les 
leurs. 

Le quartier est donc paisible quand y arrivent les premiers 
allemands. On ne les attaque pas. Des troupes nombreuses sur- 
viennent et s'emparent des habitants comme otages. Pas de rébel- 
lion. Le major Steinhoff, il est vrai, prétend que Ton avait fait 
feu sur lui et sur ses hommes (Anl. 48). Formellement contredite 
par les trois autres documents qu'on vient de lire, cette accusation 
est sans valeur, et c'est par une métamorphose regrettable de la 
vérité que le témoin représente l'arrestation des habitants comme 
une conséquence de cette attaque. Donner à cette opération l'ap- 
parence d'une répression nécessaire, tel est le but visible de 
l'accusation produite par le major Steinhoff. 



Lë sac de DINANT 



183 



Une autre inexactitude qu'il commet ackève de ruiner son 
témoignage. Les hommes arrêtés furent, d'après lui, séparés des 
femmes et des enfants. Volontaire ou non, son erreur est mani- 
feste. La liste des enfants fusillés le" prouve. 

Est donc acquis ce point essentiel : la population des Rivages 
est restée paisible jusqu*au moment ou éclate la fusillade subite, 
prétexte du massacre immédiat des otages. 

Cette fusillade est-elle le fait des habitants ? 

Oui, disent les Allemands. 

Cette accusation est fausse. Des faits péremptoires le démontrent. 
On aurait tiré des maisons et des collines voisines. 
Dans les maisons il n'y avait personne. 

Fouillées sur l'ordre du colonel Meister (Anl. 48), elles l'ont 
été une seconde fois sur l'initiative du major Von Zeschau. Les 
hommes constatent que les maisons sont désertes. (Anl. 45). 

Voilà brisée une partie de l'accusation : les témoignages allemands 
démontrent quil est matériellement impossible qu'elle soit vraie. 

On n'a pas non plus tiré des collines voisines. 

Elles bordent, des deux côtés, la route de Froidveau, (1) per- 
pendiculaire à la Meuse, et font face au fleuve dont elles dominent 
de très haut la rive gauche. 

Au Sud de la route, elles sont couronnées par une vaste carrière. 
Leur base, extrêmement abrupte, est, en partie, boisée. Il est 
inadmissible que le commandement allemand n'ait pas fait occuper 
une position si favorable pour contrebattre le feu des groupes 
françaises ; invraisemblable aussi, qu'il ait négligé de faire battre 
avec soin ces collines pour y rechercher les habitants, francs- 
tireurs éventuels, qui auraient pu s'y embusquer. Nous avons vu 
avec quelle insistance on prenait, à Lefïe, cette précaution. On 
ne peut croire qu'elle ait été omise, aux Rivages, par ces officiers 
qui, pour la sécurité de leurs soldats, font fouiller à deux reprises 
les mêmes maisons. 

Au Nord de la route et jusqu'à la haute et infranchissable crête 
rocheuse du massif du Rocher Bayard, les collines sont, aussi 
bien à leur sommet que sur leurs flancs, entièrement dénudées. 
La stérilité en est telle qu'on y conduit même pas les chèvres 
à la pâture. Un lapin n'y dissimulerait pas sa course. Par quel 
prodige un franc-tireur s'y serait-il caché ? 



(1) La route de Froidveau débouche aux Rivages, à 80 mètres environ au 
Sud du Rocher Bayard. 



184 



LE SAC m b^ANt 



Personne donc sur ces collines ; le bon sens et l'évidence le 
démontrent. 

C'est le naufrage de la seconde partie de l'accusation. 

Veut-on une autre preuve ? Voici. Au pied de ces collines, 
contre les maisons, les grenadiers étaient groupés en masse com- 
pacte. Ils attendaient le moment de franchir le fleuve, sur le 
pont que les Allemands construisaient au point ^ d'accostage 
pour bateaux que l'on voit sur le cliché ci-contre. Le major 
Steinhoff, invulnérable, a entendu siffler une centaine de balles. 
Elles n'ont touché, ni lui, ni aucun de ses grenadiers I L'inefficacité 
de cette fusillade suffit à démontrer qu'elle n'est pas le fait de 
francs-tireurs brûlant leurs cartouches, à bout portant s'ils étaient 
dans les maisons, à très courte distance s'ils se dissimulaient sur 
les collines. Pour être aussi inoffensives, des balles doivent 
venir de loin. 

Dira-t-on que les troupes allemandes étaient massées en contre- 
bas de la route, auprès du pont? Mais elles y étaient absolument 
à l'abri de toute fusillade partie de la rive droite. Aucun tireur 
ne se fut avisé de leur envoyer des balles évidemment inutiles. 

La vérité est que les troupes françaises, au feu desquelles 
l'artillerie allemande avait imposé silence, voyant les travaux de 
construction du pont s'avancer, et apercevant des troupes massées, 
profitèrent de ces circonstances pour ouvrir à nouveau le feu sur 
l'ennemi qui ne s'attendait pas à cette attaque subite (Anl. 46 et 48). 

Alors, furieux et rageur, un misérable donna l'ordre de fusiller 
des femmes et des enfants ! 

C'était l'exécution de la menace proférée peu avant par l'officier 
même qui a ordonné le crime : Si les Français tirent encore 
une seule fois, tous, sans exception, hommes, femmes et enfants, 
tous, vous serez tués.,, (1) 



Le major Steinhofï nous dit qu'à partir de ce moment le feu 
des francs-tireurs cessa complètement (Anl. 48). 

La raison, qui n'a pas crainte de se mettre en contradiction 
avec un major allemand, nous affirme, elle, que ce massacre 
révoltant aurait eu, sur la conduite des francs-tireurs, un efïet tout 
opposé. Ils n'avaient plus à craindre pour les leurs : au lieu d'o- 
tages, pour la vie desquels ils devaient trembler, il n'y avait plus 
qu'un tas de cadavres, des morts à venger ! 



(1) Voir note de Mgr Heylen, à la fin du volume. 




Emplacement du pont de bateaux construit par les troupes allemandes 



LE SAC DE DINANÏ 



185 



Avec sa maladresse ordinaire le rapport de Berlin épingle 
soigneusement et fait sienne, en la répétant, la sottise débitée 
par le major Steinhoff. 

Les récits allemands qui précèdent nous montrent la rapidité 
avec laquelle se sont déroulés ces tragiques événements. Au 
calme qui régnait d'abord succèdent quelques coups ^ feu tirés 
sur les Allemands et le massacre immédiat des otages qui en fut 
la conséquence. (Anl 46, 48). 

Entre ces faits il n'y a pas de place pour la véritable bataille 
que nous dépeignent les deux documents suivants. 

Anlage 43. — Extrait du RAPPORT DE COMBAT du régi- 
ment de grenadiers n° 101, du 22 au 30 Août 1914. 

Le 23 Août 1914. 

Le Bourgmestre du village des Rivages (1) se présente. Il 
assure qu'aucun des habitants n'est en possession d'armes et qu'il 
ne se produira aucune attaque quelconque contre les troupes. 
Après que l'équipage de pont divisionnaire fut arrivé, les pion- 
niers commencèrent la construction d'un pont sur la Meuse. 
Mais une forte fusillade ennemie provenant en partie de troupes 
d'infanterie et en partie des habitants de Fautre rive (2), transperce 
les pontons et rend impossible la continuation de la construction. 

On fait d'abord passer la Meuse à la 2™^ compagnie, qui sur 
un front étendu, traversa la localité de Neffe où on tire sur elle 
des maisons et du talus du chemin de fer. Plusieurs civils, qui, 
cachés dans des embuscades, ont fait feu sur la compagnie, sont 
fusillés et les maisons incendiées. 

Suivant la 2'"^ compagnie, les autres compagnies du batail- 
lon, ont aussi atteint les Rivages. Pendant que le bataillon se 
trouvait près de la Meuse et attendait pour traverser il fut 
assailli des maisons par des villageois. De toutes les fenêtres, de 
derrière les haies des jardins, des collines, des balles et des 
chevrotines tirées par les habitants grêlent sur les compagnies. 

Le bataillon reçoit immédiatement l'ordre d'entamer la lutte 
avec ces villageois fanatiques. Baïonnette au canon, les grenadiers 
s'avancent à travers les rues étroites. Au moyen de pioches, de 
hachettes et de cognées, les portes et les fenêtres fermées sont 
forcées. Les grenadiers pénètrent par groupes dans les maisons 
pour s'y emparer des habitants qui continuaient à tirer sur nous. 
Ce n'étaient pas seulement des hommes et des jeunes gens qui 



(1) Le faubourg des Rivages fait partie intégrante de Dinant. Il ne constitue 
pas une commune distincte. Il n'y a donc pas de bourgmestre des Rivages. 

(2) C'est nous qui soulignons ce passage. 



186 



LË SAC DE iDÎNANt 



fifenaïeni part au combat, mais aussi des vieillards, des femmes et 
des enfants. Les francs-tireurs avaient bien choisi leurs lieux 
d'embuscades. Déjà la nuit tombe, et cependant le feu ennemi 
ne diminue pas encore. Notre but est d'atteindre l'autre rive de 
la Meuse mais, d'autre part, les troupes et les équipages qui 
nous suivent doivent pouvoir traverser la localité sans être as- 
saillis de nouveau. Ainsi il ne reste plus qu'un seul moyen: l'in- 
cendie du village ; aussi celui-ci ne forma-t-il bientôt qu'une 
mer de flammes. 

Du massacre des otages, pas un mot ! Omission voulue qui 
constitue une preuve manifeste et nouvelle du manque de sincé- 
rité des officiers allemands, présentant les événements non sous 
leur aspect réel, mais comme ils voudraient qu'ils se soient passés. 

Un aveu à noter: le feu dirigé sur les pontons et qui inter- 
rompit la construction du pont est parti de la rive gauche du 
fleuve. C'est la confirmation de la démonstration faite plus haut. 
C'est tout ce qu'il faut retenir de ce rapport. Il n'y a pas* à le 
réfuter: les documents allemands reproduits plus haut le font 
avec toute la précision désirable. 

Le rapport du régiment de grenadiers n*^ 101 est une œuvre 
de pure imagination. 

Il en est de même de l'odieux factum du major Schlick (Anl. 
44). Sa violence emportée et l'excès des accusations qui y sont 
produites amènent à se demander si l'on se trouve en présence 
d'un témoignage ou du plaidoyer d'un accusé défendant sa pro- 
pre cause. Voici la pièce. 

Anlage 44. — RAPPORT au sujet des combats dans les rues 
aux Rivages, (Dinant), le 23 Août 1914. 

Les compagnies du régiment des grenadiers n° 101 qui 
avaient atteint les Rivages dans l'après-midi du 23 Août 1914 
durent être retirées de six à huit cents mètres sur la route du 
Pont de Pierre, (1) parce que notre propre artillerie avait ou- 
vert un feu intense sur la région où se trouve cette localité. (2) 
Le bourgmestre de ce lieu, mandé par moi en cet endroit, m'as- 
sura quil ny avait pas d'arme, et que la population tie méditait 
aucun attentat contre nos troupes. Il fut chargé de mettre à la 
disposition des compagnies, dans un temps déterminé, du beurre 
et du pain et cela à la sortie du village, à l'endroit où se fit 
plus tard la construction du pont. Les compagnies ne purent 



(1) Il s'agit de la route de Froidveau. Le Pont de Pierre est un "lieu dit,, 
situé sur cette route. 

(2) A l'insu des pionniers! 



Lé sac de ÎDïNAN'f 



18? 



pas Consommer ces choses, parce qu'entre-temps on iit passer la 
Meuse à la 2™^ compagnie et que les autres furent engagées 
dans les combats de rues. 

Quand, en effet, après la cessation de notre feu d'artillerie, 
les compagnies furent ramenées vers les Rivages et que des 
détachements chargés de prendre réception des vivres réquisi- 
tionnés eurent été désignés, les habitants des Rivages ouvrirent 
un feu meurtrier sur nos troupes, tirant de toutes les maisons, 
des jardins et aussi des collines. Des hommes de tout âge, ainsi 
qu'une quantité innombrable de femmes et même des fillettes de 
dix ans, firent feu des maisons et dans les maisons. C'est ainsi 
qu'une femme fut grièvement blessée au sein par ses concitoyens 
et pansée par nous. 

Le bataillon reçut l'ordre d'ouvrir la lutte contre les habitants 
qui tiraient comme des forcenés. Dans le but de combattre dans 
les rues et les maisons, les 3™^ et 4"'^ compagnies s'avancèrent, 
tandis qu'une partie de la compagnie restait sur la rive. 
Les habitants, d'une conduite particulièrement indigne, faisaient 
feu comme des forcenés sur nos troupes, avec des armes de 
toute espèce, sans qu'il fut possible de les en empêcher. Une 
partie d'entre eux, environ vingt, parmi lesquels quelques femmes, 
qui ne cessaient d'attaquer constamment les compagnies avec 
une perfidie particulière en leur tirant dans le dos, furent fusillés 
dans le but de nous défendre contre leurs agissements et de 
détourner, par la frayeur, les autres habitants de toute atrocité 
ultérieure. Environ 100 ou 150 hommes et femmes ainsi que 
des enfants furent rassemblés et transportés par les premiers 
bateaux sur l'autre rive de la Meuse (2), cela, tant dans le but 
de les empêcher de se livrer à de nouveaux actes de violence 
que pour éloigner de l'épouvantable combat, ceux d'entre eux 
qui paraissaient innocents. Les 3™^ et 4"^® compagnies conti- 
nuèrent le combat dans les rues longtemps encore après la tombée 
de la nuit, jusqu'à ce qu'enfin l'incendie de tout le village eut 
mis fin aux ignobles agissements des habitants. 

L'injonction de procéder au combat dans les rues a été donnée 
par moi et mis à exécution par les 3"^^ et 4"^^ compagnies, 
d'après un ordre du régiment. 

Quant à moi, je puis qu'attester que, comme à un signal 
donné, les villageois, hommes de tout âge, femmes et filles, 
firent feu sur nous comme des enragés et que les moyens aux- 
quels nous eiimes recours nous étaient imposés par la légitime 
défense. La situation dans laquelle se trouvait la troupe, surtout 
à l'endroit oij plus tard fut construit le pont, mérite dans toute 
la force du terme, le nom de chaudière de sorcières. On ne 
peut rien imaginer de pire que la façon dont agissait cette armée 
en furie d'hommes et de mégères. Malgré toutes les impressions 



(2) C'est faux. Ce sont des habitants de Neffe qui ont été transportés aux 
Rivages Une partie d'entre eux y furent fusillés. 



188 



Le sac de DiKANt 



effroyables d'une pareille lutte, j'ai, dans la suite, toujours admiré 
la conduite calme de nos troupes vis à vis de ces brutes et la 
façon dont elles s'abstinrent de toute cruauté, même quand elles 
se trouvaient elles-mêmes exposées de la façon la plus grave (1). 

(signé) ScHLiCK 
Major commandant du P*" bataillon 
du régiment de grenadiers n^^ 101. 

(sans date). 

Et c'est après avoir vu les cadavres pantelants des enfants 
mutilés par les balles de ses bandits que le major Schlick éprouve 
cette réconfortante admiration ! 

Brave cœur, va! 

Je n'ai rien à dire de ce témoignage. 

On s'efforce à Berlin de justifier ce massacre d'otages. ** Leur 
exécution, lisons-nous dans V " aperçu général, „ était d'autant plus 
justifiée qu'il n'est guère possible de croire qu'il y ait eu des 
innocents puisque la population entière avait pris part à la lutte. „ 
La mauvaise foi de ces messieurs est stupéfiante. Des documents 
qu'eux-mêmes publient il résulte nettement que les victimes sont 
X des otages pris avant qu'un seul coup de feu eût été tiré contre les 
troupes allemandes. (Anl. 39, 45, 46). 

" L'exécution des otages qui eut lieu dans différentes parties 
de la localité, dit encore 1' " aperçu général, „ répond également 
au droit militaire. J'ignore le droit militaire allemand mais je 
connais au dessus de lui un commandement et une justice 
imprescriptibles qui défendent de verser le sang innocent. — 
" Non occides. „ — 

Les rédacteurs du Livre Blanc ne paraissent pas en avoir soup- 
çonné l'existence. 

La documentation que les Allemands nous livrent sur la tra- 
gédie des Rivages n'est pas complète. 

Il y manque une pièce et un nom. 

Une pièce : la déposition du colonel Meister. Il se trouvait 
sur les lieux ; il y commandait. Il est responsable du sang versé. 



(1) Une réflexion suggestive. Il y a pour les événements des Rivages deux 
groupes de témoins : 1^ les pontonniers, à peu près d'accord entre eux, qui 
donnent une version de l'affaire ; 2^^ les grenadiers qui s'entendent et présentent 
les événements sous une face différente. Entre les récits de ces deux groupes,' 
pas de contact. C'est au point que si l'on relisait leurs témoignages en faisant 
abstraction de la désignation du lieu, on ne se rendrait pas compte qu'ils 
parlent des mêmes faits. 



LE SAC DE DINANT 



189 



Pourquoi ne parle-t-il pas ? Calomnie nouvelle ou confession, 
nous avons le droit de connaître sa déclaration. 

Un nom : celui de l'officier qui a ordonné le massacre. 

On nous fait connaître les bourreaux de Leffe, ou tout au 
moins quelques-uns d'entre eux. 

Pour les événements du centre de la ville, oii ne furent fusillés 
que des hommes, on nous donne la déclaration du coupable: le 
comte Kielmannsegg et chaque témoignage l'accuse personnelle- 
ment. Ici, l'aveu* du coupable manque et tous les rapport nous 
cachent son nom. Unanimité dans le silence ! Est-il térnéraire 
d'en conclure à des intrigues auprès des témoins ou à des tri- 
potages dans la façon dont sont reproduites leurs déclarations ? 

Mais aussi le crime était véritablement trop odieux pour que 
l'on ose désigner l'assassin. 

Pudeur ? Non. Complicité ! 

On protège le misérable, on le couvre. Bien plus ! on lui 
cherche une excuse qu'aucun témoin ne signale. Ouvrons le rap- 
port de la Commission allemande et lisons : " Quelques fem- 
mes et quelques enfants ont été atteints aux Rivages pendant 
1 exécution des otages. Malgré les ordres donnés, et dans la con- 
fusion générale, les femmes et les enfants ont quitté la place 
qui leur avait été assignée à l'écart des hommes et s'étaient 
pressés autour de ces derniers. „ (Voir page 58). 

On mettrait de l'ordre pour une distribution de vivres. On 
ne prend ni ce temps ni cette peine quand il s'agit de distri- 
buer des balles à des femmes et des enfants! Le crime fut une 
lâcheté ; l'excuse qu'on en donne en souligne la honte. Pour le 
criminel et pour ceux qui, inconscients, cherchent à l'innocenter, 
l'histoire a des piloris. 

* 

* * 

L'anlage 51, ne se rapporte pas uniquement aux faits des 
Rivages. C'est ici cependant qu'elle se classe le mieux^ 

Anlage 51. Neufchâtel, le 18 Février 1915. 

Max Georges PETRENZ, 36 ans, stabsartz, (médecin de batail- 
lon) auprès du commandement du train du XII"^^ corps d'armée. 

Le 21 et le 22 Août, j'étais à Taviet. Le 23 Août, l'échelon 
monté de l'Etat-Major partit, et arriva le soir, vers 10 heures, à 
la Meuse, aux Rivages. D'après ce que j'appris, le village de 



190 



LE SAC DE DINANT 



Sorinnes avait été, le 22 Août, purgé de tous les hommes et de 
tous les éléments douteux. 

Arrivant de bonne heure, le 23 Août au matin, dans ce village, 
je vis une maison en feu, entourée par nos soldats. J'appris 
qu'on avait fait feu de cette maison, sur les hussards qui passaient, 
qu'on l'avait ensuite fouillée en vain pour en chasser les tireurs 
et qu'alors, pour chasser ceux-ci de leur cachette, on avait incen- 
dié la maison. (1) Retournant plus tard à Taviet, je racontai ce 
fait à la dame chez qui j'avais logé, une femme de la bourgeoisie. 
Elle me dit : "Ce seront certainement encore des gens de Binant,,, 
Elle me raconta alors que, de Dinant, on avait/envoyé, dans les 
villages des alentours, les éléments douteux. Lorsque ceux-ci 
auraient commis des méfaits vis-à-vis des troupes allemandes, 
leurs actes devaient être mis sur le compte des habitants. 

De ce qu'elle me dit, je compris que, de Dinant, on avait 
réellement organisé la résistance contre les troupes allemandes. 

Notre échelon monté partit de Taviet, à 3 heures de l'après- 
midi, s'arrêta, un tem^ps assez long, au Sud de la route de Sorinnes, 
vers Dinant, et descendit à la Meuse, par la gorge qui conduit 
aux Rivages. Nous y arrivâmes alors qu'il faisait déjà obscur. 
Pendant la nuit, arrivèrent encore une grande quantité de femmes 
et d'enfants, qui, à vrai dire, auraient du aller encore plus loin, 
vers le Sud. Cependant, vu le grand danger que cela aurait 
présenté, étant donné que le long de la route tout brûlait, nous 
les hospitalisâmes dans une grande maison vide, immédiatement, en 
face du pont de pontons, où ils étaient à l'abri du feu. Outre moi- 
même, un certain nombre d'officiers du régiment du roi n*^ 100, 
se sont mis en peine pour leur installation. Le lendemain matin, 
le capitaine von Criegern a, sur ma demande, ordonné de distri- 
buer du café chaud à toutes les femmes et aux enfants. 

Sur la rive de la Meuse, entre la rivière et un mur de jardin, 
à gauche près du pont de bateaux gisaient un tas de civils fusillés. 
J'en ignore le nombre : trente à quarante, je crois. Je ne sais 
qui les avait fusillés; j'ai entendu dire que le 101'"^ régiment de 
grenadiers avait fait là une » exécution. Parmi les tués se trou- 
vaient aussi quelques femmes; les jeunes gens formaient de 
beaucoup la majorité. Dans le tas, je découvris une fillette d'environ 
cinq ans, vivante et sans aucune blessure. Je l'enlevai du tas et 
la conduisis dans la maison où se trouvaient les femmes. Elle 
accepta du chocolat, était très alerte et, manifestement, ne se 
rendait, pas compte de la gravité de la situation. 

J'examinai alors le tas de cadavres pour voir s'il s'y trouvait 
encore d'autres enfants. Je ne découvris plus qu'une fille d'envi- 
ron 10 ans blessée à la partie inférieure de la cuisse. Je la fis 
panser et porter également auprès des femmes. Le lendemain 



(1) Les soldats ont ici agi comme, à Leffe, le capitaine Wilke : la maison 
fut incendiée parce que personne n'y fut trouvé. Ajoutons qu'on acheva ensuite 
de brûler entièrement le village où, depuis la veille, il ne restait plus un homme. 



LE SAC DE DINANT 



191 



elle ne souffrait presque plus. Il se fit que la mère de cette fille 
se trouvait parmi les femmes venues de Dinant. Mère et fille 
me furent très reconnaissantes. Le tas des cadavres se trouvait 
à un endroit que les femmes et les enfants hébergés dans la 
maison ne pouvaient apercevoir. 

Lorsque, le lendemain matin à 9 heures, je me préparais à 
partir, des pionniers étaient précisément en train de creuser, pour 
les cadavres, une fosse commune, dans un verger situé derrière le 
mur de jardin devant lequel les corps gisaient. Je me suis con- 
vaincu personnellement et en plein jour quil ny avait là que des 
morts. Il est hors de doute qu'aucun vivant n'a été enterré par 
erreur. 

Je veux encore ajouter, qu'au courant de la nuit, un officier 
des grenadiers me pria de retirer, d'une maison menacée par le 
feu, un civil blessé et de le mettre en sûreté. L'homme avait reçu 
un coup de feu dans la partie supérieure de la cuisse ; il appar- 
tenait à la bourgeoisie. // avait raconté aux officiers des grena- 
diers que des francs-tireurs belges avaient fait feu sur lui parce 
quil n avait pas voulu les cacher dans sa maison. Il avait déjà été 
pansé par nos hommes et fut maintenant transporté dans la 
maison où se trouvaient les femmes. 

Le lendemain, après avoir passé la Meuse, nous chevauchâmes 
le long de la rive gauche pour arriver sur la route conduisant à 
Onhaye. Sur l'autre rive, les maisons de Dinant semblaient 
désertes. Seulement, devant la porte cochère d'un hôtel, se trouvait 
un civil qui épaula un fusil et fit feu vers nous sans nous attein- 
dre. Quand nous ripostâmes, à coups de revolver, il disparut. 

Pour avoir donné des soins à deux fillettes que les balles 
allemandes n'avaient pas tuées, (et le Livre Blanc souligne cette 
partie de la déposition,) le docteur Petrenz se loue avec une 
insistance de mauvais goût. Vi^blement, cet homme s'admire. 
Laissons-le, livré à cette attrayante occupation et poursuivons 
Texamen de sa déclaration. Elle nous fournit un exemple typi- 
que de la mielleuse hypocrisie avec laquelle un Allemand, qui 
fait patte de velours, réussit à déformer la vérité. 

Il nous raconte, entre-autres, comment des femmes et des 
enfants vinrent de Dinant, les soins que l'on prit de leur éviter 
des dangers, la sollicitude attentive avec laquelle on les hébergea 
et la prévenance que l'on eut de leur dissimuler le mur au 
pied duquel gisaient les morts I 

L'exode des Dinantais n'était pas volontaire. Amenés aux 
Rivages par violence et à travers la ville en flammes, ils feront 
toujours grief aux Allemands de ne leur avoir pas permis de 
franchir encore une centaine de mètres pour aller jusqu'à Anse- 
remme. Là, en dehors de la zone des incendies, ils auraient trouvé 



192 



LE SAC DE DINANT 



l'hospitalité compatissante de leurs compatriotes au lieu de la 
détention de trois jours qu'ils durent subir, en butte aux injures, 
aux outrages, aux menaces de la soldatesque qui les gardait, 
en proie aux privations de la faim et aux souffrances de toutes 
les angoisses. Mais il ne fallait pas qu'ils pussent retourner à 
Dinant où leur présence aurait gêné les opérations des pillards. 

Le témoin nous explique ensuite, qu'ayant examiné les cadavres 
(il en compte 30 à 40 au lieu de 90 (1), il constate que parmi 
les tués se trouvaient quelques femmes. " Des jeunes gens for- 
maient de beaucoup la majorité,,. Cette façon de ne parler que 
de " la majorité „ est une admirable trouvaille qui disperse ingé- 
nieusement de parler des vieillards aux cheveux maculés de 
rouge et des nourrissons aux lèvres desquels perlait, au lieu 
d'une goutte de lait, du sang ! 

La manière de ce témoin est par trop subjective. 

Aussi ne peut-on accorder créance au récit de son entretien 
avec une femme de Taviet qui lui aurait dévoilé quelques détails 
des machinations ourdies par les Dinantais contre l'armée 
allemande. Le Petrenz pouvait facilement connaître le nom 
de son interlocutrice. Il aurait été sagement inspiré en le faisant 
connaître. Cette précaution eiàt permis le contrôle de sa déposi- 
tion, contrôle que doit souhaiter tout témoin sincère. On aurait 
pu rechercher où cette personne avait appris les renseignements 
qu'elle livrait si complaisamment, et s'assurer que le docteur 
Petrenz a, malgré la différence de langues, compris exactement 
ce qu'on lui racontait. On aurait vu enfin : si son récit n'est 
pas inventé de toutes pièces. 

Les rédacteurs du Livre Blanc ramassent ces potins, les modifient 
de façon à en étendre la portée et dans la forme suivante, les 
présentent comme un fàit de notoriété publique : "Déjà avant le 23 
Août la population des environs de Dinant savait qu'on avait orga- 
nisé à Dinant un guet-apens contre les troupes allemandes. On savait 
que lés actes d'hostilité commis par des habitants du pays contre 
les troupes allemandes à Sorinnes et dans d'autres localités 
situées à l'Est de la Meuse étaient, en partie, le résultat de l'ac- 
tion d'émissaires venus de Dinant (Anl. 12(2) et 51). (Voir 
aperçu général de la Commission d'Enquête allemande, page 56). 



(1) Ce chiffre est celui que donne Mgr Heylen. J'avais cru et j'ai écrit que le 
nombre des victimes était de 80. 

(2) On ne voit pas ce que vient faire ici cette mention de TAnlage 12, qui 
ne contient rien de semblable. 



LE SAC DE DINANT 



193 



On trouve à glaner un conte de bonne femme, on maquille 
outrageusement un texte, et cela devient de l'histoire que l'on 
prétend imposer au monde. 

Le 20™^ rapport de la Commission belge d'Enquête (v. p. 45) 
qui reproduit une lettre adressée par moi-même au Ministre de 
la Justice, signale qu'aux Rivages, une femme fut enterrée vive. 
Le docteur Petrenz affirme, par contre, que l'on n'enterra aucune 
personne vivante. 

'Je n'ai pas articulé l'accusation sans être certain de son exac- 
titude. L'affirmation du témoin, qui, sur 90 cadavres en vit seu- 
lement 30 à 40, ne suffit pas à la réfuter. 

Je n'ai ni écrit ni pensé que l'autorité allemande ait ordonné 
ce crime, ni qu'un médecin allemand s'en soit rendu complice. 
Je ne veux pas même tirer argument, contre l'armée allemande, 
du fait que, dans ses rangs, il se soit trouvé un monstre capable 
de perpétrer pareil forfait. La déposition du docteur Petrenz est du 
15 Février 1915, c'est-à-dire antérieure à la rédaction du rappoTt 
dans lequel l'accusation fut, pour la première fois, produite. Il 
n'a pu entrer dans l'esprit du témoin ou de ses interrogateurs 
assez de perversion pour que, spontanément, l'idée leur vint de 
défendre l'honneur allemand contre l'éventualité d'une imputa- 
tion semblable. Une accusation formulée explique seule la déné- 
gation du D'" Petrenz, et cette accusation ne pouvait provenir 
que de source allemande. Ceci décèlerait une tare nouvelle 
de l'enquête de nos ennemis, niant tout par principe, même les 
faits que les auteurs du Livre Blanc trouvent dans les témoi- 
gnages de leurs propres soldats, témoignages que, bien entendu, 
ils s'abstiennent de faire connaître. Mes soupçons sont peut-être 
injustifiés ; ils ne sont pas téméraires. 

Le docteur Petrenz voulut avoir son histoire de francs-tireurs. 
Aussi, il nous conte que, le 24 Août, suivant la rive gauche de 
la Meuse, il vit sur l'autre rive du fleuve un franc-tireur épauler 
et faire feu. Nous avons souvent reproché aux documents alle- 
mands leur manque de précision : il empêche tout contrôle. Le 
témoin évite, ici, cet écueil; il spécifie: l'homme se trouvait 
devant la porte cochère d'un hôtel. Et du coup, voilà le témoin 
pris en flagrant délit de mensonge. Sur la rive droite de la 
Meuse, il existait trois hôtels visibles de la rive gauche. Aucun 
n'avait de porte cochère. 



194 



LE SAC DE DINANT 



CHAPITRE XVI 
A Neffe 

Anlage 40. Juvencourt, 1" Mars 1915. 

Arnd Maximilien Ernest VON ZESCHAU (U, 42 ans, major 
commandant de bataillon au régiment de grenadiers n^ 101. 

Le 23 Août 1914, vers 6 heures de l'après-midi, j'arrivai, avec 
ma 11™^ compagnie, à la Meuse, près des Rivages. Je fus 
transporté immédiatement à l'autre rive, au moyen de pontons. 
J'avais mission d'y occuper les collines à droite de la 2"^^ com- 
pagnie qui avait déjà traversé le fleuve. En face des Rivages se 
trouvaient des rangées continues de maisons. Nous descendîmes 
tout d'abord jusqu'à l'église, après quoi nous tournâmes à gauche. 
J'allais avec mon groupe à travers une ruelle très étroite où les 
portes des maisons et les volets des fenêtres étaient fermées. 
Soudain quatre à -cinq coups de feu partirent derrière moi. Mes 
hommes forcèrent immédiatement l'entrée de la maison d'où les 
coups étaient partis. La maison était vide. Derrière le bâtiment 
il y avait une petite cour et une buanderie. Dans la cour se 
trouvait un fusil de chasse déchargé. En continuant notre route, 
nous arrivâmes près d'un talus de chemin de fer sous lequel était 
ménagé un passage. Devant celui-ci gisait, avec une arme res- 
semblant à une carabine, un civil mort. Le sous-lieutenant von 
Oer, qui se trouvait de l'autre côté du talus, me cria que, de 
l'intérieur du passage, on avait fait feu sur lui. Dans le passage 
je vis des gens. Quelques-uns de nos hommes étaient accroupis 
à quelques pas de l'ouverture, le fusil décalé; à ma question, ils 
répondiren- qu'on avait tiré du passage. Je criai à l'intérieur : 
« Sortez, on ne vous fera rien!,, Comme les gens ne sortaient 
pas, je fis tirer dans le passage quelques coups de feu — en 
tout dix à douze — par environ cinq à six de mes hommes. 
Comme à l'intérieur s'entendaient ensuite de grands gémisse- 
ments, je laissai un sous-officier en arrière avec ordre de faire 
évacuer le passage. Le sous-officier me déclara le lendemain 
matin qu'il en avait retiré 35 à 40 civils, des hommes, des 
jeunes garçons, des femmes et des enfants, ainsi qu'un certain 
nombre d'armes; il me dit que c'étaient huit à dix armes, res- 
semblant à des carabines. Les civils arrêtés furent remis à d'autres 
troupes à l'endroit où avait été établi le pont. A environ 200 
mètres au delà du talus du chemin de fer, je me trouvai engagé 
dans un combat avec de l'infanterie française. 



(1) Ne pas confondre avec son homonyme Karl Henri von Zeschau (anl. 45). 



LE SAC DE DINANT 



195 



Anlage 41. Proviseux, le 2 Mars 1915, 

Kurt Frédéric FABER, sous-officier à la 10™^ compagnie du 
régiment de grenadiers n° 101, 22 ans. 

D'après mon journal de guerre, j'ai passé la Meuse, à Dinant, 
le dimanche 23 Août 1914, à 6 heures 5 minutes du soir, avec 
le major von Zeschau et environ trois détachements de grena- 
diers. Nous voulions occuper les hauteurs d'en face que l'on 
croyait occupées par l'ennemi. Chemin faisant, j'ai remarqué 
que dans une rue latérale, une femme tira sur nous au moyen 
d'un revolver à travers une porte entre-baillée. Là dessus, je 
tirai vers la femme qui ferma brusquement la porte. J'ignore si 
je l'ai touchée. 

Anlacte 42. Proviseux, le 2 Mars 1915. 

Franz Otto SCHLOSSER grenadier à la 10"^^ compagnie du 
régiment de grenadiers, n^ 101. 

Le 23 Août 1914, dans l'après-midi, je passai en barque la 
Meuse à Dinant avec le capitaine Graisewsky et le lieutenant 
von der Decken ainsi que des hommes de la 10"^® compagnie 
du régiment de grenadiers n° 101. Quand nous arrivâmes vers 
le milieu du fleuve un feu violent fut ouvert sur nous de diffé- 
rents côtés. Sur l'ordre du capitaine, nous occupâmes sur l'autre 
rive un fossé. Des maisons situées à droite et à gauche on fit feu 
sur nous. J'ai vu, de mes propres yeux, à une fenêtre d'une mai- 
son, plusieurs 4^mmes qui tiraient sur nous. Le capitaine nous 
donna alors l'ordre de faire sortir les habitants des maisons. 
Nous en retirâmes, environ 20 personnes, rien que des femmes 
et des enfants, je crois, qui, furent conduites comme prisonnières 
près de la Meuse. Nous avons ensuite encore incendié les mai- 
sons. 

Des circonstances nouvelles augmentent., pour les Allemands, la 
difficulté de se rendre compte, ici, de ce qui passe. 

Allemands tet Français sont en contact immédiat. En effet dans 
la soirée du 23 Août, sur la rive gauche de la Meuse les Fran- 
çais contre-atfaquent vigoureusement, rejettent dans la Meuse des 
troupes allemandes qui avaient passé le fleuve et ne se retirent 
qu'à la nuit. Cela est établi par des renseignements fournis par 
l'autorité militaire française. (Livre Gris Belge p. 235). 

L'endroit d'où, à ce moment, partent des coups de feu ne 
permet plus aucune induction. Les circonstances elles-mêmes 
énervent la valeur des témoignages. 

Nous avons ceux d'un sous-officier et d'un soldat. (Anl. 4L et 42). 



196 



LE SAC DE DINANT 



L^un prétend avoir vu, à une fenêtre, plusieurs femmes faire 
feu dans sa direction. L'autre a essuyé un coup de revolver tiré 
par une femme embusquée derrière une porte entre-baillée. Au- 
cun témoin ne prétend avoir vu des hommes tirer. A Neffe, 
seules, des femmes seraient coupables. 

Le vieil adage juridique " testis unus, testis nullus „ n'est pas 
juste. Un témoignage unique peut faire preuve. 

Mais il faut que l'on sache le témoin parfaitement honnête. 
Il y a d'honnêtes gens dans l'armée allemande. Il y en a d'au- 
tres. Nous ne savons rien de ces deux soldats. 

11 faut que le témoin soit désintéressé. Or, les événements de 
Dinant intéressent l'honneur de tous les Allemands qui y ont 
assisté. 

Il faut que le témoignage ne soit pas lié par une étroite Connexité 
à d'autres affirmations de la même enquête, reconnues fausses, 
ou à l'ensemble de cette enquête, si elle est suspecte. Cette con- 
nexité existe ici. 

Il faut, enfin, que la déposition unique ne heurte pas les pro- 
babilités qu'impose le bon sens. Les témoignages de ces deux 
soldats ne satisfont pas à cette condition. J'estime inutile d'in- 
sister davantage sur^ leur manque de valeur. 

Le major von Zeschau (Anl. 40) appartient à la catégorie des 
témoins qui n'ont rien vu; il ne parle que par ouï-dire. 

Il rapporte deux faits. 

I. Dans une ruelle étroite, derrière lui, des coyps de feu écla- 
tent, qui semblent n'atteindre personne. On fouille la maison 
d'où l'on avait tiré; elle est déserte. 

Un seul indice décelé l'action des francs-tireurs: un fusil de 
chasse déchargé est trouvé dans la cour d'une maison. 

Le fait que d'une maison partent des coups de feu n'a plus 
ici aucune valeur: des soldats français peuvent les avoir tirés. 

Qui a vu ce fusil? Le major von Zeschau? Il n'en dit rien. 
C'est un soldat... quelqu'un... on... qui a raconté avoir vu cette 
arme et le major von Zeschau l'aura entendu dire. 

Ce n'est pas sérieux. 

II. Un sous-lieutenant a crié au témoin que d'un aqueduc 
percé au travers du talus du chemin de fer on avait fait feu 
sur sa troupe. Des armes ressemblant à des carabines (?) sont 
trouvées dans cet acqueduc, dit le major von Zeschau. Qu'en sait-il? 
11 ne les a pas vues. Personnellement, il ne connaît qu'une chose: 
l'ordre qu'il a donné de faire feu sur les malheureux qui avaient cher- 
ché asile sous cette voûte et qui étaient paisibles lorsqu'il les a vus. 



là SAC DE DINANT 



191 



Les faits prennent dans son récit allure d'absurdités. En effet : 
P Des francs-tireurs auraient compris qu'ils étaient tout aussi 
utiles et mieux en sécurité quelques cents mètres plus loin au 
milieu des avant-postes français. 2^ Ils n'auraient pas exposé 
des femmes et des enfants à un danger inutile et terrible en se 
faisant accompagner par eux dans leur embuscade. 3^ Fuyant 
leurs habitations pour chercher un abri plus sûr, ce n'est pas 
au milieu des francs-tireurs et de leurs fusils que ces femmes et 
enfants auraient cru le trouver. 

La déposition von Zeschau est incomplète. Elle néglige cer- 
tains faits que voici : 1° avant d'arriver à l'aqueduc, les soldats 
placés sous ses ordres avaient déjà assassiné plusieurs familles ; 
2° sous Taqueduc ils n'ont pas seulement tiré des coups de fusil, 
ils ont aussi jeté des grenades ; 3^ il y eut là une vingtaine de 
cadavres et de nombreux blessés, dont plusieurs succombèrent à 
leurs blessures. 

Quand on témoigne d'un fait, on le raconte en entier si l'on 
veut être correct. On est coupable lorsqu'on en tait la moitié. La 
première punition du mauvais témoin est le mépris dans lequel 
on tient son témoignage. Je ne sais si l'avenir ne réserve d'autre 
châtiment au major von Zeschau; mais il n'échappera pas à 
celui-ci. 



198 



Lfc BAC DE biNANt 



CHAPITRE XVIÏ 
Derniers Coups de Feu 

Le lendemain, 24 août, la fureur allemamde n*était pas encore 
calmée. En même temps que s'organisait le pillage de nou- 
veaux incendies étaient allumés et des p^^rquisitions étaient pra-'' 
tiquées dans la partie de la ville épargnée la veille. On arrêtait 
toujours. On tirait sur des malheureux qui, sortant des cachettes 
invraisemblables où la tourmente de la veille n'avait pu les 
atteindre, se risquaient à la recherche de leurs proches ou se 
hâtaient vers les hauteurs, fuyant la ville en flammes, les dan- 
gers dont elle était pleine et le cauchemar des morts saignant 
dans les rues. 

A ces nouveaux excès des Barbares font pendant de nouvelles 
accusations. 

Anlage 47. Neufchâtel, 2 Mars 1915. 

Henri Bernard Wichard baron VON ROCHOW, 30, ans 
lieutenant de réserve au régiment de Uhlans n^ 17 actuellement 
commandant de la garde de cavalerie de l'Etat-Major du XII""^ 
corps d'armée. 

J'arrivai le 23 Août 1914, à la tombée de la nuit, aux Rivages 
' et vis, près du point de passage, un grand tas de cadavres. Dans 
le courant de la soirée, alors que le passage avait commencé et 
qu'il faisait un peu plus calme, nous remarquâmes que dans 
ce tas de cadavres se trouvaient quelques blessés. Ceux-ci furent 
emportés. Moi-même, je transportai auprès des femmes prison- 
nières et je confiai à un médecin une fillette de huit ans, blessée 
au visage et une vieille femme qui avait reçu un coup à la cuisse. 
Je suis resté à cet endroit jusqu'à ce que, le jour suivant, le 
pont fut terminé. 

Il y eut encore jusqu'à ce moment des coups de fusils tirés mo- 
nifestement par des habitants. Les maisons furent fouillées par 
des gendarmes de campagne. Les gens qu'on y trouvait fureat 
soumis à un interrogatoire auquel je participai partiellement 
comme interprète. Deux hommes furent fusillés parce qu'on avait 
tiré de leurs maisons et trouvé des munitons dans leurs poches. 
Une femme, bien ^«'elle eût en poche un revolver chargé, ne fut 
pas fusillée parce que sa cupabilité ne se trouva pas clairement 
démontrée. La cupabilité de chacun fut examinée sans hâte par 
les officiers présents. 



LE SAC DE DINANT 



199 



Ce cas est le premier où il soît fait mention d'une sorte de 
procédure. C'est un progrès. Cependant, pour croire à la culpa- 
bilité des gens condamnés, j'aimerais posséder d'autres rensei- 
gnements que l'opinion de l'interprète. Les témoignages et les 
preuves qui ont décidé les juges, voilà ce qu'il serait important 
de connaître. Le dossier allemand ne les fournit pas. 

Anlage 49. Neufchâtel, 23 Février 1915. 

Joachim Hans PAASIG, 48 ans, major commandant de la 
colonne de munitions du Xll™^ corps d'armée. 

Je n'arrivai à Dinant que le soir du 23 Aoiit 1914, et ce à 
l'endroit du pont établi aux Rivages. Là se trouvait déjà un grand 
monceau de cadavres dont les blessures étaient, en partie, fort 
graves et semblaient produites par l'artillerie. Le lendemain je 
restai encore près du pont jusque vers midi, pour surveiller le 
passage de l'artillerie. Jusque vers dix heures, tout fut paisible. 
Mais à partir de ce moment, d'une façon intermittente tout d'a- 
bord, de plus en plus fréquente ensuite, des coups de feu furent 
tirés sur le bac et sur les colonnes stationnant de l\autre côté de 
la Meuse. Ils partaient des collines à l'Est du fleuve. De ce côté 
de la Meuse // riy avait plus à ce moment de troupes régulières. 
On fit aussi feu à'une maison des Rivages. En y perquisitionnant, 
on trouva dans la cave deux civils d'environ 45 et 25 ans, por- 
teurs de cartouches. Ils furent fusillés après qu'on eût constaté, 
d'une façon certaine, qu'ils avaient tiré. Je dus traverser le fleuve 
plusieurs fois et constatai que des balles tombaient dans l'eau 
près de moi. Elles étaient visiblement destinées à moi où aux 
pontons. Après l'heure de midi, je traversai le fleuve définitive- 
ment et partis avec la batterie Fiedler, longeant l'autre rive dans 
le sens du courant. Près d'une courbe de la route, la tête de la 
batterie fut prise sous un feu violent parti d'une maison située 
devant nous, à environ 150 pas. Nous fîmes halte et un canon 
tira quelques obus sur cette maison. Le calme se fit. Plus loin, 
on fit feu sur nous de maisons de la rive droite situées sur une 
place publique. Je remarquai clairement qu'on tirait des lucarnes. 
Ce tir cessa rapidement quand nous y eûmes répondu à coups 
de carabines. Nous eûmes encore à subir le feu d'une maison à 
gauche de la rue, tout près de nous, au moment où nous tour- 
nions à gauche. Mais nous ne nous laissâmes pas arrêter par 
cela et prîmes le trot. 

1°) Coups de feu tirés des collines de la rive droite. Le témoin 
afiîrme qu'il ne restait plus de troupes régulières de ce côté de la 
Meuse. C'est une erreur. Les autorités militaires allemandes le sa- 
vent si bien qu'en Décembre 1914, je crois, elles firent publier dans 
le journal namurois " L'Ami de l'Ordre „, où je l'ai lu, un avis aux 



200 



LE SAC bii^kù^ 



soldats français qui tenaient encore la campagne, avis les invitant 
à se rendre. Coupés des forces françaises, ces braves firent 
longtemps sur la rive droite de la Meuse une guerre de guérillas. 
Ils se tenaient habituellement dans des bois qui ne sont éloignés 
de Dinant que de quelques kilomètres. Il y avait parmi eux des 
officiers et Ton peut très bien admettre que, le 24 AoiJt, ils cher- 
chèrent à se rapprocher de la Meuse pour tenter, le cas échéant, 
de franchir le fleuve et de rejoindre leur corps. Le major Paazig 
n'a pas vu les tireurs qui l'ont inquiété et qui, pour tirer du 
haut des collines jusque dans la Meuse, devaient être armés, 
non d'armes de chasse, mais de fusils rayés. Est-il en mesure 
d'affirmer que le tir dont il parle n'était pas entretenu par des 
soldats français? Non; pas plus qu'il ne peut affirmer que les 
balles tombant à l'eau, près de lui, n'étaient pas des balles per- 
dues, tirées sur les hauteurs, par les Allemands, contre les Dinan- 
tais qui fuyaient la ville. 

2°) On fait feu d'une maison. On la fouille et l'on trouve 
deux civils porteurs de cartouches. Pour tirer il leur avait aussi 
fallu des fusils. Et l'on ne découvre pas ceux-ci. Dans quelle 
cachette invraisemblable ont-ils pu être dissimulés et comment 
les cartouches n'y ont-elles pas trouvé place à côté des armes? 

3°) D'autres coups de feu furent tirés sur les troupes, partant 
de l'une et l'autre rive de la Meuse. Il ne parait pas qu'il y ait 
eu des victimes. Le témoin n'a pas vu qui tirait. De quel droit 
accuse-t-il la population, quand il sait que pendant toute la jour- 
née les Allemands ont tiraillé tantôt d'un côté tantôt de l'autre? 
Il est vrai que, pour un officier allemand, tout coup de fusil 
dont l'origine est inconnue a été tiré par un franc-tireur. 

Anlage 50. Neufchâtel, 18 Février 1915. 

D^ Paul KAISER, 52 ans, aumônier divisionnaire catholique 
à la 32"^^ division d'infanterie. 

J'ai été à Leffe depuis le soir du 23 Août jusqu'au matin du 25.. 
Dans l'après-midi du 24 Août, un capitaine que je connaissais 
m'invita à prendre avec lui une assiette de soupe. Cela se fît 
dans une cour où se trouvait aussi l'ordonnance du capitaine, qui 
préparait la soupe, et deux ou trois homnfes qui travaillaient à 
un automobile de charge. Soudain nous entendîmes quelques 
couf)s de feu et des balles passèrent à peu de distance au dessus 
de nous. Naturellement nous en fûmes tous fort émus. Dans la 
direction d'où semblaient partir les coups, à environ 100 mètres 
de distance, se trouvait une maison en briques de construction 



LE bÀC DE DiNANT 



201 



assez récente. Entre le premier étage et la mansarde, se trouvait 
une bande blanche dans laquelle on voyait plusieurs trous d'où 
sortait de la fumée. Celle-ci provenait évidemment d'un coup de 
feu tiré immédiatement auparavant. Comme je l'appris, cette 
maison fut alors fouillée. Peu après toute une file de civils hom- 
mes et femmes, passa devant nous. Ils avaient, m'a-t-on dit, été 
arrêtés tous ensemble dans la maison. Ils furent conduits à l'école 
régimentaire qui servait de prison. 

En regard de cette déclaration, plaçons des faits. 

1° L'invraisemblable audace prêtée à des francs-tireurs qui, le 
24 Août, entourés de leurs femmes, auraient tenté de recom- 
mencer la bataille. 

2° La ressemblance entre la fumée d'un coup de feu et la 
poussière de brique projetée par une balle qui frappe un mur. 

Cela ne permet-il pas de croire que des soldats allemands, 
ayant aperçu des gens dans l'immeuble dont parle le témoin, 
auront, comme ils le faisaient la veille, tiré sur cette maison 
avant de l'envahir et de la fouiller? Supposition confirmée par 
une circontance étonnante : on ne fusille personne. Cette longa- 
nimité inaccoutumée fait, à elle seule, présumer -que les balles 
dont parle le témoin étaient bien des balles allemandes. 

Cet abbé, au m.oment où il a fait sa déposition, était depuis 
longtemps en campagne loin de sa bibliothèque et de ses étu- 
des. Qu'il retourne à ses livres. Il y relira avec fruit les pré- 
ceptes de sa théologie morale sur le jugement téméraire ou le 
soupçon injuste et sur l'obligation de réparer le tort causé injus- 
tement à la réputation du prochain. 

Anlage 83. Orainville, 17 Mars 1915. 

Martin LEMKE, 27 ans, négociant à Zurich, sous-lieutenant 
de réserve à la 6'"^ compagnie du régiment d'infanterie n*^ 103. 

Une nuit, entre le 23 et le 26 Août, un grand convoi de 
3700 prisonniers belges traversa Dinant. J'étais resté avec une 
section de la 6"^^ compagnie du régiment d'infanterie n° 103 
pour garder le pont et étais, pendant ces journées, commandant 
de place à Dinant-Bouvignes. 

J'installai ce long cortège de prisonniers, en double colonne de 
marche, sur la voie du chemin de fer près de la station de 
Dinant. Je fis allumer de grands feux de bois à la distance de 
100 pas. Vers trois heures une forte fusillade éclata. Deux Belges 
sautèrent du talus du chemin de fer sur la route et furent tués 
par mes sentinelles. Un Belge blessé fut immédiatement porté 
à la " Croix- Rouge „ voisine, où l'on constata d'une manière 



è02 



Lii BAC uh DlNAN'l 



incontestable, qu'il avait été blessé par un coup à plombs dans les 
fesses. C'est de la colline boisée, située de ce côté du fleuve, 
qu'on avait tiré à plombs sur la colonne au repos près des rails. 
Il en résulta parmi les prisonniers une panique dont les Belges 
furent les victimes. Les ofliciers belges présents et le bourgmestre 
de Bouvignes auxquels j'expliquai l'incident, s'exprimèrent avec 
beaucoup d'indignation au sujet des francs-tireurs. 

Les habitants ont été bien traités par les soldats sous mes 
ordres. Le 24 Août, on a retiré, au péril de la propre vie des 
sauveteurs, un certain nombre de femmes, d'enfants et d^hommes 
de la cave d'une maison en flammes située le long de la route 
conduisant à Bouvignes. J'ai pourvu de vivres, pendant ces jours, 
plus de 50 habitants, la plupart des femmes, mais aussi des 
enfants, et quelques hommes. Presque tous appartenaient à la 
classe aisée. Parmi eux se trouvaient des malades des sanatoria 
détruits par le bombardement. Une vieille dame qui ne pouvait 
marcher fut transportée à la Croix-Rouge par nos soldats. Nous 
avons procuré aux gens des couvertures de laine pour la nuit et 
leur avons cédé quelques matelas provenant de notre cantonne- 
ment qui était complètement abandonné. Nous avons fait chercher 
du lait pour les malades et pour un tout petit enfant. Nous 
avons aussi fourni des vivres, principalement de la farine pour 
cuire du pain, à la Croix-Rouge à Bouvignes, où se trouvaient 
vingt militaires français blessés, parmi lesquels un colonel et un 
lieutenant. Les gens ne cessaient d'exprimer leur reconnaissance. 

Le châtelain de Bouvignes, le bourgmestre de Bouvignes et 
un monsieur van Wilmart, de la même localité, ont pris note 
de mon adresse afin de s'informer de moi, une fois la guerre 
finie. Ces personnes ont toutes acquis une très haute opinion 
de TAllemagne. M. van Wilmart avait même l'intention de me 
rendre visite après la guerre. Un fonctionnaire de la justice de 
Bruxelles, qui faisait une cure à Dinant et y séjournait avec ses 
deux sœurs, a écrit une carte postale à ma mère et a exprimé 
sa reconnaissance. 

Le lieutenant Lemke invoque à l'appui de ses dires des témoi- 
gnages de Belges. 

Répondons par des faits. 

Il y avait à Bouvignes trois châteaux. 

Le château des Roches, propriété de M. de la Hault. Celui-ci 
ne vient jamais à Dinant. Le dernier locataire du château, M. 
Adam, était au Canada avec sa famille lors de la déclaration de 
la guerre. Ce château a été incendié. 

Le château de Meez (incendié,) à M. C. Blondiaux. Celui-ci 
avait quitté Bouvignes avec les siens le 15 ou le 16 Août. 11 
n'y est plus revenu et se trouve maintenant en Suisse. 

Le château de M. Amand, bourgmestre de Bouvignes. Cette 
habitation n'a pas été brûlée ; une ambulance y fut installée. 



LE SAC DË DÎNANT 



M. Amand a été arrêté, séparé de sa mère âgée de plus de 70 
ans, détenu pendant un nombre de jours que je ne puis déter- 
miner, traîné par les Allemands sur les hauteurs à l'Ouest de 
Bouvignes, où des Français se défendaient encore, et menacé de 
mort à plusieurs reprises, sous prétexte qu'il y aurait des francs- 
tireurs , à Bouvignes. 11 nie les propos que le lieutenant Lemke 
lui prête. (1) 

Et M. van Wilmart ? Ce nom n'existe pas parmi ceux des 
notables de Bouvignes. La particule flamande "van,, se marie 
mal avec le nom wallon: Wilmart. Mais il y a Bouvignes un 
avocat Wilmart. Contraint de fuir sa maison en flammes, il cher- 
che abri, à quelque distance de chez lui, derrière un mur, avec 
sa femme, son fils et deux servantes. Les Allemands les y 
découvrent et tirent sur eux. Une des servantes est tuée. M. 
Wilmart, couché, est frappé d'une balle qui lui fait une blessure 
en séton, pénétrant au bas des côtes et sortant près de la cla- 
vicule. Son fils tombe, traversé de part en part par une balle qui 
lui perfore les poumons. La seconde servante fut, je crois, blessée 
également. Seule madame Wilmart ne fut pas atteinte. Haute 
idée de l'Allemagne.... eff"usions de reconnaissance.... promesse 
de visite...? Allons donc I 

Pourquoi, s'il a parlé à M. Wilmart, le lieutenant Lemke 
cache-t-il l'avoir rencontré, couché sur un matelas d'ambulance, 
côte à côte avec son fils? (2) 

Tout le monde est libre de croire que le lieutenant Lemke, 
convaincu de mensonge dans la partie de sa déposition qui 
peut être vérifiée, est absolument sincère dans ses autres décla- 
rations. 

Il prétend établir; sur la foi de sa seule parole, que des 
francs-tireurs ont blessé un soldat belge prisonnier. Sans doute, 
ils voulaient faire feu sur les hommes de l'escorte... 

Je crois d'autant moins le lieutenant Lemke qu'il arrange fort 
mal son histoire. Cette forte fusillade, éclatant sur un groupe 
compact comme celui que doit former un campement de 3700 
prisonniers dont la garde n'est assurée que par leur escorte, 
aurait eu d'autres résultats que de blesser un homme. 



(1) Voir la note de Mgr Heylen. 

(2) M. Wilmart et son fils survécurent tous deux à leurs blessures. 



204 



LE SAC DE DINANT- 



CHAPITRE XVIII 

La Question des Plombs 

Les Allemands affirment que des coups de fusil chargés 
à plombs ont été tirés sur eux et ont blessé un certain nombre 
de leurs hommes. 

Il a paru utile de réunir dans un même chapitre les témoi- 
gnages formulant cette accusation ou de rappeler, tout au moins, 
ceux d'entre eux qui ont déjà été analysés. 

Rappelons les Anlagen 5, 27 et 28 parlant, la première de 
nombreux soldats atteints par des chevrotines, les deux autres 
citant deux soldats de la 7'"® compagnie du régiment n° 178 
blessés par des plombs, enfin les Anlagen 4 et 10 où l'on se 
borne à affirmer que des coups de fusil à plombs étaient tirés. 
Il est inutile d'insister sur les déclarations que nous venons de 
citer pas plus que sur celle du lieutenant Lemke (Anl. 83). Nous 
avons analysé ces pièces et vu ce qu'il fallait penser de chacune 
d'elles. 

Une mention spéciale est due à la déposition du comman- 
dant Nitze (Anl. 38). C'est au bruit de la détonation que cet of- 
ficier aurait reconnu les coups de fusil tirés à plombs. C'est là 
une constatation matériellement impossible a faire : la nature du 
projectile, chassé de l'arme avant que la détonation ne se pro- 
duise, ne peut en rien modifier le son de celle-ci. 

Anlage 63. Sans date. 

Max Julius TRENKER, né le 31 Décembre 1891, soldat à 
la 12™^ compagnie du régiment d'infanterie n^ 178. 

J'ai vu que des civils ont tiré à plombs et aussi que des enfants, 
cachés derrière le couvent, ont aussi tiré sur nos soldats. 

On s'est sans doute aperçu de l'insuffisance de cette déclaration 
et le témoin fut réinterrogé le 3 Mars 1915. 

A cette date, il déclare confirmer sa déposition antérieure et 
ajoute : 

Le 23 Août 1914, nous nous trouvions en réserve sur le ver- 
sant Nord du vallon de Lefïe, en face du couvent, dans le bois. 



LE SAC DE DINANT 



205 



De là nous vîmes sur le versant opposé, derrière le couvent, 
un gamin tirer sur nous et ce à plombs. Il se trouvait dans un 
petit bois de pins. 

Des chevrotines vinrent frapper à proximité de nous. Nous 
criâmes à des camarades qui étaient sur la route d'aller à la 
recherche du gamin derrière le couvent. Nos camarades l'ame- 
nèrent, mais je ne sais où ils l'ont conduit. 

La variation entre ces deux dépositions n'ajoute rien à l'auto- 
rité du témoin. 

Notons, et cela suffira pour réfuter ces allégations que le 
versant derrière le couvent est le versant Sud. Posté derrière le 
couvent, le gamin tirait sur des hommes se trouvant sur le ver- 
sant Nord, soit à une distance d'au moins 200 mètres. Par quel 
miracle des chevrotines pouvaient-elles porter si loin et frapper 
à proximité du témoin? 

Anlage 11. Willmsbaracken, 3 Février 1915. 

Félix Jean STKACZINSKY, grenadier de réserve à la 4'"^ 
compagnie du régiment du roi (Leibrégiment) n° 100. 

J'ai été blessé à Dinamt, le 23 .Août 1914, par un coup de 
plombs tiré d'un soupirail. Le coup m'a atteint à la cheville 
droite. Les plombs ont été extraits à Jùlich, près d'Aix-la-Cha- 
pelle, où j'étais en traitement. J'ai vu les grains moi-même. 

Anlage 36. Orainville, 17 Mars 1915. 

Kurt MARTIN, 24 ans, sous-lieutenant de réserve à la 2^^ com- 
pagnie du régiment d'infanterie n° 103. 

J'ai vu un soldat allemand blessé par des plombs et je sais 
qu'il est mort des suites de cette blessure, au château situé en 
deçà de Leffe. Le médecin traitant était le docteur Schneider, 
actuellement au régiment d'infanterie n^ 102... 

(La suite de cette déposition est reproduite dans un chapitre 
suivant.) 

Anlage 54. Orainville, 17 Mars 1915. 

Alfred HENTSCHEL, 25 ans, boucher, réserviste à la 9"'^^ 
compagnie du régiment d'infanterie n*^ 103. 

J'ai trouvé à Binant, dans une maison située avant le pont et 
à droite, un civil belge grièvement blessé; c'était un vieil homme 



206 



LE SAC DE DINANT 



à cheveux blancs, qui avait encore près de lui le fusil de chasse. 
J'ai encore rencontré, dans la suite, en Belgique, des civils qui 
avaient fait feu sur les troupes allemandes au moyen de fusils de 
chasse. Persor^ellement, dans un village derrière Dînant et qui 
ne peut pas être fort éloigné de cette ville, j'ai été blessé à la 
main droite par des plombs. Les projectiles se trouvent, parait-il, 
encore dans mes doigts. Sur cette rive-ci de la Meuse, où se 
trouvait un couvent, nous avons distribué du pain et ce que nous 
avions encore d'autre (viande froide, etc.) à la foule de femmes, 
d* enfants et aussi d'hommes qui y étaient rassemblés. 

Anlage 57. Willmsbaracken, 31 Janvier 1915. 

Karl BISCHOFF, grenadier, 7"^^ compagnie. IP^ bataillon, 
régiment des grenadiers du roi n'^ 100. 

Quand, le 23 Août 1914, la 7"^^ compagnie traversait Dinanf, 
le soir vers 7 heures, on fit feu sur nous de deux maisons. Je fus 
atteint au bras et à la jambe gauches, L'examen des plaies à la 
jambe prouva que les blessures provenaient de plombs. Au 
Carolahaus, à Dresde, le docteur Kretzschmar a extrait une balle 
de plomb de mon pied gauche. En outre, on a découvert dans 
ma cuisse gauche un plomb qui s'y trouve encore actueltement. 
Je suis retourné le 10 Décembre à la 7™^ compagnie. 

Anlage 58. Proviseur, 2 Mars 1915. 

Edouard Kùrt EBERT, vizefeldwebel (premier sergent) ff. d'of- 
ficier, 33 ans, 11""'*^ compagnie du régiment de grenadiers n^^ 101. 

Le 23 Août, vers 9 heures du matin, je rentrais d'une patrouille 
avec le lieutenant Schurig et quelques hommes des 9""^ et 12""^ 
compagnies de mon régiment. Nous étions partis la veille au 
-soir du château de Reux dans la direction de Dinant et je rejoi- 
gnais mon régiment, qui se trouvait prêt à l'action, à environ 
une demi-heure de Dinant. En revenant de Dinant vers le régi- 
ment nous trouvâmes, à la sortie de la» ville, un sous-officier et 6 
hommes du régiment de fusiliers n^ 108 étendus morts sur la 
route. Quelques uns d'entre eux avaient à la face et à la poitrine 
des blessures, que le lieutenant Schurig aussi bien que moi-même 
nous reconnûmes, à toute évidence, comme provenant de plombs. 

Le soir du même jour, vers 5 heures, je me trouvais avec la 
12'"^ compagnie du régiment de grenadiers n** 101 à Dinant, 
dans la rue, en aval de l'endroit où l'on construisait le pont. 
Soudain, on ouvrit de tous côtés et particulièrement d'en haut, 
un feu violent sur nous. Un homme de la 12"'^ compagnie de 
ce régiment qui se trouvait à côté de moi reçut un coup dans 
le fût de son fusil. J'ai, moi-même, retiré le projectile du bois. 
C'était une petite balle de plomb. Le feu "s éteignit ensuite et je 



LE SAC DE DINANT 



207 



fus transporté sur l'autre rive de la Meuse. Là, le lieutenant- 
adjudant Stark m'ordonna de surveiller les civils prisonniers 
qu'on y avait rassemblés, ainsi que les prisonniers militaires qui 
furent amenés plus tard. J'ai remarqué pendant ce temps que des 
hommes de mes postes de garde donnèrent de l'eau et du cho- 
colat aux femmes et aux enfants prisonniers. J'ai, moi-même pansé 
un sergent français blessé. 

Anlage 72. La Malmaison, 8 Décembre 1914, 

Otto Edouard OSTMANN, sous-officier infirmier à la 5"^^ 
compagnie du régiment de grenadiers n^ 101, 26 ans, employé 
de commerce. 

Le 23 Août 1914, à la tombée de la nuit, ma compagnie était 
arrivée aux Rivages. Elle fit halte en rue au commencement de 
la localité. Comme il n'y avait pas devant nous d'autre sous- 
officier infirmier, je me rendis à l'endroit oii l'on passait la 
Meuse et restai, près de là, au milieu de la rue. A proximité 
de moi, personne ne se trouvait dans la rue. Comme j'étais face 
tournée vers les maisons o\\ stationnaient des civils, un coup de 
feu partit d'une maison à ma droite. J'éprouvai immédiatement 
sous l'œil droit une douleur aigùe et sentis que le sang coulait 
sur ma joue. Le médecin de mon bataillon, l'officier de santé 
de classe Haupt déclara, après examen de la blessure, qu'un 
plomb m'avait éraflé. Le coup ne pouvait viser que moi, car 
j'étais seul au milieu d'une espace libre d'un rayon de 2 mètres. 
Conformément aux instructions, je portais visiblement le brassard 
de la Croix-Rouge. 

Si le sous-lieutenant Kurt Martin (Anl. 36), a vu un soldat 
blessé. S'il a constaté lui-même que les blessures provenaient de 
plombs, et s'il l'a vu soigner par le docteur Schneider je re- 
connais que sa déposition ne prête pas directement flanc à la 
critique. Mais je suis obligé d'ajouter que je n'ai aucune confi- 
ance dans la compétence avec laquelle les officiers allemands 
jugent de la nature des projectiles d'après les plaies qu'ils pro- 
voquent. Rappelons-nous que le major Paasig examinant, aux 
Rivages, les cadavres des otages fusillés déclare que les bles- 
" sures d'une partie- d'entre eux paraissent causées par des pro- 
jectiles d'artillerie. (Anl. 49). On se persuade si facilement que 
l'on voit ce que l'on veut voir. 

Examinons maintenant le témoignage du vizefelwebel Kurt 
Ebert. 

Alors que toute l'enquête allemande n'avait encore réussi à 
découvrir le cadavre que d'un seul homme soi-disant atteint par 



208 



LE SAC DE DINANt 



des plombs, celui du soldat dont parle le lieutenant Kurt Mar- 
tin, voici un témoin qui, à lui seul, en trouve plusieurs. C'est 
trop 1 II est vrai que le témoin est doué d'un calme et d'un 
besoin d'observer tout à fait surprenants. Sur la route de Ciney, 
fortement exposée au feu des Français, (c'est par là que le régi- 
ment n° 108 pénétra dans Dinant,) il remarque les cadavres 
d'un sous-officier et de six hommes de ce régiment. Malgré la 
violence avec la quelle la bataille se développait à ce moment 
il s'arrête auprès de ces morts pour examiner les blessures aux- 
quelles ils ont succombé et, voyant quelques coups marqués à la 
face par des traces de plombs, il ouvre les vêtements des morts 
pour s'assurer que des plombs les ont aussi atteints à la poi- 
trine. Remarquons qu'on a omis d'entendre le lieutenant Schurig 
qui aurait aidé le témoin dans ses constatations. Cette précau- 
tion s'imposait cependant, parce que, s'il était exact, le fait 
signalé serait grave et décisif et aussi parce que, chose étrange, 
les nombreux rapports et dépositions émanant du 108"^^ régiment 
n'en parlent pas. 

Avant de passer à l'analyse des témoignages suivants, voyons 
sous quel aspect se présentent les blessures faites par des coups 
de fusil de chasse tirés à plombs. 

I. Coup tiré à une distance trop courte. Tous les plombs tou- 
chent, les blessures se rapprochent au point de se confondre 
quand la charge fait balle. Elle produit alors des délabre- 
ment infiniment plus graves que la balle d'un fusil de guerre. 
(Voir clichés I et II.) 

II. Coup tiré à une distance normale. Il se caractérise par la 
multiplicité des blessures qu'il cause. L'ensemble de la charge 
porte et le but est criblé. (Voir clichés IIÎ, IV et V.) 

Dans ces deux cas le groupement et la multiplicité des bles- 
sures en décèlent aisément l'origine. Ils seront les plus fréquents 
dans la guerre de rues : on y tire de près surtout si les rues 
sont étroites comme celles de Dinant, 

III. Coup tiré à trop longue distance. Les plombs se disséminent, 
et se font rares sur une surface donnée; leur force de pénétra- 
tion diminue ou se perd. (Voir cliché VI.) 

Les plaies faites par ces plombs isolés se confondent facile- 
ment avec des blessures ayant une autre cause telle que: débris 
de. verre, éclats de pierre violemment projetés par une balle 
frappant un mur, morceaux de cette balle même qui se brise 
souvent et dont les déchets peuvent conserver une réelle force de 
pénétration. 




N. B. — Les différents cartons ont été obtenus à l'aide d'un fusil de chasse 
calibre 16, cartouches à poudre sans fumée, plomb n" 6. 



III 

DISTANCE DE TIR : 5 mètres — RÉDUCTION AUX 3/10 



N.B. — La déchirure du coin supciicur droit à été produite par la bourre; 

IV 

DISTANCE DE TIR: 15 mètres — RÉDUCTION AU 1/8 



V 

DISTANCE DE TIR : 30 mètres — RÉDUCTION AU 1/10 




VI 

DISTANCE DE TIR : 50 mètres — RÉDUCTION AU 1/6 




N.B. — A cette distance les plombs perdent presque toute force de 
pénétration. Il est fort douteux qu'il leur en reste assez pour traverser 
des effets d'équipement militaire. 



LE SAC DE DINANT 



209 



Fatalement, des soldats allemands ont du être atteints par des 
éclats de ce genre, ainsi que le fut, sous mes yeux, à la prison 
de Dinant, M^^^^ Thirifays, lorsque nous eûmes à srbir le feu 
de troupes allemandes postées sur les hauteurs. Cette demoiselle 
avait reçu, au front, une légère blessure présentant l'aspect de 
celles, qu'au'^cours de parties de chasse, j'ai souvent vues pro- 
duites par un plomb perdu. 

Ces données étant posées, appliquons-les aux faits vantés par 
le Livre Blanc. 

1^) L'Anlage 11 (déposition de Straczinsky) ne décrit pas les 
blessures ; on ne peut en argumenter ni dans un sens ni 
dans l'autre. Il faut toutefois observer que des plombs tirés à 
distance courte ou normale et frappant l'os de la cheville se 
seraient probablement déformés au point d'être difficilement 
identifiables. Notons que le témoignage du médecin de Jùlich 
qui aurait procédé à l'extraction des plombs n'est pas rapporté 
dans le Livre Blanc. 

2°) Du pied de Bischoflf (Anl. 57) on extrait un unique pro- 
jectile et l'on en découvre un autre dans sa cuisse. S'il s'agissait 
de plombs, leur petit nombre indiquerait qu'ils ont été tirés à 
très longue portée, et il n'est guère probable qu'il leur serait 
resté assez de force de pénétration pour percer les vêtements 
épais de l'équipement militaire et surtout la lourde et solide 
botte allemande. 

3°) et 4*^). Bien moins encore peut-on affirmer qu'il s'agisse 
de plombs dans les cas cités à l'anlage 58 et à l'anlage 72: un 
projectile dans la crosse d'un fusil et une blessure unique à la 
face. 

5^) Blessures à la main (Anl. 54). Les projectiles se trouvant 
" paraît-il „ encore dans la main du blessé leur nature ne peut 
avoir été déterminée d'une façon sûre. 

Même réunis, tous ces faits sont nettement insuffisants pour 
constituer la preuve que les Allemands prétendent fournir par 
leur enquête : ils n'ont rien de caractéristique. Les blessures 
signalées peuvent provenir de plombs ; elles peuvent aussi avoir 
une autre cause. Pour que ces faits acquièrent force probante il 
aurait fallu les faire corroborer par l'interrogatoire des médecins 
qui ont extrait les projectiles et qui auraient pu nous fixer sur 
leur nature. On s'en est rendu compte et l'on note les noms de 
quelques médecins. (Voir les Anl. 11, 36, 57). On ne fournit 
cependant pas leur témoignage. Pourquoi? 



210 



hE SAC DE DINANT 



On a pourtant entendu deux médecins au sujet de cette 
question des plombs. 
Voyons ce qu'ils disent: 

Anlage 67. La Ville au Bois-lez-Pontavert, le 2 Février 1915. 

D' Albin Werner KOCKERITZ, 28 ans, médecin assistant 
de réserve. 

Pendant le combat de nuit, du 21 au 22 Août j'étais à Binant. 
Je n'ai rien remarqué de cruautés que nos troupes auraient com- 
mises envers les habitants qui faisaient feu des maisons au moyen 
de plombs et de chevrotines. (La suite de la déposition sera pro- 
duite au chapitre suivant). 

Au milieu de l'obscurité qui régnait à ce moment rue St Jac- 
ques les Dinantais ne pouvaient tirer que de près. 

Or, à courte distance, le tir à plombs est plus efficace que le 
tir à balle. On touche plus sûrement: les plombs "garnissent,, 
et ils tuent fort bien. Or, les Allemands auraient eu, pendant 
cette nuit, une quinzaine de blessés mais pas de mort. C'est une 
première raison qui doit mettre en garde contre la déclaration 
du Kôckeritz. 

Pour que cette déclaration ait la valeur d'une attestation médi- 
cale, il faudrait que le médecin fasse connaître ses constatations 
au sujet des blessures qu'il a du examiner. Il observe le silence 
le plus complet sur ce point. C'est une seconde raison de méfiance. 

Enfin, nous verrons dans le chapitre suivant qu'il compromet 
son crédit en faisant un récit dont l'un des points essentiels est 
contredit formellement par de nombreux témoins qui, comme 
Kôckeritz, ont vu, mais autrement que lui (1). Et cela fera une 
troisième raison de ne pas attacher d'importance aux dires du 
D"^ Kôckeritz. 

Par contraste, la déposition suivante est sérieuse... et décisive. 

Anlage 55. La Ville au Bois, 20 Janvier 1915. 

D*" Kurt Hermann Georges SORGE, médecin à l'hôpital civil 
de Dresde, médecin assistant de réserve au P*" bataillon du 
régiment de fusiliers n" 108. 

Pendant les combats du régiment de fusiliers n" 108 près de 
Binant et à Dînant, je me trouvai toujours à proximité de la 



(1) Il s'agit du chasseur saxon brûlé, dit le Livre Blanc par les habitants de 
Dinant. 



LE SAC DE DINANT 



211 



troupe combattante. A diverses reprises j'ai pansé des soldats 
dont les lésions permettaient de conclure à une blessure causée 
par des fusils non militaires (coups de plombs) (1). Femmes, 
vieillards et enfants furent toujours épargnés. Dans les limites de 
mon champ d'action, F enterrement des habitants fusillés n'eut 
jamais lieu le jour même. 

Je considère qu'il est absolument hors de doute qu'aucune 
personne n'a été enterrée vivante. J'ai, au surplus, vu à plusieurs 
reprises, des soldats donner des boissons et du pain à des habitants. 

Lésions permettant de conclure à une blessure causée par des 
plombs.... Formule bien peu précise, indice d'un diagnostic incer- 
tain et décélant le scrupule éprouvé par le praticien à se pro- 
noncer. Le docteur Sorge a donc vu des blessures pouvant être 
causées par des plombs. Ces blessures peuvent aussi bien avoir 
été causées par des éclats quelconques, car des lésions de ce 
genre sont difficiles à distinguer les unes des autres. En tout cas, 
le docteur Sorge n'a pas eu à examiner des blessés ayant reçu 
un coup de fusil de chasse tiré de près ou à portée normale. 
L'aspect caractéristique des blessures lui aurait, en effet, imposé 
une déclaration catégorique. Il est certain cependant que si 
quelques hommes avaient pu être blessés par des plombs perdus, 
d'autres (et en plus grand nombre probablement), auraient été 
atteints par la charge de ces innombrables coups de fusils de 
chasse que l'on aurait tirés. Cela n'a pas besoin d'être démontré. 
L'enquête allemande cherche ces blessés ; elle ne les trouve 
pas. Aucun des médecins dont elle produit les dépositions ne 
peut les signaler ; ils ne les ont pas vus. Le procès tout entier 
tient dans cette constatation. Elle le résume et le juge. Tous 
les témoignages allemands n'y pourront rien ; la certitude des 
faits domine l'incertitude des mots. 



(1) Voici le texte allemand de la phrase : Ich habe wiederholt Schûtzen 
verbunden, dezen Verletzung auf Verwundung durch Vichtmilitârgewehr 
schliessen Hess (Schrotschûsse) (Livre Blanc, p. 195). 



212 



I,E SAC DE DINANT 



CHAPITRE XIX 

Atrocités Dinantaises 

Abus des insignes de la Convention de Genève 
et Actes de Cruauté 

Nous n'avons pu, dans ce travail, étudier les différentes An- 
lagen dans l'ordre où leur numérotage les classe. Leur groupe- 
ment d'après les faits dont elles s'occupent ne cadre pas avec 
l'incoordination que présente le Livre Blanc. 

Sautes brusques d'une idée a une autre, retours et détours 
dispersent l'attention du lecteur et rendent malaisée pour lui la 
comparaison de documents qui se contredisent tout en faisant 
double emploi ; les faits paraissent se multiplier et l'insistance 
avec laquelle on y revient leur donne corps. L'enquête se gon- 
fle et illusionne le lecteur. Reculant devant les difficultés de se 
faire une opinion raisonnée, il garde toutefois l'impression que 
tout ce fatras doit contenir des vérités. Un si gros livre, tant de 
témoins, des faits si nombreux ! Et l'on se dit qu'il doit y avoir 
là dedans autre chose que des mensonges, des inventions ou 
des faits dénaturés. 

Les accusations relatives à l'abus du drapeau de la Croix-Rouge 
et aux cruautés qu'auraient commises les Dinantais sont un peu 
mieux groupées. 

Dans tout le cours de l'enquête, cependant, on trouve, dis- 
persées et mêlées à d'autres faits, ces affirmations : on tirait sur 
nous des maisons couvertes par le drapeau de la Croix-Rouge ; 
un individu a fait feu, sur nous, qui en portait le brassard. 

Nous avons déjà analysé des dépositions contenant semblables 
assertions. En voici d'autres : 

Anlage 66. Sinzbaracken 25 Février 1915. 

Emile Robert KAHLER, 22 ans, soldat à la compagnie 
du régiment de fusiliers n*^ 108. 

Le 23 Août 1914, je vis, dans une rue de Dinant, un civil 
d'environ 27 ans portant bras gauche le hrassord de la Croix- 
Rouge, qui tirait avec un revolver, de la porte d'une maison. 



LÉ SAC m DINANT 



sur un soldat du génie, sans l'atteindre» J'ai fusillé le civil le 
soldat du génie lui a enlevé son arme. 

Il n'eut pas été difficile, semble-t-il, de trouver d'autres témoins 
du fait rapporté ci-dessus s'il est exact. On a cependant renon- 
cé à en rechercher ; en tous cas, il n'en est cité aucun dans le 
Livre Blanc. 

Anlage 68. Guignicourt, 9 Janvier 1015. 

Otto Kurt MARTIN (1), 22 ans, sous-officier à la 10"^ com- 
pagnie du régiment de grenadiers du roi (Leibregiment) n° 100. 

Au sujet de l'article intitulé „ Les cruautés incroyables des 
soldats allemands " Martin déclare ce qui suit : On n'a fusillé 
des habitants de Dinant qu'après qu'il avait été établi d'une 
façon incontestable quils avaient traîtreusement fait feu sur nous 
des maisons. D'ailleurs, on fit même feu de maisons portant le 
drapeau de la Croix-Rouge. Je n'ai pas vu d'habitants mutilés. 
Je ne connais rien de cruautés ni de crimes commis par nos 
soldats. Je n'ai pas vu que nos soldats auraient été traités par 
un médecin belge. J'ai au contraire, remarqué que des habitants 
blessés ont été soignés par des médecins allemands et pansés par 
notre sous-officier infirmier. Quant aux autres faits mentionnés 
dans l'article, je ne connais rien. Je n'ai rien à dire de plus. 

Le témoin affirme une chose contraire à la vérité : on n'au- 
rait fusillé que des gens convaincus d'avoir tiré. Et la canaille 
suspecte du lieutenant Schreyer ? Et le massacre des otages aux 
Rivages ? Laissons ce témoignage : il est jugé. 

D'autres textes sont plus précis parce qu'ils indiquent les bâ- 
timents d'où l'on aurait fait feu. 

Ainsi le témoin Bauer (Anl. 32, voir chap. XII) déclare : 

„ J'ai vu qu'on faisait feu sur nous du couvent, bien que le dra- 
peau de la Croix-Rouge y fût arboré. „ 

La réponse est facile. Lorsque cet homme arriva à Leflfe avec 
sa compagnie, la 6""^ du régiment n^ 178 (celle du capitaine 
Wilke) il y avait quelques heures déjà que le couvent était au 
mains des Allemands qui y rassemblaient les femmes et les en- 
fants. Si le témoin a vu des coups de feu partir de ce couvent, 



(1) A ne pas confondre avec le sous-lieutenant Kurt Martin (Anlage 36). 



214 



Lfe SAC DE DÎNAN"! 



lis ont été tirés par ses compâtriotes. Je né veux pas préjuge^ 
de leurs intentions. (1) 

Anlage 69. — RAPPORT du Régiment des grenadiers du 
roi (Libregiment) (2) n^ 100. 

Lors du combat de Dinant une fusillade intense fut dirigée 
sur nos troupes de plusieurs maisons sur la rive Ouest de la 
Meuse et principalement d'un grand bâtiment rouge servant d'hô- 
pitaL Par le fait qu'on y avait arboré des drapeaux de la Croix- 
Rouge, toutes ces maisons étaient désignées comme ambulances 
et furent, en conséquence, épargnées, au début, par nos troupes. 
Plus tard cependant, après qu'on eut établi incontestablement 
qu'elles éfaient occupées par des habitants ennemis armés et 
qu'on eut reconnu que la Croix-Rouge ne servait qu'à la simu- 
lation, nous prîmes ces maisons sous le feu et les détruisîmes. 
Tous les officiers du P"" bataillon du régiment des grenadiers du 
roi n° 100 peuvent en témoigner. 

Capitaine commandant de batailon Zeidler, au régiment des 
grenadiers n^ 100. 

Anlage 56. Bois S. O. de la Ville au Bois, 5 Février 1915. 

Paul Rudolphe LAUTERBACH, 27 ans, mécanicien, sous- 
officier à la 10™^ compagnie du régiment du fusiliers n^ 108. 

Lorsque, parti du fort, j^eus atteint à Dinant, avec ma com- 
pagnie, la route de Sorinnes à Dinant, j'ai vu nettement une 
femme, se tenant de toute sa hauteur près d'une fenêtre, et tirant 
avec un fusil sur les soldats allemands. Elle fut immédiatement 
abattue par un soldat allemand et tomba avec la partie supé- 
rieure du corps sur la planche d'appui de la fenêtre. 



(1) Il est bon cependant de signaler qu'au faubourg St. Paul on a vu un 
officier allemand pénétrer dans une maison et, de là, tirer des coups de revol- 
ver dont les balles vinrent frapper les pavés de la rue devant les Allemands. 
L'officier sortit aussitôt et désigna la maison à ses hommes en criant que de 
là on avait tiré. Bien que tenant le récit de ce fait de la bouche d'un témoin 
oculaire, très honorable d'ailleurs, je n'ai pas voulu le mentionner dans mon 
rapport à M. le ministre de la Justice. C'eût été me départir de la règle que 
j'avais adoptée de ne pas faire état d'un témoignage non confirmé par d'autres 
déclarations concordantes. 

(2) On a déjà analysé plus haut un extrait du rapport de combat de ce ré- 
giment (Anl. 6) et une déclararion de son colonel (Anl. 7) (V. au chap. XIII). 
Le rapport de combat, on se le rappelle, soutient que d'un grand nombres de 
maisons portant le drapeau de la Croix-Rouge on tirait violemment sur les 
troupes allemandes. Le colonel, Comte Kielmannsegg, ne fait, par contre, 
aucune allusion à un fait de ce genre. 



LÉ BAC Ut. LHlNANî 



Des salves de fusils furent tirées d*une maison particulièrement 
grande située sur la rive Ouest de la Meuse et pourvue du 
drapeau de la Croix-Rouge. (La suite de la déposition sera repro- 
duite plus loin). 

Le docteur Kôckeritz dont nous avons lu au chapitre précédent 
une partie de la déposition (Anl. 67) déclare à propos de l'abus 
du drapeau de Genève : Des coups tirés de l'hôpital signalé 
par le drapeau de la Croix-Rouge éclairaient au loin la rive 
opposée de la Meuse. 

Anlage 70. La Malmaison, 10 Décembre 1914 

Bruno Arno ESCHE, 24 ans, ouvrier de fabrique, sous-officier 
à la 10"^^ compagnie du régiment des grenadiers du roi (Leib- 
regiment) n"" 100. 

Dans l'après-midi du Dimanche 23 Août, j'ai vu distinctement, 
de la rive droite de la Meuse, à l'aide de jumelles, que les 
fenêtres d'une grande maison rouge située sur la rive gauche du 
fleuve étaient barricadées de planches, de matelas et de couver- 
tures. On y avait pratiqué, à hauteur d'homme, des meurtrières. 
Sur la maison était arboré le drapeau de la Croix-Rouge de 
Genève. 

Enfin le sous-lieutenant de réserve Prietzel, dont la déposition 
figure au Chapitre XIII (Anl. 9) déclare : 

Sur la rive opposée de la Meuse se trouvait un bâtiment 
couvert du drapeau de la Croix-Rouge, les murs de clôture 
autour de ce bâtiment (die Einfriedungsmauern) étaient pourvus 
de meurtrières. Ce bâtiment avait donc été mis en état de défense, 
en dépit du drapeau de la Croix-Rouge. 

Quand j'ai quitté Dinant, j'ignorais que les Allemands repro- 
chassent à la population d'avoir abusé du drapeau de la Croix- 
Rouge : le Livre Blanc n'avait pas encore paru. Mon enquête 
n'a donc pas porté sur ce point. J'emprunte à la note de M^"" 
Heyleri, reproduite en appendice, la réponse à cette accusation. 
" L'accusation d'avoir tiré de la Croix-Rouge, d'avoir tiré d'un 
hôpital, est plusieurs fois formulée dans le Livre Blanc. Or, c'est 
un fait prouvé, on n'a ni tiré, ni fait le moindre acte repré- 
hensible d'aucun des cinq ou six établissements qui arboraient, 
le 23 Août, la Croix de Genève. L'armée allemande aurait-elle 



216 



Lé âAG DE bîNANt 



donc songé à faire un grief à Thospice civil (1) de Texistance de 
quelques meurtrières, aménagées dans le mur d'une propriété 
indépendante, voisine de l'hospice ? Ces meurtrières y avait été 
pratiquées par les troupes françaises. (Annexes 9, 56, 67, 69, 70). 
Ou bien chercherait-on à rendre l'établissement des Dominicaines 
responsable des tranchées creusées par les mêmes troupes, à 
proximité, mais tout à fait en dehors de la propriété? Ce serait 
méconnaître absolument les droits de défense d'une armée et 
tirer de là prétexte d'atteindre et de frapper des innocents. (2) 

A Dinant, aucun abus n'est imputable à la Croix-Rouge. Le 
fût-il, il justifierait la punition des coupables, nullement le mas- 
sacre des civils de la rive opposée. 

En définitive, est-ce bien à l'armée allemande à prendre le 
rôle d'accusateur, elle qui a violé de façon si flagrante les pres- 
criptions du droit des gens? Qu'ont fait ses soldats à Dinant?' 
Ils ont incendié cinq pharmacies, tué deux pharmaciens, tué un 
médecin, mis deux médecins au mur pour être fusillés, arraché 
violemment et sans articuler le moindre grief, le brassard de la 
Croix-Rouge à trois autres praticiens, traité durement l'abbaye 
de Lefïe, convertie en ambulance, bombardé deux établissements 
de la rive Ouest oià flottait le drapeau de Genève et dont l'un 
a été presque détruit (3). 

De quel côté est donc la violation des conventions internatio- 
nales ? „ , 

Ajoutons un mot : le 15 Août, c'est sur l'hospice couvert par 
la Croix-Rouge que tombèrent les premiers obus allemands. 

* 

* * 

Les Dinantais auraient massacré des Allemands pendant leur 
sommeil ei commis des cruautés envers les blessés allemands, 
articule l'aperçu général de la, Commission allemande, relatif à 
Dinant. Ces assertions sont basées sur différentes déclarations. 



(1) L'hospice civil est, comme le couvent des Dominicaines, dont il va être 
question, situé sur la rive gauche de la Meuse. Tous deux sont en briques 
rouges. Leur situation bien en vue et leurs dimensions attirent l'attention. 
(Note de l'auteur). 

(2) Comment le capitaine Zeilder peut-il écrire que ces maisons n'ont été 
bombardées que lorsqu'il eut établi incontestablement qu'elles étaient occupées 
par des habitants hostils et armés. (Annexe 70) ? 

(3) Cet établissement est le couvent des Dominicaines (Note de l'auteur). 



LE SAC DE DINANT 



217 



Ànlage 73. La Malmaison, 5 Décembre 1914. 

Emile Erwin MULLER, 26 ans, soldat de réserve du train, 
à la 2^^ compagnie de campagne du bataillon de pionniers n*^ 12. 

Dans l'après-midi du 25 Août, le sous-officier Fehrmann et 
moi, nous vîmes, dans une maison sise dans une ruelle transver- 
sale à Dinant, un certain nombre de cadavres de civils parmi 
lesquels celui d'une femme. 

Nous pénétrâmes dans la maison. Dans la chambre à droite, 
un officier, sous-lieutenant du régiment d'infanterie 182 était couché 
la tête sur le coussin d'un sopha. Sa tête et une partie de la 
poitrine étaient recouvertes d'un linge blanc. A l'un de ses côtés 
étaient couchés deux soldats et un troisième était étendu de 
l'autre côté. Tous les trois étaient revêtus de l'uniforme du régi- 
ment d'infanterie n° 182. Dans une chambre à côté, se trouvaient 
encore étendus les cadavres d'un sous-officier et de cinq soldats 
du même régiment (1). 

Je soulevai le linge qui couvrait la tête du sous-lieutenant et 
vis que le mort avait eu une balle dans la tête. Je n'ai pas 
constaté d'autres blessures chez l'officier. L'un des soldats cou- 
chés à côté du lieutenant avait son pantalon déboutonné de 
telle sorte que le ventre était visible. Le soldat avait été atteint 
d'un coup de feu au bas ventre; au cou, vers la gauche, avait été 
faite une incision d'au moins dix centimètres : c'était une plaie 
saignante et les lèvres de la blessure étaient distantes l'une de 
l'autre d'environ un centimètre. Le sang avait coulé de côté. 
Je suis persuadé que la blessure ne peut avoir été faite que par 
une arme tranchante. 

Dans l'autre chambre, tun des soldats avait son pantalon 
déboutonné de façon que l'on pouvait voir son ventre. Cet 
homme avait au bas-ventre une blessiire, perforante ou tranchante, 
d'environ 3 centimètres de largeur. Les vêtements des autres 
soldats ne décelaient aucun désordre. Tous avaient été blessé au 
moyen de balles. 

J'avais l'impression qu'officier,* sous-officier et soldats avaient 
été assaillis par les habitants dans leur logement et pendant 
qu'ils étaient endormis. Je le déduis du fait que l'officier avait 
sous la tête un coussin de canapé et les autres hommes une 
couverture ou leur sac. Les fusils se trouvaient dans un coin. 
, En même temps que Fehrmann et moi, le pionnier de réserve 
Kretzschmann a été dans la maison. 



(1) Il est surprenant qu'aucun témoin appartenant à ce régiment ne parle 
de ce fait. Quatre hommes de cette unité, prisonniers en France, y ont été 
interrogés sur les événements de Dinant. (Livre Gris Belge, p. 247 et suiv.) 
Leur silence au sujet de cette histoire prouve qu'ils n'en connaissent rien. 



LÈ SAC DË DÎNAt^t 



Dix hommes surpris dans leur sommeil par les assassins ! Dix 
cadavres tous convenablement étendus la tête sur ces sacs, des 
coussins, des couvertures ! Des fusils soigneusement rangés dans 
un coin! Aucune trace de lutte. Voilà l'aspect des deux chambres- 
Dans la ville que les Allemands prétendent remplie d'asssas- 
sins, cet officier et ses hommes se sont endormis sans se faire 
garder. On l'apprend sans doute, et une expédition s'organise 
contre eux. Se glissant sans être aperçus au milieu des troupes 
qui encombrent la ville et défendent toute circulation, des meur- 
triers pénètrent auprès des dormeurs. On frappe les uns à coups 
de couteau au ventre après avoir, je ne sais pourquoi, ouvert 
leurs vêtements; on tue les autres à coups de fusil ou de revol- 
ver. Pas un d'eux ne se lève pour bondir sur ses armes ou pour 
donner l'alarme. Profond comme celui de l'innocence, leur som- 
meil n'est pas un instant troublé. Ils glissent du sommeil à la 
mort qui les surprend, la tête reposant sur leurs oreillers impro- 
visés. L'agonie des victimes n'a pas même un tressaillement qui 
dérange la position qu'elles avaient prise pour dormir. Oui, c'est 
bien ainsi que les choses ont du se passer dans l'hypothèse 
allemande. 

On peut en émettre une autre. 

Les Français ont, le 23 Aoiit, fait subir de lourdes pertes aux 
Allemands. Ceux-ci n'ont pu enterrer tout de suite tous leurs 
morts. Ils ne pouvaient non plus les laisser étendus sur les grands 
chemins, foulés aux pieds des troupes ruées à la poursuite des 
Français en retraite, broyés sous les caissons qui passaient, ou 
menacés d'ensevelissement sous les décombres de la ville qui 
s'écroulait. Relevés sur le champ de bataille, les dix cadavres 
que le témoin a vus ont été déposés provisoirement dans une 
maison ou des mains attentives ont même pris soin de couvrir 
pieusement d'un voile blanc le visage de l'officier. Un souci 
d'ordre et de prévoyance imposant de récolter les armes aban- 
données, des fusils trouvés épars auront été déposés dans le 
même local où gisaient les morts. Je n'affirme rien. Les Alle- 
mands font une supposition. J'en fais une autre. C'est tout. 



* 

* * 



De nombreux témoignages signalent un dernier fait. 

Anlage 56. — Fin de la déposition Lauterbarch. (Voir le 
commencement de cette déposition ci-dessus, p. 214). 



Le bac UÉ DINANT 



j'ai vii, lion loin de la Meuse, au Sud de la route de Dînant 
à Sorinnes, près d'un village que je ne puis déterminer d'une 
manière plus précise, le cadavre carbonisé d'un chasseur allemand 
dont les pieds étaient liés par un fil de fer, 

Anlage 59. — Richard Rost (Le commencement de sa dépo- 
sition figure au chapitre X). 

Le jour suivant (le 22 Août) je remarquai, parmi les cadavres 
qui se trouvaient dans la cour du château de Sorinnes, le soldat 
de classe Kirchoff, de ma compagnie. Il avait une fracture 
du crâne qui ne pouvait être causée que par un instrument con- 
tondant. Son crâne était presque totalement enfoncé. 

Le 23 Août je trouvai un soldat allemand presque complète- 
ment carbonisé, sous un tas de paille brûlée, près d'une ferme 
isolée, tout à côté de la route de Sorinnes à Dinant. A en juger 
par les pièces d'équipement qui se trouvaient à côté de lui, ce 
devait être un chasseur, Des camarades me racontèrent ensuite 
qu'un deuxième chasseur, ayant le visage brûlé, avait été trouvé 
dans un champ à proximité de Dinant. La ferme près de la- 
quelle se trouvait le chasseur avait été aménagée par nous 
comme poste de secours. 

Anlage 6L — Vorwieger (suite ; le commencement figure au 
chapitre X). 

Le 23 Août je trouvai en plein champ, à environ 600 mètres 
en deçà de Dinant, un chasseur saxon, mort, le visage complè- 
tement carbonisé. Je le reconnus à son uniforme. Il était couché 
sur le dos, les bras complètement étendus. 

Anlage 67. — Docteur Kôckeritz. (Suite. Voir aussi au chapi- 
tre XVII). 

Il n'est pas vrai que les cadavres d'habitants fusillés pour 
avoir pris part à la lutte aient été mutilés, de quelque façon que 
ce soit; mais j'ai vu par contre, dans une vallée latérale, (1) un 
cavalier allemand qui, probablement, avait été abattu de son 
cheval à coups de fusil. Il était carbonisé et se trouvait attaché 
au moyen de fil de fer sur une grille. C'était à l'Ouest de Di- 
nant, non loin de l'endroit où les II"'^ et III™^ bataillons du 
régiment de fusiliers n° 108 et le régiment d'artillerie de 
campagne n^ 12 avaient établi un poste de secours. 



(1) Le texte allemand porte: in einem StiXtnteile. C'est là sans doute une 
erreur d'impression. 11 faut lire, semble-t-il, " in einem Seiten^a/^ „. 



220 



LE SACi DE DiNANf 



Anlage 74. 



Sans date. 



Stabsarzt de réserve Franz Alfred HOLEY, 36 ans, méde- 
cin du IIP^ bataillon du régiment de fusiliers n" 108. 

Quand, le 23 Août, nous avancions sur Dinant, le major 
von der Pforte, peu avant Dinant, attira mon attention sur le 
cadavre d'un soldat allemand qui, au moyen de fils de fer était lié 
par les pieds et les poings à des piquets enfoncés dans le sol. 
Le cadavre était presqu^ entièrement carbonisé. Selon toute vraisem- 
blance, il avait été enduit d'un liquide facilement inflammable. 
D'après l'état des lignes de démarcation, l'homme a du être 
brûlé vij. Il était visible aux restes de l'uniforme et notamment 
aux boutons, que c'était un soldat allemand. 

Une note complémentaire ajoute ce détail : 

Le cadavre était couché à proximité d'une propriété de cam- 
pagne, non loin des carrières de marbre. 

Anlage 75. La Ville au Bois lez-Pontavert, 



Hermann Kurt WAHL, 22 ans, gefreiter (caporal) de réserve 
à la 5™® compagnie du régiment de fusiliers n° 108, employé 
de commerce. 

Pendant la marche vers Dinant, le 23 Août, j'ai vu un chas- 
seur mort dans le fossé de la route à l'Est de la route Sorinnes- 
Dinant. Pieds et mains étaient liés ensemble au moyen de fils de fer. 
Pour le reste, le cadavre était complètement calciné. C'est unique- 
ment aux pièces d'équipement qui se trouvaient à côté de lui 
que j'ai pu reconnaître que c'était un chasseur. 



Paul Robert WILLKOMMEN. 22 ans, fusilier à la 7"^^ com- 
pagnie du régiment n^ 108. 

Le 23 Août, dans l'après-midi, non loin de Dinant, près d'une 
campagne proche de l'endroit où nous avions établi un poste 
de secours, se trouvait un cadavre complètement carbonisé. En le 
regardant de près, nous vîmes que c'était un chasseur saxon 
dont les pieds et les mains étaient liés. Il était couché dans le 
fossé de la route. Nous l'avons recouvert de paille. C'est à ses 
boutons et aux autres pièces d'équipement que nous pûmes 
reconnaître avec certitude que c'était un chasseur saxon. 

Avant de traverser, ce jour-là, Dinant et de passer la Meuse, 
ma compagnie fit halte près d'une campagne en deçà de Dinant. 



5 Mars 1915. 



Anlage 76. 



La Ville au Bois, 7 Mars 1915. 



LE SAC DE DINANT 



221 



Les habitants de celles-ci — plusieurs hommes, des femmes et 
des enfants — cherchèrent de l'eau pour nous. Plusieurs de mes 
camarades et moi donnâmes en échange aux hommes des cigares 
et aux enfants des sucreries. 

Anlage 77. Ville au Bois, 7 Mars 1915. 

Otto Albert OCHMINGEN, 23 ans, gefreiter (caporal) à la 
6™® compagnie du régiment de fusiliers n'^ 108. 

Avant de traverser, le 23 Août, Dinant, je vis, dans un champ 
de choux, en deçà de cette ville, le cadavre d'un chasseur saxon 
couché sur le dos et dont la figure était calcinée. Il était étendu 
au milieu du champ, non pas près du chemin ; je n*ai pas 
remarqué si les pieds et les poings du soldat étaient liés. 



Anlage 78. Ville au Bois, 7 Mars 1915. 

Fritz von LIPPE, 40 ans, capitaine de la colonne légère de 
munitions du II™- groupe du régiment d'artillerie de cam- 
pagne n^ 12. 

J'ai vu, le 23 Août 1914, derrière la position de combat du 
P"" groupe du régiment d'artillerie de campagne n^ 12, les 
cadavres d'un fusilier et d'un chasseur. A Tun, les yeux avaient 
été crevés (1) et l'autre était couché à demi consumé sous un 
tas de paille ; ses pieds et ses Poings étaient liés. 

Des Dinantais auraient donc comploté (car un homme n'aurait 
pas suffi à la tâche), un attentat contre un soldat allemand et 
projeté de le brûler vif. Munis d'armes pour pouvoir l'appréhen- 
der ou le blesser, nantis de fils de fer, de piquets, d'une grille, 
d'un bidon de liquide inflammable, les voilà partis à travers 
mille dangers ; traversant la ligne de feu, ils installent leur 
embuscade derrière celle-ci, tout près d'un poste de secours, sur 
la route de Dinant à Ciney. Au bord d'une route, continuelle- 
ment parcourue p^r les troupes allant au combat, par les bran- 



(1) Au cours de la guerre, de nombreux soldats ont été aveuglés par des 
projectiles. Cet officier le sait. Il préfère attribuer dans une formule vague, 
aux Dinantais, la blessure qu'il aurait constatée ; son insinuation est dénuée de 
tout semblant de preuves. Je passe outre. (Comparez à ce sujet le Livre Gris 
Belge, pp. 61 et 229 ,et ci-dessous pp. 222 et 223 du présent volume). 



222 



LE SAC DE DINANT 



cardiers apportant des blessés, au milieu de soldats affairés as- 
surant les services de Tarrière-ligne de combat, ils restent aux 
aguets. Un homme passe. C'est la victime. Malgré sa défense 
on s'en empare, on le couche sur une grille, on lui lie pieds et 
mains et on les fixe à des piquets fichés en terre. Du pétrole, 
des flammes, des hurlements de douleur, des râles, la mort. 
Personne n'a rien vu, ni entendu ; les bourreaux ont joui de 
toutes les affres de cette agonie. Invisibles, ils se tapissent à 
nouveau dans leur cachette insoupçonnée. Des Allemands sur- 
venant recouvrent de paille le corps carbonisé. Eux partis, les 
brutes féroces s'approchent à nouveau de leur victime et mettent 
le feu à la paille qui recouvre le cadavre. D'autres Allemands 
vont le voir sous les débris de cette paille brûlée. Les assassins 
disparaissent enfin sans se laisser apercevoir. 

Tout ceci est nettement impossible. 

Il est possible, au contraire, qu'un soldat allemand, absorbé 
par l'attrait du pillage d'une maison ou d'une cave, se soit laissé 
surprendre par l'incendie et, qu'échappé aux flammes malgré des 
brûlures graves, il ait été recueilli et transporté, vers le poste 
de secours, par des brancardiers. En cours de route, ceux-ci 
s'aperçoivent que le patient vient de succomber, le déposent au 
bord du chemin et retournent à la besogne que leur préparent 
les balles et les obus français. Il est possible aussi, qu'un auto- 
mobile prenant feu, un des occupant ait été brûlé. Bien d'autres 
hypothèses encore peuvent être imaginées qui excluent toute cul- 
pabilité de la part des Dinantais. 

Ayant établi P que les suppositions allemandes faisant de ce 
soldat une victime des francs-tireurs se heurtent à l'impossible ; 
2° que l'on peut expliquer sa mort par un accident auquel nos 
compatriotes n'ont aucune part, je pourrais ne pas pousser ma 
démonstration plus loin. 

Les Dinantais ne sont pas coupables de la mort de cet hom- 
me ; cela suflit. 

Il me convient, cependant, de le dire, car c'est ma conviction 
absolue : il n'y a pas eu de chasseur brûlé. 

Quelque nombreuses qu'elles soient, les dépositions allemandes 
à ce sujet sont mensongères. 

Si les témoins avaient vu, ce dont ils déposent, ils auraient 
tous constaté les mêmes choses. Or, les détails qu'ils donnent 
sur l'endroit où gisait le cadavre et sur la position dans laquelle 



LE SAC DE DINANT 



223 



il fut trouvé se contredisent et s'excluent. Nous nous trouvons, 
notamment, en présence des déclarations de deux médecins, 
hommes habitués par leur profession à faire des constatations 
précises et exactes. Tandis que l'un d'eux, le docteur Kôckeritz 
(Anl. 67), voit le cadavre lié sur une grille dont il est seul à parler, 
le docteur Holley (Anl. 74) observe que les pieds et les poings 
sont liés à des piquets fixés en terre, piquets dont aucune 
autre déposition ne fait mention... Et ce sont là les deux témoins 
que leur situation rend les plus dignes de foi I 

Je ne crois pas pourant que les auteurs de ces déclarations 
aient inventé de toutes pièces leur récit. 

Une rumeure aura circulé dans l'armée allemande à propos 
d'un soldat brûlé, rumeur créant une de ces légendes comme il 
s'en forme partout. Leur source est inconnue, mais elles chemi- 
nent colportées de bouche en bouche, dénaturant les faits, se 
déformant elles-mêmes jusqu'au moment où elles trouvent une 
expression à peu près fixe et définitive mais toujours exces- 
sive. (1) Elles sont d'autant plus " indiscutables „ que personne 
n'en sait l'origine ; elles deviennent d'autant plus " vraies „ 
qu'un plus grand nombre de personnes les connaissent et en 
affirment l'authenticité. Des témoins se trouvent alors pour les 
certifier sous la foi du serment. Souvent, et c'est ici le cas, les 
témoins appartiennent à cette catégorie spéciale de menteurs 
(tout le monde en connaît, car ils sont légion,) qui, de bonne 
foi peut-être, répètent une histoire qu'ils ont entendu conter et 
qui, pour forcer la conviction de leurs interlocuteurs, ajoutent 
mensongèrement " j'ai vu. „ 

Que la conscience de ces médecins allemands soit en paix ! 
Ils n'ont pas inventé ; et quel mal pouvaient-il bien commettre 
— l'inexactitude est si légère — en disant " j'ai vu „ pour attester 
un fait qu'ils savaient vrai, puisque dans leur entourage, tant 
de personnes le répétaient ? 

C'est aussi un bien honnête homme que le témoin Rost (Anl. 
59). Ayant entendu deux versions de cette histoire il n'en re- 
prend qu'une pour son propre compte, laissant la responsabilité 
de la seconde aux camarades qui la lui ont contée. Et cela 
fait, au prix d'un seul petit mensonge, une double calomnie. On 
n est pas plus scrupuleux. 



(1) " Voir comment nait un cycle de légendes — Francs-tireurs et Atrocités 
en Belgique „ par F. van Langenhoven. Payot & Cie Lausanne et Paris. 1Q16. 



224 



LE SAC DE DINANT 



En définitive, j'admire réellement la patriotique crédulité de 
M. M. Bauer et Wagner qui n'hésitent pas, sur la foi de sem- 
blables témoignages à proclamer solennellement dans leur " aperçu 
général „ que le fanatisme révoltant de la population trouva sa manifestation 
la plus révoltante dans l'assassinat cruel de soldats qui dormaient, dans la 
mutilation d'hommes tombés dans le combat et dans l'achèvement, par le feu, 
de prisonniers blessés attachés à cet effet à des piquets à l'aide de fils de fer. 



LE SAC DE DINANT 



225 



CHAPITRE XX 
Leur Bonté 

Après avoir infligé à Dinant un traitement d'une barbarie 
sans exemple et calomnié leurs victimes, il restait aux Allemands 
un dernier outrage à faire subir aux survivants : réquisitionner 
leur reconnaissance ou la mendier. L'hypocrisie ne peut dépasser 
cette limite. Nos ennemis auront la gloire de l'avoir atteinte. 

Je réunis dans ce chapitre les dépositions qu'ils ont recueillies 
pour prouver comment, au milieu du désastre, l'armée allemande 
sut se montrer bonne et généreuse, témoignant aux habitants 
criminels d'une ville coupable des attentions touchantes et leur 
donnant des soins émouvants. 

Anlage 8. Guignicourt, 9 Janvier 1915. 

Charles Sylvestre Alban von MONTEE, 31 ans, capitaine au 
régiment des grenadiers du roi (Leibregiment) n*^ 100. 

Il n'est pas arrivé à ma connaissance que nos soldats se soient 
livrés à des actes quelconques de cruauté sur les habitants de 
Dinant, qu'ils les aient maltraités ou mutilés, ou, d'une manière 
générale, qu'ils les aient traités avec cruauté. Par contre, tous 
les habitants de la ville qui ont tiré traîtreusement des maisons 
ont, cela va de soi, été fusillés, pour autant qu'on ait pu les 
appréhender. 

Anlage 36. 

Kurt MARTIN. (Le commencement de la déposition figure 
au chapitre XVII). 

Les habitants de Leffe retenus prisonniers dans une maison 
près de la fabrique ont été bien traités. Lorsque leurs provisions 
furent épuisées, ils reçurent de la nourriture de la cuisine de 
campagne de la 5'"^ compagnie du régiment d'infanterie n'^ 103. 
D'après un ordre général, ils furent relâchés dans la suite. 

A cette époque, j'étais chargé de la protection de l'hôpital 
établi au château de Chession près de Leffe. La propriétaire, 
une dame Chiehe, et les membres de sa famille furent aussi 
approvisionnés par nous. Elle nous remercia très vivement pour 
le bon traitement. 



226 



LE SAC DE DINANT 



Anlage 52. Orainville, 15 Mars 1915. 

Willy STEGLICH, 22 ans, ouvrier dans l'industrie de la 
construction, soldat à la compagnie de mitrailleuses du régiment 
d'infanterie n^ 103. 

J'ai, en compagnie du sergent-major Bartsch et de quelques ' 
autres hommes, parmi lesquels des chasseurs de Marburg, retire 
d'une maison et délivré des habitants de Binant se trouvant ense- 
velis à la suite de l'explosion d'un obus. C'étaient des hommes, 
des femmes et des enfants. Ils furent ensuite transportés dans 
une maison, où, sur l'ordre d'un officier des chasseurs de Mar- 
burg, ils furent placés sous notre protection et soignés par deux 
infirmières de la Croix-Rouge. 

Dans plusieurs maisons nous trouvâmes une quantité de car- 
touches à plomb mises en tas près des fenêtres. Partout la vitre 
inférieure était brisée manifestement en vue de faire passer un 
fusil à travers l'ouverture. 

Anlage 53. Grainville, 17 Mars 1915. 

Era BARTSCH, 25 ans, vizefeldwebel (premier sergent) à la 
compagnie de mitrailleuses du régiment d'infanterie n^ 103. 

Comme commandant de patrouille, j'ai trouvé dans un certain 
nombre de maisons de Binant des munitions de chasse toutes 
prêtes. On peut être sûr que ces munitions avaient servi aux 
francs-tireurs pour tirer sur les troupes allemandes avant qu'ils 
n'eussent été chassés. 

De la rue, je voyais dans les caves des maisons en feu des 
habitants, surtout des femmes et des enfants, qui n'étaient plus 
capables^de s'en échapper par leurs propres moyens. Des hommes 
de ma patrouille, aidés par les chasseurs de Marburg, opérèrent 
leur sauvetage; les personnes sauvées furent conduites dans des 
maisons surveillées par des sentinelles allemandes. Par moments, 
le sauvetage ne put se faire qu'au péril de la vie des hommes 
de la patrouille. J'ai vu moi-même des sœurs de charité apporter, 
en compagnie de soldats allemands, des vivres aux habitants 
placés sous protection. J'étais aussi présent quand le colonel 
Hoch renvoya chez elles les personnes que ces faits ne concer- 
naient pas, avec l'ordre strict de ne pas se montrer en rue. 
D'autres habitants dont les maisons étaient complètement brû- 
lées, furent installés dans les maisons de garde-barrières. Au 
delà de Dinant, un hussard trouva, sur la route, un projectile 
dans le noyau en plomb duquel une lame pointue en acier (eine 
speerartige Stahlklinge) avait été iniroduile. Ce projectile a été 
passé de mains en mains dans ma section. 



LE SAC DE DINANT 



227 



Anlage 80. 



Guignicourt, 10 Janvier 1915. 



Walter LOSER, sous-lieutenant de réserve à la 5"^^ compagnie 
du régiment des grenadiers du roi (Leibregiment) n° 100. 

La 5"^^ compagnie du régiment des grenadiers du roi n° 100 
avait reçu l'ordre, au moment de pénétrer dans Binant de ne 
faire feu que sur les civils qui tireraient eux-mêmes sur nos 
troupes. Cet ordre fut partout suivi. Nos troupes ne commirent 
de cruautés d'aucune espèce. Je connais même des cas où nos 
troupes traitèrent avec les plus grands égards des habitants 
inoffensifs de Dinant qui, visiblement, avaient à souffrir des 
pénibles circonstances du moment. Je me souviens avoir vu des 
hommes de mon régiment transporter, pour les sauver, entre les 
rangées de maisons en^ flammes, des vieillards caducs et des enfants^ 



Georges TEUBNER, 26 ans, serrurier, sous-officier de réserve 
à la compagnie de mitrailleuses du régiment d'infanterie n° 103. 

Dans la nuit, après que nous eûmes passé la Meuse, deux 
sections de la compagnie de mitrailleuses étaient cantonnées 
près de la voie du chemin de fer. Un poste de garde d'infan- 
terie était en face de nous. Dans la maison où était établi ce 
poste se trouvaient déjà quelques civils. Au point du jour, une 
femme belge vint nous expliquer par signes (nous ne compre- 
nions pas le français) qu'une maison était en flammes quelque 
part et que nous devions venir aider. Nous comprîmes qu'il 
devait se passer là quelque chose de particulièrement grave et 
quelques hommes avec des outils (haches, etc.) suivirent la 
femme. Je ne pouvais les accompagner immédiatement. Quand, 
plus tard, je me dirigeai vers la maison en feu, je rencontrai 
les hommes avec des habitants délivrés; ceux-ci, réfugiés dans 
les caves de la maison, s'étaient trouvés ensevelis; C'étaient des 
hommes, des femmes et des enfants; parmi eux, il y avait un 
ecclésiastique. Ils furent conduits au poste de garde, fouillés et 
relâchés plus tard. 

Dans la dernière maison d'un village au delà de Dinant, nous 
trouvâmes une quantité énorme de munitions (cartouches de 
chevrotines et cartouches pointues) qui, à toute évidence avaient 
été disposées en cet endroit. Dans le faîte du toit se trouvaient 
des ouvertures semblables à des meurtrières. 

Plus loin, j'ai vu, près du coin d'une maison, un civil fusillé, 
qui tenait encore en main un fusil de chasse à double canon. 



Max Gustave RICHTER, 23 ans, chaisier, gefreiter (caporal) 
à la 6"^^ compagnie du régiment d'infanterie n*' 103. 



Anlage 81. 



Orainville, 17 Mars 1915. 



Anlage 82. 



Orainville. 17 Mars 1915. 



228 



LE SAC DE DINANT 



La 6™* compagnie du régiment d'infanterie n*^ 103 avait, après 
les combats près de Dinant, mission de surveiller le pont. Le 
sous-lieutenant Lemke était commandant de place dans le sec- 
teur qui nous était assigné. Nous restâmes là de quatre à cinq 
jours. Pendant ces journées, le sous-lieutenant Lemke fit conduire 
dans une maison les civils non coupables et les fit soigner. Ils 
reçurent du pain, de la viande, des pommes de terre et du lait. 

Anlage 86. Orainville, 15 Mars 1915. 

Georges Frédéric FLOREY, 22 ans 1/2, sous-lieutenant, adju- 
dant de régiment ^u régiment de grenadiers n^ 101. 

Avec l'aide du lieutenant von Zenker, de la compagnie, 
j'ai pansé, aux Rivages, un habitant qui avait à la tête une plaie 
béante. Plus tard, j'ai donné l'ordre aux hommes de ma section 
de retirer d'une maison en flammes une femme d'environ 80 ans 
et de la mettre en sécurité. Mes grenadiers ont immédiatement 
obéi à cet ordre et remis cette femme à d'autres habitants pour 
les soins ultérieurs. A Neffe, j'ai pris la peine de chercher un 
médecin pour les habitants blessés. J'étais à cette époque chef de 
section à la 4"'^ compagnie. 

Anlage 87. Dans une tranchée, le 12 Janvier 1915. 

Oberartz de réserve D*" Karl Théodore H ans MARX, méde- 
cin assistant du IP"^ bataillon du régiment de grenadiers du roi 
(Leibregiment) n° 100. 

Pendant toute la journée du 23 Août j'ai également donné 
des soins médicaux à des habitants blessés de Dinant. J'ai notam- 
ment soigné une jeune fille blessée d'un coup de feu à la tête. 
Dans la maison où j'avais établi mon poste de secours, je lui 
accordai une chambre spéciale, de façon à ce que ses parents 
puissent rester auprès d'elle. Comme la partie de la ville oij 
j'avais établi le poste de secours fut, vers le soir, prise sous un 
feu violent d'artillerie, je fis transporter la jeune fille dans un 
endroit sûr de la ville. C'était dans la rue qui se trouve près 
de la prison. La blessée était à l'agonie par suite de la gravité 
de sa blessure, 

Dans un convoi d'habitants conduits à la Meuse pour être 
transférés sur l'autre rive, je reconnus, à ses habits, un ecclési- 
astique; je le priai de donner ses soins à la mourante et vis 
qu'il lui donnait V absolution. Toute cette journée je restai à Di- 
nant. Je n'ai pas été dans le cas de constater des actes répré- 
hensibles quelconques commis par des soldats allemands. 

Anlage 84. Orainville, 17 Mars 1915 

Séverin SCHROÈDER, 34 ans, capitaine commandant la 6^"^ 
compagnie du régiment d'infanterie n^ 103. 



Le sac i>E DlNANi 



229 



Du 23 au 24 Août, ma compagnie, établie sur la rive gauche 
de la Meuse, surveillait le pont. Environ 150 à 200 prisonniers 
civils, parmi lesquels beaucoup de femmes et un petit nombre 
d'enfants, étaient installés dans quelques maisons. J'avais pris 
soin de rassembler les vivres trouvés dans les maisons, en par- 
tie détruites, pour les distribuer à ma compagnie. Sur la demande 
de quelques femmes d'obtenir des vivres, je leur ai donné en 
même temps qu'aux autres civils, du pain, du riz et des saucisses. 

J'avais déclaré aux habitants qu'il ne leur arriverait rien tant 
qu'ils resteraient dans les maisons sous la protection de la com- 
pagnie. A leur demande, quelques-uns d'entre eux furent relâ- 
chés parce qu'ils ne paraissaient pas suspects. Des hommes qui 
semblaient suspects furent gardés; quelques femmes restèrent de 
plein gré. Quand je fus relevé, le sous-lieutenant Lemke, qui fut 
laissé là avec la section, assuma la garde des prisonniers. 

Anlage 85. Orainvile, 15 Mars 1915. 

Georges von LUDER, 41 ans, capitaine commandant le 
11"^^ bataillon du régiment d'infanterie n^ 103. 

En ma qualité de commandant, je conduisais, le 23 Août, la 
compagnie de mitrailleuses. Tard dans la Soirée, celle-ci traversa 
la Meuse sur des pontons. Le 24 Août, la compagnie resta jus- 
que midi de l'autre côté de la Meuse pour attendre les chariots 
qui devaient passer sur la rive gauche par le pont construit par 
les pionniers. La compagnie partit lorsque, dans l'après-midi du 
24 Août, les chariots furent arrivés. 

Pendant le temps où la compagnie se trouvait près de la rive 
gauche de la Meuse, il arriva, à diverses reprises, que des civils 
arrêtés par les soldats furent amenés dans une maison située 
près du lieu de repos de la compagnie. J'ai vu conduire ces 
habitants dans la maison et je puis assurer, à tous égards, qu'ils 
furent traités convenablement par les soldats les accompagnant. 

Le 24 Août, dans l'avant-midi, le commandant du régiment, 
le colonel Hoch, vint à la compagnie et parla aux habitants 
internés dans la maison Sur leur prière il en fit relâcher beau- 
coup. J'ai eu l'impression que les civils arrêtés étaient traités 
avec beaucoup de douceur. Pour la nuit on leur désigna une cham- 
bre et ils furent, le 24 Août, bien et copieusement nourris. 

Rappelons enfin les prévenances du lieutenant Lemke qui ont 
donné à nos concitoyens une très haute opinion de l'Allemagne ! 

Donc, vous avez assassiné une partie de la population, incen- 
dié la ville presqu'entière, saccageant et pillant ce que vous n'a- 
vez pas brûlé. Pour qu'ils ne vous empêchent pas de laronner 
à votre aise, vous avez, sans droit, emprisonné les malheureux 



â3Û 



LÉ SAC DE DÏNÀmÎ* 



survivants. Pendant trois et quatre jours, sous la menace de vos 
soldats qui leur défendaient même les larmes, vous les avez 
tenus enfermés, entassés dans une promiscuité révoltante! 

Il en est, dites-vous, que vous avez sauvés des flammes que 
vous-mêmes aviez allumées, et, pendant qu'en présence de vos 
victimes, vous faisiez bombance de leurs provisions et de leur 
vin volés, il vous est arrivé de donner aux captifs un peu de 
votre pain ou de vos vivres à vous et même de verser à cer- 
tains du café de la cuisine du régiment du roi (1) ! 
. Vous vous en étonnez vous-mêmes, au point de tirer gloire 
de votre générosité. 

Ce trait achève, ô doux et magnanimes Allemands, de vous 
peindre ! 



(1) Voir " Aperçu général „ page 5S. 



LE SAC DE DINANT 



â31 



CHAPITRE XXI 
La Préméditation 

L'enquête allemande ne mérite que le dédain. 

Elle est viciée dans sa procédure et dans le choix de ses 
témoins. Elle est tarée par le vague et l'imprécison d'un grand 
nombre des dépositions qu'elle produit ainsi par les contradic- 
tions et les inexactitudes évidentes qu'elle renferme. 

Elle est altérée en outre, par la collusion entre témoins en- 
gendrant des mensonges collectifs, comme celui du bombarde- 
ment de Dinant. 

Les témoins allemands ont prêté serment. Sous la foi de leur 
serment, ils ont menti. Il ne s'en faut pas scandaliser. Cela n'a 
rien d'immoral dans un pays où la nation entière approuve et 
acclame cette monstrueuse maxime : la nécessité n'a pas de 
loi. 

L'honneur, le droit, la foi jurée, le respect d'autrui et celui de 
soi-même ont des lois. La nécessité n'a pas de loi ! Cette maxi- 
me permet à un puissant souverain de ganter de fer son poing, 
d'en frapper au visage la Justice et de la meurtrir. 

La nécessité n'a pas de loi et l'Allemagne peut précipiter ses 
armées sur un pays dont elle avait juré de respecter et de pro- 
téger la neutralité ; elle peut y semer l'horreur des pillages et 
des incendies, l'épouvante des massacres. 

Mais le monde s'émeut, des voix s'élèvent pour crier „ Justice „ 
et l'on entend des indignations gronder. 

Il faut justifier les crimmes commis. 

Le parjure...? Soit; nécessité n'a pas de loi I 

Et couverts par cet aphorisme odieux, sûrs de n'être pas dé- 
savoués, les prétoriens allemands se parjurent sans scrupule. (1) 



(1) Nous ne nous refusons cependant pas à admettre que nombre de soldats 
allemands, dans leur aveugle confiance en la parole de leurs chefs et égarés par 
la littérature d'avant guerre et les odieuses calomnies de la presse, aient cru 
sincèrement qu'ils étaient l'objet d'agressions de la part de la population civile 
de Belgique. (Voir sur ce point le chap. XXII de ce volume et le Livre Oris 
belge, p. 53). 



LE SAC bk DiNANt 



Et puis, ils ont des fusils et des canons; ils ont même des 
gaz asphyxiants et c'est la force n'est-ce pas, qui crée le droit.,, 
même le droit au parjure ? 

Le fait que des ^Allemands ont reconnu l'innocence de la po- 
pulation de Dinant (le 20^^ rapport de la commission belge 
d'enquête, reproduit aux pages 36 et suivantes de ce volume, 
contient deux déclarations qui font cet aveu), souligne la honte 
du mensonge dont le Gouvernement allemand s'est, lui-même, 
rendu coupable en publiant son enquête. 

Ce qui rend plus lâche ce mensonge et plus odieux le crime 
perpétré contre notre malheureuse cité c'est que celui-ci était 
prémédité. 

Même avant qu'ils en eussent acquis la preuve testimoniale, 
tous les Dinantais en avaient la conviction absolue. La certitude 
qu'ils ont de n'avoir, par leurs agissements, donné lieu à au- 
cune représaille justifiée et la généralité des excès allemands, 
se reproduisant dans les différents quartiers de la ville avec des 
manifestations à peu près identiques, bien que commis par des 
toupes envahissant la localité par des voies différentes, ont créé 
cette conviction. 

Après le sac de la ville furent rapportés les propos mena- 
çants tenus par des officiers allemands dans plusieurs villages 
des environs. 

Il serait téméraire d'affirmer l'exactitude de toutes les histoires 
de ce genre qui furent racontées : trop de gens ont la manie de 
prophétiser après coup. J'ai personnellement recueilli plusieurs 
de ces récits Bien qu'ils m'aient paru sérieux, je n'ai pas voulu 
en faire état parce que je n'avais pu les soumettre à l'épreuve 
d'un contrôle suffisant. 

Je n'en ai retenu qu'un seul. Il rapporte le conseil donné, plusieurs 
jours avant la destruction de la ville, à l'un de nos concitoyens, 
par un officier supérieur allemand, de ne pas rentrer à Dinant 
la ville devant être détruite. (Voir ci-dessus p. 48). Je connais de- 
puis de longues années le témoin qui m'a rapporté ces propos. 
Mes relations presque quotidiennes avec lui m^ont mis à même 
de l'apprécier : il est de ceux dont le témoignage ne se discute pas. 

Monseigneur Heylen, prélat éminent, écrivant dans des condi- 
tions qui devaient redoubler son habituelle circonspection, cite 
d'autres exemples. 

Les voici : 

Trois jours avant la catastrophe, à 25 kilomètres de Dinant, 
un colonel des grenadiers se trouvant chez une personnalité qui 



LE SAC DÉ DINÀN'i 



233 



â line seconde résidence à Dinant, l'a exhortée à ne pas y 
retourner, parce que " Dinant doit être entièrement détruite „. 

Le 22 Août, dans la soirée, dans une localité sise à 10 kilo- 
mètres au Sud-Est de Dinant, un major d'infanterie a dit à un 
notable qui assistait au repas de l'Etat-Major : "Vous connaissez 
Dinant ? C'est une belle ville. Il n'en restera pas pierre sur 
pierre. „ Il avait aussi glissé dans la conversation " que les ha- 
bitants aimaient bien les Français. „ 

Le 22 Août, à 9 heures du soir, un capitaine et trois lieute- 
nants soupaient dans une localité sise à l'Est de Dinant. Le ca- 
pitaine dit à son hôte : " Demain, Dinant tout brûlé et tout tué „ 
et comme on lui en demandait la raison, il répondit : " Nous trop 
d'hommes perdus. „ Le capitaine ajouta : " Vous n'avez pas de 
proches parents à Dinant ? Je les ferais prendre et amener ici 
pour les mettre en sûreté. „ 

Le 21 Août, vers le soir, des dragons -et des cyclistes se trou- 
vaient cantonnés dans un village situé à environ 20 kilomètres 
au Sud-Est de Dinant. S'adressant à la maîtresse du logis, quel- 
ques soldats parlèrent d'abord de Sorinnes, puis de Dinant. 
" Demain, Dinant tout kapout, tout, tout, „ ponctuèrent-ils. La 
dame leur montrant son enfant, ajouta : " Pas les femmes et 
les enfants ? „ ^ — " Si, tout, tout ; pas moi, mais ceux-là, „ — dit 
l'un d'eux, désignant ses camarades. 

Dans une autre maison de la même localité, un soldat dit à 
un vieillard en lui offrant une chaise : " Vous bon ? „ — " Oui, 
répondit le vieillard; nous pas faire de mal. „ — " Alors, ajouta 
le soldat, nous bons aussi, mais à Dinant, mauvais et demain, 
Dinant, tout kapout, tout, tout. „ 

Le 23 Août, à 4 h. 15 du matin, un oberleutenant des grena- 
diers entra chez un notable de Dinant, en compagnie d'un 
sous-officier et d'un soldat. Sur les instances de la maîtresse de 
la maison, qui savait l'allemand, l'officier consentit à ne pas 
expulser la famille de la maison, mais ajouta : " Vous serez 
quand même obligés de sortir, car nous avons Tordre de brûler 
la ville. „ 

Ajoutons enfin le témoignage d'un prêtre que rapporte l'Abbé 
des Prémontrés de Leflfe (voir p. 152). 

Officiers et soldats, nos ennemis savaient. 

Nous autres, nous n'avons pas su : on ne pénétrait plus à 
Dinant et les avis qu'on a voulu nous faire tenir ne nous sont 
pas parvenus. 



234 



LÈ SAd t)E DINANT 



L'Allemagne récusera peut-être ces témoignages en .arguant que 
ce sont des Belges qui les rapportent. 

En voici d'autres; ils sont allemands, assermentés et signés. 
Ils proviennent de l'enquête faite, par l'autorité militaire française, 
auprès des prisonniers allemands appartenant au XIl"^^ corps 
d'armée (P"" corps saxon), sur les crimes commis à Dinant par 
ce corps et sont publiés dans le Livre Gris belge. 

r) GRIMMER Rudolph, soldat au régiment d'infanterie 
n^ 108. 

Mon régiment est entré à Dinant le 23 Août, vers 5 heures 
du matin.... L'ordre nous a été donné de tuer tous les civils qui 
tireraient sur nous, mais en réalité, les hommes de mon régi- 
ment et moi-même avons tiré sur tous les civils que nous 
trouvions dans les maisons d'oii l'on supposait qu'un coup de 
feu avait été tiré ; nous avons tué de la sorte des femmes et 
même des enfants. Nous ne le faisions pas de gaîté de cœur, 
mais nous avions reçu de nos supérieurs l'ordre d'agir de la 
sorte et pas un soldat de l'armée active ne saurait contrevenir à 
un ordre émanant, comme celui-ci, du commandement supérieur.... 
(Livre Gris belge, page 247). 

2") PEISKER Johannes, du régiment d'infanterie n" 108. 

Nous sommes entrés à Dinant le 21 Août, vers 9 heures du 
soir et nous avons tiré sur les fenêtres des maisons pour nous 
défendre contre les ennemis qui pourraient y être cachés. A 
11 heures du soir, nous nous sommes repliés aux environs de 
la ville où nous sommes restés toute la journée du lendemain. 
Nous sommes rentrés à Dinant le dimanche 23 Août, vers 
10 heures du matin. L'ordre fut donné dans toutes les compa- 
gnies de mon régiment de massacrer les civils. Cet ordre me 
fut transmis par l'oberleutenant Harich. Ma compagnie n'a pas 
eu l'occasion d'obéir à cet ordre, car elle était spécialement 
affectée à la couverture de l'artillerie.... (Livre Gris b%lge, p. 248). 

3^) BREITSGHNEIDER Ewald, même régiment. 

Le Vendredi, 21 Août dernier, le soir, notre lieutenant Schultz, 
qui remplaçait notre commandant de compagnie, blessé, nous a 
fait connaître que l'ordre était de massacrer à Dinant tous les 
civils. Cet ordre était un ordre de corps d'armée. Ma compagnie 
n'est passée à Dinant que le dimanche 24 Août, alors que tout 
était déjà brûlé.... (Livre Gris belge, p. 249). 

Inutile de multiplier ces citations. Pas de commentaires ; ils 
sont superflus. 



LE SAC DE DlNAN'i 



235 



Une question se pose. Pourquoi ce crime prémédité et per- 
pétré contre une cité paisible ? 

Parce que " nécessité n'a pas de loi. „ 

11 fallait, pour permettre de réduire au minimum les troupes 
d'occupation, que la terreur règne dans la Belgique envahie. 

Il fallait que l'épouvante précède les Barbares, pour empêcher 
qu'une résistance de la population leur fut opposée. 

Il était utile de briser par la crainte l'indomptable énergie 
morale d'un peuple qui avait préféré à sa sécurité son devoir. Il 
eût été utile que le cri de sa détresse entraînât le Roi et le 
gouvernement à un moment de faiblesse, à une paix hâtive- 
ment conclue, sous l'empire de la terreur et de la commisération. 

Il fallait, pour endiguer le flot de réprobation soulevé dans 
l'univers par l'attentat à la neutralité belge, représenter le peuple 
injustement attaqué comme indigne de la pitié et de l'admira- 
tion que lui attiraient son courage et sa loyauté. Il était néces- 
saire pour cela qu'ils y eût des francs-tireurs et les Allemands 
les ont créés de toutes pièces. Ils ont édifié leur enquête autour 
des méfaits imaginaires qu'ils attribuèrent à ceux-ci, dès le dé- 
but de la guerre, et qu'ils amplifièrent et systématisèrent dans le 
Livre Blanc du 10 mai 1915. 

Enfin, il fallait, après que le chancelier eût reconnu l'attentat 
au droit des gens commis contre notre pays et promis répara- 
tion, il fallait, en prévision de la victoire escomptée, trouver un 
prétexte pour conserver une trop facile conquête. 

Injustement attaquée, la Belgique avait droit à son indépendance. 
Coupable de crime contre les armées allemandes, elle serait 
annexée à titre de châtiment. La nécessité n'a pas de loi. La 
soif de conquêtes n'en connaît pas non plus. 

Et l'on a eu les massacres d'Aerschot, Andenne, Dinant, Lou- 
vain, Tamines, et tant d'autres endroits. 



236 



LiE SAC DË DINANT 



CHAPITRE XXII 
Conclusion 

J'ai publié les pièces du procès. 

Dans j'analyse que j'en ai faite j'espère avoir mis assez de 
clarté pour que le lecteur sans préjugé ait pu former son opinion 
et, jugeant le débat, conclure : la population de Dinant n'a com- 
mis aucune faute ; le crime perpétré contre elle est sans excuse ; 
de l'armée qui l'a commis la flétrissure en remonte au gouverne- 
ment qui couvre les criminels et défend leur œuvre. 

Les généralisations trop absolues sont injustes. 

Je me refuse à croire que tous les soldats allemands qui ont 
été mêlés aux événements de Dinant soient des coupables. Il 
doit en être qui se sont abstenus de participer aux crimes qui 
leurs étaient ordonnés. 

" Nulle part, dit le lieutenant Kipping, (Anl. 28) nous ne tirâmes 
à dessein sur des femmes et des enfants. Que ceux-ci aient été 
parfois atteints dans le désarroi, cela est inévitable. „ Il est tout 
aussi inévitable que des Allemands aient été victimes d'accidents 
analogues. L'irréflexion et le préjugé aidant, des hommes, voyant 
leurs camarades tomber alors que le feu des Français ne pou- 
vait les avoir atteints, ont pu, de bonne foi, se croire attaqués 
par des francs-tireurs. Les échos déconcertants de nos rochers 
purent aussi induire en erreur un certain nombre d'Allemands 
sur l'origine du tir qu'ils entendaient. 

Mais, conduite correcte et erreur furent des exceptions. 

La masse est coupable et le commandement allemand est 
responsable des événements. Il a ordonné ; les documents alle- 
mands le proclament. Il a été obéi. 

On se demande comment une armée, orgueil d'un grand 
empire, une armée en qui se concentrent toutes les espérances, 
toutes les afî'ections, toute l'âme du peuple allemand, a pu, non 
seulement méconnaître les conventions, protectrices du droit des 
non-combattants, qui portent la signature de l'Allemagne, mais 
encore outrager, violer les lois les plus sacrées de la conscience, 
de l'honneur et de l'humanité. 

C'est la guerre, nous disaient-ils ! 

La guerre! dernier recours des droits que l'on viole, des liber- 



LE SAC DE DINANT 



237 



tés qu'on étrangle et des peuples qui préfèrent la mort à l'asser- 
vissement. 

Elle suscite des vertus inouïes, des dévouements sans borne, 
le sacrifice dans toute sa plénitude. Elle a des héroïsmes, des 
clairons, de la gloire et des drapeaux. 

Elle a aussi la mort, les plaies, les souffrances. 

Elle est la menace et l'arme monstrueuse de l'ambition en 
mal d'agrandissements et de conquêtes. 

Elle émousse les sensibilités et réveille des passions sommeil- 
lant au fond de notre pauvre âme, ces passions formidables 
auxquelles notre civilisation sut mettre un frein dont la guerre 
relâche l'étreinte. A l'heure rouge oii le devoir impose de com- 
primer les battements du cœur pour accomplir sans hésitation 
l'œuvre de sang, renaît la sauvagerie des âmes ancestrales et 
Ton croit revivre les époques farouches des temps d'autrefois : 
" homo homini lupus. „ Dans l'horreur de la bataille, toutes les 
énergies se concentrent vers un but unique : attaquer, se défendre, 
détruire, tuer. 

Mais ceci n'explique qu'en partie les forfaits allemands. 
Ils ont d'autres causes. 

Le mépris dans lequel l'Allemagne tient les autres peuples ; 
sa foi insensée en sa propre supériorité ; sa conviction qu'elle est 
l'élue de Dieu, appelée par une mission providentielle à dominer 
les races voisines pour répandre chez elles les bienfaits de la 
" Kultur „ ; le caractère autoritaire . et brutal de l'Allemand ; 
l'org^uil immense d'une caste militaire qui se croit tout permis, 
parce qu'à la conscience de sa force elle joint la certitude d'une 
absolution par la victoire ; tout cela avait prédisposé l'armée 
allemande à écouter les excitations des journaux et des chefs. 
On irritait les passions contre la Belgique coupable de s'être 
opposée aux desseins légitimes de l'Allemagne et l'on montrait, 
dans chacun de nos compatriotes, un franc-tireur à redouter, un 
misérable aveuglant ou mutilant les blessés et profanant les 
cadavres. 

Fatalement, ces causes, les unes profondes, les autres accidentelles, 
devaient amener l'effroyable débordement de violences et de 
crimes dont la Belgique a été le théâtre. 

La conséquence était d'autant plus inévitable que, de longue 
main, les théoriciens de la guerre à la mode germ.aine avaient 
perverti l'intelligence et le cœur des militaires allemands par des 
doctrines monstrueuses. 

La guerre a des lois. 



238 



LE SAC DE DINANT 



•La guerre allemande n'en a pas : Le Grand Etat-Major les 
a abrogées. Elle ne connaît que la violence sans limites et le 
terrorisme. 

Je n'en veux pas chercher les preuves dont les écrits des 
Clausewitz, des Hartmnan, des Bernhardi, des Strupp, et autres 
généraux et publicistes allemands. Quelles que soient l'influence 
et l'autorité dont ils jouissent dans leur pays, on pourrait me 
répondre qu'ils expriment seulement des opinions individuelles. 

La pensée officielle de l'Allemagne militaire est déposée dans 
un manuel publié en 1902 par la Section historique du Grand 
Etat-Major allemand : Les lois de la guerre continentale. 

Ce livre est odieux. 

Il autorise tous les crimes, s'il ne les provoque. 

Les règles édictées par la convention de La Haye ? Elles sont 
la résultante de " considérations humanitaires qui ont assez 
souvent digénéré en sensibilité sinon en sensiblerie. „ (page 6). (1) 

Craignant cependant que des officiers ne soient tentés de s'y 
conformer on leur apprend qU' " elles ne sont pas line loi écrite 
mise en vigueur par des traités internationaux, mais seulement 
des conventions ne reposant que sur la réciprocité et des res- 
trictions à l'arbitraire que l'usage, la coutume, l'humanité et l'égo- 
ïsme bien entendus ont élevées, mais dont l'observation n'est 
garantie par aucune sanction autre que la crainte de repré- 
sailles. „ (page 5). 

Puis on dicte à l'officier sa conduite : " Il se défendra contre 
les idées humanitaires exagérées, il se rendra compte que la 
guerre comporte forcément une certaine rigueur, et, bien plus, 
que la seule véritable humanité réside souvent dans l'emploi, 
dépourvu de ménagements, de ces sévérités. „ (page 7). Il se 
souviendra que " les considérations humanitaires telles que les 
ménagements relatifs aux personnes et aux biens ne peuvent 
faire question que si la nature et le but de la guerre s'en accom- 
modent. „ (page 3). 

En sorte " qu'il n'est apporté au libre arbitre du commande- 
ment que des limites fort vagues.,, (page 20). 

Passant à des cas d'application, le manuel expose assez exac- 
tement quelques-unes des règles édictées par les conventions de 
La Haye, mais il a toujours soin de faire observer qu'elles peu- 
vent et doivent céder devant la nécessité définie elle-même par 
l'objectif à réaliser et le but à atteindre. 



(1) Traduction de Paul Carpentier, 2"ie édition, Paris Payot et Co 1916. 



LE SAC DE DINANT 



239 



A cette loi de la nécessité on ne pose pas de limites. On se 
borne à des exemples de ce qu'elle permet, notamment la mise 
à mort des prisonniers de guerre, (même en dehors des cas de 
crime commis par eux, de rébellion, de tentative d'évasion, de 
représailles,) " s'il n'y a pas d'autre moyen de les garder et que 
la présence des prisonniers constitue un danger pour la propre 
existence du capteur.,, (page 36). (1) 

Qui déterminera les cas de nécessité? La page 122 nous fixe 
sur ce point. " On aura à décider dans chaque cas si l'on se 
trouve dans un état de nécessité justifiée. La réponse à cette 
question appartient au commandant, de la conscience duquel 
on doit aujourd'hui attendre et exiger toute l'humanité compa- 
tible avec l'objet de la guerre. „ 

Com.ment le commandant s'y prendra-t-il pour établir la diffé- 
rence indispensable entre un acte jugé nécessaire au but qu'il 
veut atteindre et un acte simplement utile ou opportun? On ne 
se met point en peine de l'instruire à ce sujet. Toutefois, pour 
éviter que le chef se laisse entraîner à des scrupules, on a soin 
de lui rappeler, qu'en cas de critique possible, le succès sera une 
justification suffisante et l'on commente cette théorie par un 
exemple (p. 114). 

Quelle modération attendre d'une armée qui n'aura d'autre 
ligne de conduite qu'un opportunisme brutal, d'autre crainte que 
celle de verser dans la sensiblerie! 

La doctrine prêchée compromet une responsabilité plus haute 
que celle du Grand Etat-Major. 

Haranguant ses troupes qui partaient pour l'expédition de 
Chine, l'empereur Guillaume II leur disait : " Quand vous ren- 
contrez l'ennemi, écrasez-le. Pas de pardon, pas de prisonniers. 
Vous agirez à votre guise contre ceux qui vous tomberont entre 
les mains. Que l'on craigne le nom allemand comme on a craint 
celui d'Attila et des Huns. „ (2) 

Les exhortations d'un tel maître ne sont pas de celles qui 
s'oublient. Elles n'ont pas, quand elles furent adressées aux 
troupes, révolté les consciences allemandes. Nous autres, Belges, 



(1) Le Dr Strupp (Das Internationale Landkriegsrecht 1914,) déclare qu'une 
troupe peut être obligée de laisser mourir de faim des prisonniers si le com- 
mandant estime que c'est le seul moyen d'exécuter un ordre qu'il a reçu, par 
exemple, d'atteindre en temps utile un endroit indispensable pour la bonne 
marche des opérations (p. 7). 

(2) 11 a été pubfié différentes versions de ce discours. Le sens de toutes est 
le même. 



240 



LE SAC DE DINANT 



nous avons eu la preuve, douloureuse infiniment, de la fidélité 
avec laquelle elles furent gardées dans les mémoires et de 
l'obéissance avec laquelle elles furent suivies. 
Après la parole, l'exemple ! 

De ce pauvre droit international de la guerre, si brutalement 
émasculé par le Grand Etat-Major allemand, une règle subsistait. 
Elle devait paraître d'autant plus respectable aux officiers de 
l'Allemagne que, seule, elle était représentée comme inviolable, 
intangible même à la nécessité. 

Les belligérants, dit le m.anuel allemand, doivent respecter l'in- 
violabilité des territoires neutres et le paisible exercice des droits 
souverains à l'intérieur de ces derniers, s'abstenir de tout em- 
piétement sur leur domaine, même si les nécessités de la guerre 
l'exigeaient (page 164). 

Guillaume II a violé la neutralité belge et par la voix de son 
chancelier il s'en est excusé par une prétendue nécessité. Il 
serait téméraire d'affirmer que l'exemple donné de si haut n'a 
pas eu de répercussion sur la mentalité de l'armée allemande 
et n'a pas contribué à effacer,^ du cœur et de l'esprit des chefs 
et des soldats, ce que les enseignements d'école avaient laissé 
subsister en eux de respect pour les conventions internationales 
protectrices des droits des non-combattants. 

Le crime commis contre notre neutralité englobe a lui seul 
tous ceux qui l'ont suivi ; ils y sont virtuellement inclus ; il en 
est le générateur. 

Souverain et autocrate puissant, Guillaume II l'a délibérément 
prémédité. 11 l'a froidement exécuté. 

Il pouvait tout empêcher. Il n'a pas tout commandé mais il a 
tout toléré : les incendies, les pillages, les massacres. Il s'arme 
du glaive et du bouclier de Dieu pour en couvrir les coupables, 
les protéger et les défendre. 

Les caisses de l'armée impériale se remplissent avec les centaines 
de millions extorqués à des populations odieusement pressurées 
et réduites à la détresse. 

Le sol ne suffisant pas aux crimes des Allemands, ils s'em- 
parent de la profondeur des mers et de l'obscurité des nuits sans 
lune. Sans le consentement de l'empereur les flots ne rouleraient 
pas les cadavres des enfants noyés à bord de la Lusitania et 
des dirigeables ne bombarderaient pas des villes sans défense 
y massacrant des femmes et des enfants. 

L'armée allemande honore les sciences à 'la bibliothèque 
de Louvain et vénère, à Reims, les cathédrales. 



LE SAC DE DINANT 



241 



Elle invente des crimes nouveaux et, au mépris de la signature 
allemande apposée au bas de la déclaration de La Haye du 
29 Juillet 1899, elle empoisonne ses ennemis à l'aide de gaz 
asphyxiants. 

Des profondeurs du passé elle fait surgir des monstuosités 
que l'on croyait abolies. L'esclavage que nos officiers ont extirpé 
de l'Afrique est ressuscité contre nous. Dans l'intérêt militaire 
de l'ennemi des milliers de nos compatriotes sont arrachés de 
leurs foyers, déportés en Allemagne, où par la violence et la faim, 
ils sont contraints à des travaux que leur patriotisme et leur 
conscience réprouvent. 

Tout cela l'empereur allemand le sait, et il tolère que ces 
pratiques se continuent. 

Il se met à genoux sur des tombes et s'écrie : " Dieu m'est 
témoin que je n'ai pas voulu cela ! „ Théâtral serment qui ne 
l'absout pas d'avoir, en déchaînant sa guerre, commis contre 
l'humanité le plus effroyable des forfaits dont elle ait connu 
l'épouvante. 

* 

J'ai terminé la tâche que je m'étais assignée. 

J'ai été le témoin d'une partie des faits dont j'ai parlé. J'af- 
firme, qu'en ma présence, pas un coup de feu ne fut tiré par un 
Dinantais. 

L'enquête à laquelle j'ai procédé m'a démontré que chacun 
de nos concitoyens peut en toute conscience porter le même 
témoignage. 

Le prudent et sage évêque de Namur a procédé à une enquête 
du même genre. Sans s'être concerté avec moi, il arrive à la 
même conclusion. 

Le général von Longchamp, gouverneur militaire de la pro- 
vince de Namur, a voulu se créer une opinion personnelle 
et cela l'a amené à m.e dire : De l'enquête que j'ai faite il résulte 
qu aucun civil n*a tiré à Dinant ! 

Je tiens de la bouche du directeur de la prison de Cassel, 
que les autorités militaires à Berlin ont la même conviction. 

Il n'est pas à ma coanaissance que ces aveux, rendus publics 
depuis plus de deux ans, aient été l'objet d'une atténuation ou 
d'une explication quelconque, ni de la part de leurs auteurs, ni 
de la part du gouvernement allemand. 

Le Livre Blanc allemand est une œuvre de sinistre perfidie. 
Le mensonge s'y étale avec un cynisme effronté. 



242 



LE SAC DE DINANT 



Mais il est impossible de détruire une ville et d'en décimer 
la population comme on coule un inoffensif navire neutre " sans 
laisser de traces „. 

Alors, ces traces, on cherche à les fausser pour donner le 
change à l'opinion et Ton passe du pillage et du meurtre à la 
calomnie et au mensonge. On n'a plus qu'un but : dissimuler, 
qu'une préoccupation : abolir ce qui, pour le châtiment et la 
honte des criminels, inexorablement, demeure! 

" Sans laisser de traces ! „ Ces mots devraient servir d'épi- 
graphe au Livre Blanc allemand. 



APPENDICE 243 



Appendice 

Il semble indispensable que le lecteur ait sous les yeux les 
divers documents relatifs au sac de Dinant. 

Nous extrayons donc du Livre Gris belge : 

P Le puissant raccourci dans lequel le Gouvernement a victo- 
rieusement réfuté les accusations allemandes contre la population 
de Dinant. 

2^ La courageuse et vengeresse protestation que M^"" Heylen, 
Evêque de Namur, a opposée à ces calomnies. 

I 

Sac et Massacres de Dinant (1) 

Section I 

Exposé des faits 

Est ici reproduite, en grande partie, la lettre que j'ai adressée 
à M. le Ministre de la Justice — lettre que Ton a vue plus 
haut, — ainsi qu'une seconde lettre relatant le transfert et la 
détention à la prison cellulaire de Cassel de 417 Dinantais. 

Section II 

Examen critique du rapport du 
Bureau Militaire d'Enquête allemand et de ses annexes 

Ce qui, au premier abord, frappe l'attention lorsqu'on lit les 
dépositions et les extraits de journaux de campagne reproduits 
au nombre de 87 dans le Livre Blanc pour justifier les massacres 
de Dinant, c'est l'unanimité avec laquelle l'affirmation y est 
exprimée, que l'armée allemande a été, à Dinant et dans les 
environs, victime du plus abominable guet-apens 

Ce que le rapport d'ensemble du Bureau Militaire allemand 
et ses annexes relatent, ce ne sont pas, en effet, des coups de 
feu isolés, ce n'est pas même une embuscade dans les rues de 



(1) Extrait du Livre Gris belge, p. 199 et suivantes. 



244 



LE SAC DE DINANT 



la ville, c*est une véritable bataille, à laquelle on voit participer 
la population entière, et où des effectifs allemands considérables 
se trouvent engagés et tenus en échec. Le rapport cite entre 
autres parmi les forces engagées dans l'action, les régiments 
d'infanterie n°^ 100, 101, 103, 108, 177, 178, 182, le XI"^^ batail- 
lon de chasseurs, de la cavalerie, les régiments d'artillerie de 
campagne n^'' 12 et 48, et des troupes du génie, appartenant au 
XII"^^ corps d'armée (P^ corps saxon). 

On se demande s'il est possible que les déclarations contenues 
dans ces documents aient toutes été dictées par le seul désir de 
sauver la réputation de l'armée allemande, ou bien si beaucoup 
de ces témoins, parmi lesquels se trouve un certain nombre de 
fonctionnaires et de médecins, un négociant, un ingénieur, etc., 
n'ont pas rapporté en toute sincérité ce qu'ils ont cru voir et 
répété ce qu'ils ont entendu dire, sans autre souci que celui de 
la vérité. 

* 

Lorsque l'on reprend l'analyse des documents, qu'on les com- 
pare, qu'on illumine le raisonnement de l'un par les faits affirmés 
dans l'autre, on en arrive à admettre que de nombreux témoins 
crurent réellement avoir affaire à des " francs^tireurs „. On leur 
avait tellement farci l'esprit de la légende, qu'ils n'hésitèrent pas 
à attribuer à l'intervention de ces derniers tout événement inex- 
pliqué. 

* 

* * 

La reconnaissance de la soirée du 21 Août 1914 (nuit 
du 21 au 22 Août). — Ce qui est rapporté comme s'étant 
passé dans la soirée du 21 au 22 Août et la conclusion à en 
tirer en sont un très frappant exemple. 

Quand les derniers rangs du 2^^ bataillon du 108"^^ régiment 
de fusiliers saxons, qui était précédé d'une section du génie, 
eurent atteint les premières maisons de Dinant, les troupes furent 
assaillies de tous côtés ; on tirait des maisons et des coteaux, 
dans les flancs desquels il y avait des caves et des grottes 
( Gewôlbe). Lorsque l'on voulut pénétrer dans les maisons, on 
constata que les entrées en étaient barricadées. Dans une maison 
de coin, des mitrailleuses étaient installées. Le feu fut mis aux 
maisons, mais on ne mentionne pas que des civils furent saisis 
les armes à la main. Telles sont les .constatations faites dans 
l'Anl. C 2. Dans l'Anl. C 3, il est dit, en outre, que des pierres 
étaient jetées sur les soldats, et que, lorsque le lieutenant Brink 
pénétra dans la première rue latérale de gauche, il constata que 
celle-ci était barrée au moyen de fils de fer. Point important: 
dès que les troupes atteignirent les premières maisons de la ville, 
l'éclairage public fut détruit. Ni dans l'une ni dans l'autre annexe, 
il n'est fait mention de " francs-tireurs „ ; de ce silence on peut 
conclure avec sûreté qu'on n'en a pas vu. Il n'y est pas question 
non plus de blessures causées par des plombs, bien qu'on prenne 
soin de relever que la section du génie eût quinze hommes 
blessés légèrement et un homme blessé grièvement. 



APPENDICE 



24S 



ïi convient de noter que îes indications obtenues dans les 
Anl. C 2 et C 3 sont extraites du journal (1) du régiment d'in- 
fanterie n^ 108 et de celui de la compagnie de campagne du 
12™^ bataillon du génie; elles ont, vraisemblablement, été consi- 
gnées le 22 Août. 

Le sous-officier de santé Rost, interrogé six mois plus tard, le 
6 Mars 1915, prétend cependant avoir, le 21 Août 1914, aperçu 
des têtes de femmes derrière les hommes qui tiraient des fenê- 
tres et dont quelques-uns étaient en bras de chemise (C. Anl. 
59). Un réserviste du 108'"^ régiment, Emile-Bruno Lange, inter- 
rogé aussi le 6 Mars, déclare qu'il a vu une femme d'un certain 
âge tirer d'une maison éclairée par la lueur de la lanterne gui 
brûlait dans la rue (C. Anl. 60). Un autre soldat du même régi- 
ment, Vorwieger, affirme aussi le 6 Mars 1915 avoir vu dans 
une maison, au moment où il voulait y entrer, une femme d'en- 
viron trente ans, qui s'y tenait debout, le revolver en main, 
prête à tirer (C. Anl. 61). Un réserviste du 12"^^ bataillon du 
génie, Kurt Bùchner, interrogé le 6 Novembre 1914, affirme 'que 
les tireurs étaient des civils sans insignes militaires (C. Anl. 4). 
Le lieutenant Brink qui conduisait la section de la compagnie 
du génie, déclare, par contre, le 20 Février 1915, Quil na pas 
vu les tireurs {Die Schûtzen habe ich nicht gesehen), mais ajoute 
que ceux-ci n'étaient certainement pas des militaires parce que 
les blessés avaient de nombreuses blessures causées par des 
plombs (C. Anl. 5). Enfin le Kôckeritz, tout en déclarant le 
2 Février 1915, que les habitants tiraient des maisons avec des 
fusils à plombs, ne spécifie pas qu'il a aperçu lui-même des 
civils en train de tirer, mais semble, tout au moins sur ce point, 
rapporter ce qui lui a été dit (C. Anl. 67). 

On se trouve donc en présence d'affirmations contradictoires. 
Faut-il ajouter foi aux constatations des journaux de guerre (2) 
rédigés fort peu de temps, peut-être quelques heures avant les 
événements, ou aux dépositions isolées, et d'ailleurs divergentes 
entre elles, recueillies longtemps après. (D'après le sous-officier 
allemand Peisker, fait prisonnier le 17 Septembre 1914, le feu 
dirigé sur les maisons avait un caractère préventif, voir p. 248.) 

Comment les témoins ont-ils pu constater qu'il s'agissait de 
civils, puisqu'il faisait nuit noire, l'éclairage public ayant été 
détruit dès le moment où les troupes allemandes atteignirent les 
premières maisons de Dinant? 

Si donc les troupes allemandes faisant leur reconnaissance ont 
réellement rencontré de la résistance (3), elles n'ont pas pu cons- 



(1) Plus exactement, ces indications sont extraites des rapports de combat 
(Gefechtsbericht) des deux unités en question " sur le combat livré à Dinant 
dans la nuit du 21 au 22 Août 1614 „. 

(2) Même remarque qu'à la note 1 ci-dessus. 

(3) Ce fait ne résulte, d'ailleurs, aucunement, ni du rapport de M. Tschoffen 
(p. 200), ni de la note de Mg^ Heylen (p. 469). 

Cette et les autres du même genre que l'on trouvera dans l'extrait du Livre 
Gris que nous reproduisons ne se réfèrent non aux pages du présent volume 
mais à celles du Livre Gris belge (1er tirage) ou du Livre Blanc allemand. 



246 



lÉ SAC Iji DINANT 



tater d'une façon positive si cette résistance était le fait de civils 
ou de militaires. Cependant l'obsession du " franc-tireur „ est 
tellement puissante dans l'esprit des officiers, que le Livre Blanc 
dit, qu' " après cette expérience, il fallait admettre que la popu- 
lation civile prendrait part également à la lutte lors des opéra- 
tions ultérieures „ (p. 118). C'est avec cette conviction préconçue 
que, le 23 Août, l'armée allemande va descendre dans Dinant. 

Etaient-ce, peut-être, des patrouilles françaises qui, dans la nuit 
du 21 au 22 Août, accueillirent les forces allemandes ? 

Le Livre Blanc en reconnaît la possibilité, puisqu'il constate 
que, ce jour là, les troupes allemandes trouvèrent le pont occupé 
par l'armée ennemie (p. 117). D'autre part, les autorités militaires 
françaises déclarent que ce sont les troupes françaises qui, à 
partir du 16 Août, ont organisé défensivement la ville de Dinant, 
notamment aux abords de la rivière, que le pont lui-même était 
barré par un réseau de fils de fer et qu'il y avait, sur la rive 
droite de la Meuse, quelques barricades de pavés et quelques 
barrages de fil de fer devant les piles de pont et aux abords de 
l'église (Voir p. 235 du présent volume). Ces autorités ne font 
cependant aucune allusion à des engagements qui se seraient 
produits, la nuit du 21 au 22 Août, entre des patrouilles fran- 
çaises et des Allemands : ces derniers, après s'être enivrés, se 
seraient battus entre eux (Voir p. 237). 

* 

* * 

L'enchaînement des présomptions dans Tesprît du com- 
luandement allemand. — Que s'était-il donc passé en réalité 
à Dinant, petite ville bâtie le long de la Meuse et disposée sur 
les deux rives du fleuve, reliées entre elles par un grand pont 
vers le milieu de l'agglomération? 

Un premier engagement eut lieu entre les troupes françaises 
et allemandes le 15 Août : après avoir réussi à prendre pied 
sur la rive droite et même à passer sur la rive gauche, les Alle- 
mands furent rejetés dans l'après-midi sur la rive droite et durent 
évacuer aussi la vieille citadelle dominant la ville. Ils s'arrêtèrent 
à quelques kilomètres à l'est de Dinant. 

Le rapport du Bureau Militaire allemand affirme cependant 
que, deux jours plus tard, " le 17 Août les troupes ennemies se 
sont retirées sur la rive gauche de la Meuse. Dès ce moment,,, 
continue-t-il, " Dinant, Lefïe, Les Rivages (faubourg de Dinant) 
étaient libres de troupes régulières ennemies „. 

C'est là une affirmation inexacte : le rapport constate lui-même, 
quelques lignes plus loin, qu'une reconnaissance allemande ayant 
poussé, le 2i Août, au soir, jusqu'au cœur de Dinant, trouva 
" le pont occupé par l'armée ennemie „ (p. 117) (1). 



(1) On peut invoquer aussi l'extrait, daté du 22 Août 1Q14, du journal de 
gnerre du " Generalkommando „ du Xn'"c corps d'armée, où il est consigné 



APPENDICE 



24? 



L'erreur du commandement allemand est d'une grande impor- 
tance : c'est d'elle que part l'argumentation qui va permettre 
d'incriminer la population civile. 

C'est ce qui s'est fait à propos de la reconnaissance du 21 Août, 
comme on vient de le voir. Bien que l'identité des auteurs des 
coups de feu tirés ce soir-là ne fut pas établie, et qus les jour- 
naux du régiment n° 108 et de la compagnie du 12™^ bataillon 
du génie se soient abstenus d'accuser formellement la population, 
le rapport du Bureau Militaire de Berlin déclare qu'il fallait 
s'attendre à ce que la population civile participât aussi à la lutte 
lors des opérations ultérieures (p. 118). 

f Une fois sur cette pente, il ne s'arrête plus et le préjugé s'y 
déploie dans toute son ampleur. Dans les préparatifs de défense 
aits par l'armée française et constatés au cours de la reconnais- 
sance du 21 Août, le rapport voit la preuve d'une préméditation 
des "francs-tireurs,,. "Il était clair „, écrit-il, " que cette attaque 
de la population contre le détachement envoyé en reconnais- 
sance (le 21), s'était effectuée conformément à un plan, qu'on 
était informé à Dinant de l'opération projetée, et qu'on avait 
mis à profit les dispositions prises de longue main dans ce 
dessein. La préparation résultait notamment des meurtrières dont 
étaient pourvus un grand nombre de maisons et de murs „ 
(p. 117 du Livre Blanc). 

On présume, sans preuve ni contrôle, que ces meurtrières ont 
été aménagées par la population. 

C'est dans cette conviction préétablie, que les Allemands se 
représentèrent en force à Dinant le 23 Août pour enlever de 
haute lutte le passage de la Meuse. Ce jour-là, les troupes fran- 
çaises occupaient la ville dans les mêmes conditions que les 
jours précédents, tenant fortement la rive gauche, surveillant la 
rive droite. Elles s'étaient établies dans les maisons, dans les 
jardins étagés sur la côte, derrière les murs percés par elles de 
meurtrières; des mitrailleuses étaient braquées en divers endroits, 
notamment pour com-mander l'accès du pont. La partie de la 
ville construite sur la rive droite n'était parcourue depuis le 
16 Août que par des patrouilles ou de faibles détachements de 
reconnaissance. Le 22 Août cependant, le faubourg de Leffe 
avait été le théâtre d'une petite opération menée par un déta- 
chement du génie français, sous la protection d'une section du 
373"^^ : une maison, située en face de la rue Saint-Jacques, 
empêchant les mitrailleuses françaises de prendre d'enfilade cette 
rue dans laquelle les Allemands devaient déboucher en sortant 
de la citadelle, le détachement fit sauter cette maison vers 13 heures. 



que, par une attaque nocturne, le 2ine bataillon du régiment de fusiliers n^ 108 
a, près de [bei] Dinant, rejeté la nuit précédente l'adversaire sur la rive gauche 
de la Meuse (C. Anl. 1). 11 s'agit sans doute encore ici de la reconnaissance 
entreprise le 21 Août dans la soirée par ledit 2>"e bataillon et une section du 
génie. L'information semble, toutefois, erronée en ce sens, tout au moins, que 
la reconnaissance n'a pas eu le résultat indiqué. 



24B 



LÉ SAC DE ÛINâNT 



La résistance habile opposée le 23 Août par les troupes fran- 
çaises, le rapport allemand semble l'attribuer essentiellement à 
la population civile de Dinant. A lire l'exposé allemand, c'est 
elle seule qui a soutenu le combat ou à peu près. 

Le fait qui, en tout cas, ressort de la version allemande elle- 
même, c'est que le préjugé dont l'existence dans l'esprit des 
officiers, dès les dates des 17 et 21 Août, est reconnue dans le 
rapport, a présidé à la conception que les chefs allemands 
s'étaient faite de la situation, dès avant leur arrivée devant Dinant, 
le 23 Août. Du 17 au 23, la présupposition du " franc-tireur „ 
avait continué à agir sur les imaginations déjà échauffées des 
troupes d'invasion ; le 23 Août, il semble, d'après le rapport, 
qu'elle était devenue une véritable obsession pour les chefs alle- 
mands. On devine si leurs ordres pour ce jour-ià ont dû s'en 
ressentir.... 

Si tel était l'état d'esprit des chefs dès le 21-22 Août, n'était-il 
pas évident que l'image de tout ce que le simple soldat verrait 
ou croirait voir le 23, serait fatalement réfractée et déformée par 
le préjugé formidable sous l'opression psychique duquel on le 
menait au feu? Qu'on se représente ce combattant tel que les 
dépositions du Livre Blanc permettent de l'entrevoir, arrivant, 
surexcité par les fausses alarmes des reconnaissances antérieures 
et guetté par l'épouvante du combat de rues en perspective, dans 
une localité ennemie, aux voies étroites, resserrée entre un fleuve 
et des rochers et exposée au feu des canons français postés sur 
Tautre rive. Sa faculté d'observer tout en combattant, que ses 
chefs avaient d'avance concentrée sur une seule forme de péril, 
devait être entièrement résorbée dans l'excitation nerveuse de 
l'anxiété et muée en une sorte d'hallucination collective. 

Les auteurs du rapport ne sont que conséquents avec les pré- 
misses qu'ils ont posées lorsqu'ils rendent l'ensemble des civils 
de Dinant responsables des actes de guerre dont leur ville était 
le théâtre. " On tirait, dit le rapport allemand, d'une façon sour- 
noise et perfide, d'une façon même invisibl'e de l'extérieur (selbst 
unsichtbar nach aussen), derrière des meurtrières... „ Les armes 
à feu n'étaient pas seulement des fusils de chasse et des revol- 
vers, mais aussi des mitrailleuses et des fusils de guerre belges. 
Lors de l'entreprise du 21 Août au soir, des fils de fer étaient 
tendus au travers des rues (p. 122). 

En présence d'une organisation défensive si perfectionnée, tout 
autre chef de troupe, raisonnant de sang-froid et maître de ses 
nerfs, eût conclu, en premier ordre du moins, qu'il avait affaire 
à une fojrce ennemie régulière. Ici, c'est tout le contraire qui se 
produit : dans le fait que la résistance s'est habilement dissimulée, 
les chefs allemands trouvent la confirmation de leur préjugé, à 
savoir qu'ils ont affaire à la population civile. 

De nouveau alors le préjugé engendré le préjugé : dans la per- 
fection même de cette organisation défensive à laquelle l'assaillant 
se heurte, le rapport trouve la preuve d'un appui apporté à l'orga- 
nisation par le Gouvernement belge (p. 122 du Livre Blanc), 



APPENDICE 



249 



Telle est la conclusion à laquelle le Bureau Militaire d'Enquête 
est amené finalement, de déduction en déduction. 

Si de simples troupiers sont, à la rigueur, excusables de s'être 
laissé égarer par l'obsession du " franc-tireur „, que faut-il penser 
de la mentalité des chefs allemands ? 

C'est à leur manque de clairvoyance et de sang-froid, ou plutôt 
à leur obstination à vouloir, contre toute vraisemblance, attribuer 
à des " francs-tireurs „ la résistance rencontrée à Dinant, que la 
malheureuse population de cette ville doit d'avoir été décimée 
(Voir la déoosition du soldat allemand prisonnier Breitschneider, 
p. 249). 

La question se posera même à tout esprit non prévenu : Jusqu'à 
quel point y a-t-il lieu d'ajouter foi à la sincérité du plaidoyer 
allemand (1) ? ... 

* * 

Les événement du 23 Août. — Le 23 Août, tout au début 
de la matinée, le 178™*^ régiment d'infanterie descendant vers la 
Meuse par le village de Leffe est obligé de passer, notamment, 
devant un immeuble qui est désigné tantôt comme la " Papeterie „, 
tantôt comme la " Fabrique,,. 

Plusieurs témoins décrivent ce qui s'est passé en cet endroit. 

Le major Frânzel, du 2"^^ bataillon du 178"^^ régiment d'infan- 
terie, dont deux dépositions figurent dans le Livre Blanc (C. Anl. 
25 et 30), prétend avoir essuyé des coups de feu de " francs- 
tireurs „ provenant de la fabrique. Il donne Tordre de fouiller 
celle-ci ; on n'y trouve, malgré une perquisition minutieuse, qu'en- 
viron vingt hommes en civil et quelques femmes. Il ne mentionne 
pas qu'on ait découvert ni sur eux, ni dans la fabrique, n'importe 
quelle espèce d'armes ou de cartouches ; mais, comme on n'a 
pas vu de soldats français ou belges dans les environs et qu'il 
croit que des soldats n'auraient pas pu s'échapper de la fabrique 
(C. Anl. 30), le major fait, sur l'ordre du colonel, fusiller tous 
les hommes trouvés dans celle-ci (C. Anl. 25). 

Or, on le sait, les troupes françaises avaient encore, à cette 
date, des patrouilles opérant sur la rive droite de la Meuse. 

Les premières exécutions vont avoir de tristes conséquences 
pour d'autres que ceux qui en furent les victimes. Le sous-ofiîcier 
Paul-Otto Machei*, de la 8'"^ compagnie du 178""^ régiment d'in- 
fanterie (C. Anl. 29), interrogé le 14 Février 1915, déclare que, 
lorsqu'il entra le 23 Août au matin à Leffe, il vit des civils tués 
qui gisaient là ; il constata que les maisons étaient fermées et 
que les soupiraux des caves étaient barricadés : des soldats lui 



(1) D'après le rapport de M. Tschoffen, procureur du Roi (Voir p. 204), et 
la note de Mgr Heylen, Évêque de Namur (p. 481), la destruction de Dinant 
était préméditée. 



m 



LE BAC DE DÎNANT 



disent d'être sur ses gardes, car on avait tiré des maisons. On 
entend des coups de fusil, on fait des perquisitions dans les 
maisons (1), on en extrait des civils mais on n'y trouve pas 
d'armes : du moins Mâcher ne le dit pas. Or, il est certain, 
étant donné le souci des enquêteurs de démontrer que les troupes 
ont été attaquées par les " francs-tireurs „, que le fait eût été, le 
cas échéant, mentionné. 

On ne relève donc aucun indice matériel et le sous-officier est 
obligé de fonder sa conviction relativement à la présence de 
" francs-tireurs „, sur un raisonnement : " Les coups de feu tirés 
ver 10 heures du soir doivent, à mon avis, dit-il, avoir été tirés 
par des civils, parce que nos troupes étaient déjà en possession 
de la rive gauche. „ 

Ce fait n'est nullement établi. D'après des renseiguements de 
l'autorité militaire française (Voir plus loin, p. 235), les éléments 
allemands passés le 23 Aoijt sur la rive gauche furent contre- 
attaqués dans la soirée par les réserves du corps d'armée 
française et rejetés dans la Meuse. Ce n'est que dans la nuit du 
23 au 24 Août que les troupes françaises se retirèrent vers le 
sud. 

Dans sa note du 31 Octobre 1915, M^' Heylen, Evêque de 
Namur, affirme qu'/7 ny a pas eu le moindre combat de rues à 
Dînant et qu'aucun civil n'a été pris ou trouvé porteur d'armes 
(Voir p. 470). M. Tschoffen certifie dans son rapport que la 
population est unanime à déclarer qu'aucun Dinantais n'a tiré 
sur les troupes allemandes (p. 203). 

* 

* * 

Les exécutions des 24 et 25 Août. — La journée du 23 
Août fut la plus sanglante, mais nombre de civils furent encore 
tués le 24 et le 25 Août. Pour justifier ces monstruosités, on 
soutient que les " francs-tireurs „ ne cessèrent pas la lutte le 23 
Août et que, pendant les deux jours qui suivirent, des colonnes 
allemandes ainsi que des personnes isolées eurent encore à es- 
suyer des coups de feu provenant des coteaux et des maisons, 
ce qui, dit le rapport du Bureau Militaire d'Enquête nécessita 
des représailles (p. 121).: on fusilla des habitants pris sur le fait 
dans toutes les parties de la ville, le 24 et le 25 Août, et on 
bombarda, le 24 Août, des maisons des ,faubourgs de Nefife et 
de Saint-Médard qui étaient occupées par des " francs-tireurs „. 
Comment sont prouvés ces actes de " francs-tireurs „ ? 



(1) Mâcher rapporte que certaines de ces perquisitions furent faites sous la 
direction du sergent Schuster. Comme, dans une maison, la porte d'une cave 
ne fut pas ouverte volontairement par ceux qui s'y trouvaient — du moins 
d'après ce qu'assure Schuster — celui-ci, au lieu de faire briser la porte à coups 
de hache, tire un coup de fusil au travers et blesse ainsi mortellement une 
femme réfugiée dans la cave. Il n'est pas question d'armes saisies dahs cette 
cave, ni même de l'arrestation des personnes qui y étaient réfugiées. 



APPENDiCh 



2Si 



D'abord par un extrait du Journal de guerre du l^*" bataillon 
du \9^'^ régiment d'artillerie à pied, qui affirme que, le 24 Août 
1914, la route de la vallée de la Meuse entre Dinant et Leffe , 
n'était pas praticable à cause des maisons écroulées, des incen- 
dies et du tir des habitants provenant des maisons. Ces derniers 
mots sont imprimés en caractères espacés dans le texte allemand 
(C. Anl. 21). 

Il n'y" a là aucune constatation concrète ; l'affirmation est con- 
signée dans le journal de guerre d'après le rapport d'une simple 
reconnaissance, le bataillon étant lui-même resté à distance. 

Il fallait des faits plus précis ; le rapport allemand l'a compris, 
et ne se réfère explicitement (p. 121) qu'aux dépositions contenues 
dans les Anl. C. 49 et 50 ; il néglige même complètement l'af- 
firmation du rapport du bataillon d'artillerie. Ces dépositions 
sont les seules relatives au 24 Août. Dans l'une, il s'agit d'un 
aumônier qui, pendant qu'il mangeait avec un capitaine une 
assiette de soupe dans une cour, le 24 Août dans l'après-midi, 
aurait été assailli de quelques coups de fusil (C. Anl. 50) ; l'autre 
mentionne des coups de feu parti de divers côtés. Mais ces 
prétendues attaques ne durent pas être bien sérieuses, car les 
témoins ne prennent même pas la peine de dire que le feu fut 
mis aux maisons : ils mentionnent seulement que deux civils 
furent fusillés. 

Ces faits ne paraissent réellement pas justifier — en admettant 
qu'ils soient exacts — l'assertion du rapport du bataillon d'artil- 
lerie à pied, à savoir que la route de la vallée de la Meuse 
n'était pas praticable en raison du tir d'habitants. Que faut-il 
croire au surplus de ce tir eftectué le 24 Août^ après les épou- 
vantables massacres de la veille ? 

* * 

La fusillade des otages à Les Rivages (Rocher Bayard) (1). 
— Il convient de signaler spécialement la tragédie atroce dont 
l'horreur dépasse toute imagination et qui eut pour théâtre le 
faubourg de Les Rivages (Rocher Bayard). 

D'après le ropport du Bureau Militaire de Berlin, des troupes 
allemandes, notamment le lOT"^ régiment de grenadiers ainsi que 
la 3"^.^ compagnie de pionniers de campagne, arrivèrent à Les 
Rivages dans le courant de l'après-midi du 23 Août (p. 120 et 
C. Anl. 39). La construction d'un pont sur la Meuse y fut aus- 
sitôt commencée ; les soldats furent l'objet, durant leur travail, 
de coups de feu que l^ autorités allemandes attribuent, en partie 
tout au moins, à des civils. Le fait matériel qui reste acquis est 
que, près de l'endroit où les pionniers avaient amorcé le pont, 
se trouvait, dans la soirée du 23 Août, un énorme amas de ca- 
davres d'habitants qui avaient été fusillés et dont un certain 



(1) Des fusillades d'otages ont eu lieu dans divers quartiers de la ville. 



2è2 



LE SAC DE DliMANt 



nombre avaient été, peu de temps auparavant, pris comme otages 
(p. 121). Dans le tas, on retrouva des malheureux qui n'étaient 
que blessés, parmi eux une petite fille de huit ans, une femme 
âgée (déposition du lieutenant de réserve Baron von Rochow, C. 
Anl. 47), une petite fille de cinq ans qui n'avait aucune blessure 
et une autre petite fille d'environ dix ans qui avait une blessure 
au bas de la cuisse (1) (déposition du D'' Petrenz, C. Anl. 51). 

La reconnaissance de ce fait brutal par l'autorité allemande 
n'empêche pas le major Paazig, reculant vraisemblablement de- 
vant l'horreur d'un pareil aveu, de déclarer que les blessures des 
cadavres étaient en partie très graves et paraissaient avoir été 
occasionnées par le feu de l'artillerie (C. Anl. 49). 

Cette supposition est absolument erronée, car le témoin 
D"" Petrenz reconnaît que la tuerie fut le résultat d'une exécution 
faite par le 101"^^ régiment d'infanterie (C. Anl. 51) et qu'un 
autre témoin, le capitaine de réserve Cari Ermisch, dit que les 
otages furent fusillés sur les ordres d'un ofiicier âgé — non nom- 
mé — du 101""^ régiment de grenadiers (C. Anl. 46). 

Quelque abominable que soit cette exécution, le Livre Blanc 
a la prétention de la justifier par l'objectif militaire (Kriegszweck) 
qu'il importait de réaliser (le passage rapide sur la rive gauche 
de la Meuse) et par la situation périlleuse des troupes soi-disant 
attaquées traîtreusement par la population (p. 123). Voici comment 
s'exprime à ce sujet le rapport du Bureau Militaire d'Enquête : 

" Il importe de tenir compte, dans l'appréciation de l'attitude 
des troupes du XIP"® corps à l'égard de la conduite extrêmement 
hostile de la population civile, faisant usage des moyens les plus 
condamnables, que le but tactique poursuivi par le XII"^^ corps 
était de passer rapidement la Meuse et de repousser l'ennemi 
de la rive gauche du fleuve. En finir promptement avec la 
résistance des habitants s*opposant à la réalisation de ce but consti- 
tuait une nécessité de guerre (Kriegsnotwendigkeit), et il y fallait 
parvenir de n'importe quelle façon. En se plaçant à ce point de 
vue, étaient justifiés, sans plus, le bombardem.ent de la ville qui 
prenait une part active au combat, l'incendie des maisons occu- 
pées par des francs-tireurs, ainsi que la fusillade des habitants 
pris les armes à la main. 

" De même, était aussi conforme au droit la fusillade des otages 
qui se fit en divers quartiers de la localité. Les troupes qui com- 
battaient à l'intérieur de la ville se trouvaient dans une situation 
de danger extrêmement pressant, par le fait que, sous le feu de 
l'artillerie, des mitrailleuses et de l'infanterie des troupes régu- 
lières ennemies postées sur la rive gauche de la Meuse, elles 
essuyaient en même temps dans le dos et sur les flancs la fusil- 
lade des habitants. On s'assura d'otages pour mettre fin à ces 



(1) Il ne peut s'agir de la même enfant que celle dont parle le lieutenant 
von Rochow, car celui-ci constate que la petite fille a une blessure au visage, 
tandis que celle trouvée par le Dr Petrenz est blessée au bas de la cuisse. 



APPENDICE 



253 



Opérations de francs-tireurs {Franktîreurwesen). Comme ta popu- 
lation continuait, malgré tout, comme auparavant, à infliger des 
pertes aux troupes en train de combattre, on passa à l'exécution 
des otages. Sinon, la prise d'otages n'eût eu d'autre signification 
qu'une vaine menace. Leur exécution était d'autant plus justifiée 
que, en présence de la participation générale dé la population 
au combat, il pouvait difficilement s'agir là d'innocents. Cette 
mesure ne pouvait être évitée, étant donnés l'objectif militaire 
(Kriegszweck) à atteindre et le danger de la situation dans laquelle 
se trouvaient les troupes attaquées sournoisement par derrière 
(p. 123). „ 

On le voit, l'exécution en masse et sans enquête d'otages de- 
vient légitime dès lors qu'elle peut aider à la réalisation d'un 
objectif militaire. Il ne paraît nullement établi que les coups de 
feu dirigés sur les pionniers construisant le pont eussent été tirés 
par des civils. Le même jour, en effet, vers 6 heures du soir, 
le major Karl-Adolf-Heinrich von Zeschau, adjudant du générai 
commàndaut le XIP^^ corps d'armée (1), arrivait à la Meuse au 
faubourg de Les Rivages. Il constate que les grenadiers du 
101"^^ régiment sont là en ordre de marche et attendent que le 
pont soit terminé pour passer sur la rive gauche. Les maisons 
étaient fermées et tout paraissait tranquille (p. 120 et 184). Néan- 
moins, il s'enquiert du point de savoir si on a fouillé les maisons 
voisines ; comme on avait négligé cette précaution, on procède 
immédiatement à une perquisition, et un sergent vient avertir le 
major que les maisons sont vicies. 

Un peu plus tard, quand le pont était à moitié construit, le 
major s'en retourne chez le général pour lui faire son rapport 
(C. Anl. 45) 

Pour toute sûreté et avant même l'arrivée du major K.-A.-H. 
von Zeschau, les grenadiers avaient d'ailleurs déjà pris comme 
otages un grand nombre d'habitants (p. 121 et C. Anl. 39). 
Au surplus, un homme que les documents allemands désignent 
comme le bourgemestre des Rivages s'était présenté et avait don- 
né l'assurance que les habitants, d'ailleurs dépourvus d'armes, 
ne méditaient aucune agression sur les troupes (C. Anl. 43 et 
44 et p. 128). Cet homme qui, au demeurant, n'était pas bourg- 
mestre des Rivages (cette localité ne constitue pas une com- 
mune distincte), fut même envoyé par les autorités allemandes 
sur la rive gauche de la Meuse " pour exhorter au calme la 
population de Neffe „ (p. 121). 

D'autre part, lorsque les troupes allemandes arrivèrent à Les 
Rivages et commencèrent la construction du pont, il y avait en- 
core sur l'autre rive des détachements de l'armée française : le 
journal de guerre de la 3""^ compagnie du génie de campagne 
le constate en mentionnant que le feu ennemi venant de la rive 
gauche n'était à ce moment que très faible (C. Anl. 39). 

(1) A ne pas confondre avec le major Arnd Maximilian Ernst von Zeschau 
(C Anl. 40). 



254 



LE SAC DE DINANT 



Quelque temps après le commencement du travail, une fu- 
sillade violente éclate (C. Anl. 39 et 43). Le journal du 110"^^ 
régiment de grenadiers contient à ce sujet ce passage : " Les 
pionniers commencent la construction d'un pont sur la Meuse ; 
mais un feu ennemi violent dirigé en partie par l'infanterie, en 
partie par les habitants de la rive opposée {auf dem jenseitigen 
Ufer), perce les pontons et rend impossible la continuation de 
la construction du pont „ (C. Anl. 43). 

Qu'est-ce à dire ? Tout simplement que les troupes françaises, 
ayant des éléments et des patrouilles sur la rive gauche de la 
Meuse, après avoir ralenti leur feu au début pour donner con- 
fiance aux travailleurs (C. Anl. 39), reprirent l'offensive quand 
les pontonniers se trouvèrent bien à leur portée. 

Le rapport du lOT"^ régiment ajoute, il est vrai, que des ha- 
bitants tiraient aussi de la riv^e droite ; mais cette assertion pa- 
raît impossible à accorder avec ce que le major von Zeschau 
avait personnellement observé, avec les perquisitions qu'il avait 
fait faire dans les maisons et avec le fait que les grenadiers 
avaient, dès leur arrivée à Les Rivages, saisi des otages. Ce 
n'est d'ailleurs que d'après ce qu'il entendit dire que von Zes- 
chau rapporte à la fin de sa déposition (C. Anl. 45) que, peu 
après son départ, des coups de feu partirent des maisons appa- 
remm.ent vides. Même au seul point de vue de la concordance 
du temps, plusieurs des dépositions et rapports semble inconci- 
liables avec les constatations personnelles du major K.-A.-H. von 
Zeschau. 

Cet ofiicier, en effet, adjudant du général en chef du XII corps 
d'armée, offrant, en conséquence, des garanties spéciales d'intel- 
ligence et d'exactitude dans ses constatations, déclare que, lors- 
que le 23 Aoiit à 6 heures du soir il arriva aux Rivages, tout y 
était calme. Les grenadiers du *101™^ régiment attendaient pai- 
siblement de pouvoir passer le pont et les pontonniers en étaient 
déjà à la moitié de leur ouvrage lorsque le major von Zeschau 
quitta cet endroit vers 6 h. 30, semble-t-il. Il ne fait pas la 
moindre allusion à des combats avec des civils^ qui s'y seraient 
livrés une heure auparavant. 

Cependant, le Livre Blanc consacre les dires du sergent-officier 
suppléant Ebert, de la 11'"^ compagnie du même régiment n^ 101, 
d'après lequel, à cet endroit même, vers 5 heures, lui et ses 
compagnons auraient été l'objet d'une fussilade violente, des 
coups de feu étant tirés de tous les côtés (C. Anl. 58) (1), ainsi 
que la déposition du capitaine de réserve Cari Ermisch portant 
que, vers 4 ou 5 heures de l'après-midi, un feu assez violent fut 
dirigé sur la pointe du pont en construction ; Ermisch aurait 
remarqué distinctement que le feu provenait de la rive droite de 

(1) Le résultat de cette violente fusillade ne fut d'ailleurs pas grave. Ebert 
mentionne seulement que des plombs vinrent se loger dans le fût du fusil 
d'un de ses camarades. 



APPENDICE 



255 



la Meuse et notamment d'une maison rouge située près du Ro- 
cher Bayard (C. Anl. 46). 

Comment accepter sans méfiance ces dépositions formellement 
contredites par le major von Zeschau et qui laissent apercevoir 
que leurs auteurs se forment une conviction sous l'éternelle han- 
tise des " francs-tireurs „. Le capitaine Ermisch avait, en effet, 
constaté, une heures environ auparavant, qu'il ne voyait pas de 
troupes dans les environs (Es waren weder franzôsische noch 
deutsche Soldaten zu sehen) ; il en résulte que, dans son esprit, 
des " francs-tireurs „ devaient avoir tiré les coups de feu. Or, on 
sait que sur la rive gauche de la rivière, en face même des Ri- 
vages, des troupes françaises étaient embusquées (C. Anl. 46). 

Il importe de reproduire ici le passage du rapport du procu- 
reur du Roi de Dinant (Voir section I de ce chapitre), qui est 
relatif à l'exécution des otages près du pont de bateaux jeté 
par les Allemands sur la Meuse au faubourg des Rivages. M. 
Tschoffen s'exprime comme suit (p. 202) : 

„ Les troupes descendues par la route de Froidvau occupent 
le quartier de „ Penant. " Les habitants sont arrêtés dès l'arrivée 
des Allemands et gardés à vue près du Rocher Bayard. Le feu 
des Français s'étant ralenti, les Allemands commencent la cons- 
truction d'un pont. Cependant quelques balles les gênent encore. 
De ce qu'elles sont rares, les Allemands concluent — avec ou 
sans sincérité — qu'elles leur sont envoyées par des francs-ti- 
reurs. Ils envoient M. Bourdon, greffier adjoint au tribunal, sur 
la rive gauche, pour annoncer que, si le feu continue, les habi- 
tants prisonniers seront passés par les armes. Il s'exécute, puis, 
repassant la Meuse, revient se constituer prisonnier et déclare 
aux officiers allemands qu'il a pu se convaincre que seuls des 
soldats français tirent. Quelques balles françaises arrivent encore, 
et une chose monstrueuse se passe, que l'imagination se refuse- 
rait à croire si des témoins ne survivaient pour l'attester et si 
les cadavres avec leurs plaies béantes n'en fournissait la plus 
irrécusable des preuves : le groupe des prisonniers, hommes, 
femmes et enfants, est poussé contre un mur et fusillé 1 

„ Quatre-vingts victimes tombent en ce moment (1) ! " 

Ce récit de M. Tschoffen est non seulement confirmé, mais 
précisé sur un point d'une importance capitale par le soldat 
Schœnherr, du lOl'"^ régiment de grenadiers, qui, fait prisonnier 
le 8 Septembre à Châlons-sur-Marne, a été interrogé par les 
autorités françaises le 5 Juin 1915, au dépôt de Blaye, et a dé- 
claré ce qui suit : 

„ Le 23 Août, nous arrivions à Dinant, et je fus détaché dans 
le corps des pionniers occupé à lancer un pont ; je n'ai, par 
suite, pas traversé la ville, qui avait un certain nombre de mai- 
sons en flammes. Tandis que nous transportions les pontons, et 



(1) Parmi ces victime figurent M. Bourdon, sa femme, un de ses fils et sa 
fille. 



256 



LE SAC DE DINANT 



alors que nous venions de poser nos fusils pour être^ plus à 
notre aise, nous reçûmes des coups de feu. Une section et un 
officier reçurent Tordre de se rendre compte d'où partait la fu- 
sillade. Ils capturèrent des soldats français et des soldats belges, 
les derniers étaient des hommes d'un certain âge. Ceux qui 
avaient tiré ne pouvaient pas être des civils, car les feux étaient 
des feux de salve. Près du rocher, j'ai aperçu un grand bâti- 
ment dans lequel se trouvaient rassemblés et gardés militaire- 
ment deux cents femmes et enfants. Après avoir quitté Dinant, 
etc., etc.. „ Pas plus que le magistrat belge, le soldat allemand 
n'admet donc, que des coups de feu aient été tirés par des ci- 
vils sur les soldats construisant le pont. Schœnherr précise même : 
„ Ceux qui avaient tiré ne pouvaient pas être des civils, car les 
feux étaient des feux de salve. „ (Voir la déposition complète 
de Schœnherr, p. 255). 

L'officier qui a donné l'ordre de fusiller les otages à Les Ri- 
vages porte devant l'histoire une responsabilité terrible. L'auto- 
rité militaire allemande paraît en avoir conscience, car, s'il est 
dit dans l'Anlage C. 46 que cet officier était un homme d'un 
certain âge, son nom n'est, contrairement à l'habitude, pas men- 
tionné. 

La préoccupation de présenter l'armée allemande comme vic- 
time des agressions des " francs-tireurs „ et le souci de justifier 
à tout prix son attitude vis-à-vis de la population apparaissent 
dans le caractère excessif même de la défense entreprise par 
certains témoins. 

A cet égard, les assertions du major Schlick, commandant le 
l^"" bataillon du régiment des grenadiers n° 101, relatives aux 
événements des Rivages doivent être signalées spécialement (C. 
Anl. 44). N'est-ce pas pour justifier la tuerie des femmes et des 
enfants que cet officier écrit, à deux reprises, que des hommes 
de tout âge, des femmes innombrables {unzàhlige) et même des 
filles de dix ans prenaient part à la lutte ? Durant le combat 
de rue, une vingtaine d'habitants parmi lesquels quelques fem- 
mes, qui tiraient comme des fous et agissaient d'une manière 
particulièrement vile et perfide, furent tués à coups de fusil 
" pour nous défendre dit, Schlick, contre eux et pour détourner 
par la crainte {abschrecken) les habitants de commettre de nou- 
velles atrocités. Le combat de rue dura jusqu'à la nuit, l'in- 
cendie de tout le quartier mit enfin un terme aux basses me- 
nées des habitants. Le major peut attester que les mesures prises 
ne constituaient qu'un acte de légitime défense. Il ajoute que la 
situation dans laquelle les troupes se trouvaient, notamment à 
l'endroit où le pont fut jeté, méritait le nom, dans le vrai sens 
du mot, d'un sabat de sorcières (Hexenkessel), qui, exécuté par 
une armée (Heer) d'hommes et de mégères (We'iber) en furie, 
n'aurait pu être imaginé pire. Schlick a toujours admiré dans la 
suite, en dépit des terribles impressions de ce combat, combien 
les soldats allemands étaient restés calmes vis-à-vis de pareilles 
brutes {Bestien) et combien la cruauté leur était étrangère, mê- 



APPENDICE 



257 



me lorsqu'ils étaient exposés eux-mêmes au pire. L'officier rap- 
porte enfin qu'environ 100 â 150 hommes, femmes et enfants 
furent transportés sur la rive gauche de la Meuse avec les pre- 
miers pontons qui firent la traversée du fleuve, " tant pour les 
empêcher de commettre encore des violences que pour les éloi- 
gner de l'épouvantable combat „ (C. Anl. 44). — Il semble cepen- 
dant bien qu'en ce moment la rive gauche était encore tenue par 
les Français, qui s'efforçaient par leur tir d'en interdire l'accès 
aux Allemands. Le major Schlick ne fait mention dans son récit 
d'aucun soldat allemand tué ou blessé au cours du terrible 
combat, 

* 

* * 

On tire, au faubourg de Neffe, sur des habitants réfu- 
giés sous un aqueduc. — Certains faits rapportés dans le 
Livre Blanc s'expliquent de la façon la plus naturelle, sans cons- 
tituer la preuve de l'existence d'une guerre de " francs-tireurs. „ 

Il en est ainsi de l'incident ci-après, relaté à la fois par le 
procureur du Roi de Dinant et dans diverses dépositions insérées 
dans le Livre Blanc. 

Le magistrat dinantais rapporte qu'au faubourg de Neffe, " dans 
un aqueduc sous la voie du chemin de fer, une quarantaine de 
personnes s'étaient réfugiées. On y tire des coups de feu, on y 
jette des grenades. Les survivants se décident à sortir et les hom- 
mes se voient arrêtés pour être transférés en Allemagne. „ 

Que ces gens se soient réfugiés sous cet aqueduc pour se sous- 
traire au feu de la bataille qui allait se livrer ou se livrait déjà 
entre les troupes françaises et allemandes, c'était chose bien na- 
turelle : le major Arnd-Maximilian-Ernst von Zeschau, major au 
lOL"^ régiment de grenadiers, dit, en effet, qu'à 200 mètres de 
là le combat s'engagea entre ses hommes et de l'infanterie fran- 
çaise (C. Anl. 40). 

Ce m.ajor fit tirer dans l'aqueduc dix à douze coups de fusil, 
prétendant que des coups de feu avaient été tirés de ce réduit 
et que des armes y furent trouvées. 

L'explication de cet acte abominable paraît vraiment bien su- 
jette à caution, si l'on songe au sentiment plein de mansuétude 
qui fut réservé aux survivants. D'après les ordres donnés à Di- 
nant, quiconque avait tiré ou était pris les armes à la main de- 
vait être fusillé ; on sait avec quelle précipitation et quelle légè- 
reté ces ordres supérieurs étaient exécutés, notamment par le 
jQjine régiment de grenadiers dont des détachements opéraient 
en cet endroit. Peut-on dès lors admettre que les civils trouvés 
en possession de huit à dix carabines {karabinerartige Waff'en) 
auraient été simplement confiés par ces mêmes grenadiers à la 
garde d'autres soldats ? L'imprudence insensée de la conduite 
que ces civils auraient eue ne constitue-t-elle d'ailleurs pas elle- 
même un argument en faveur de leur innocence ? 



258 



LK SAC DE DINANT 



11 est vraisemblable que, pour justifier par après cet acte abo- 
minable, on s'est efforcé d'en atténuer l'horreur, en mettant en 
avant, comme toujours, Texcuse que ces malheureux avaient com- 
mis des actes de " francs-tireuts. „ 

* 

* * 

Le manque de sang-froid des troupes allemandes. — Un 

fait bien caractéristique qui montre la nervosité maladive des 
militaires allemands et la facilité avec laquelle ils perdent la 
la tête, est rapporté à l'Anlage C. 14. 

Deux caporaux de la 12""^ compagnie du 108"^^ régiment d'in- 
fanterie y rapportent que, dans l'après-midi du 23 Août, de l'in- 
fanterie fut appelée à l'aide par un train d'artillerie de campa- 
gne qui, près du fort de Dinant, était assailli par huit civils ar- 
més de fusils. 

Voilà donc au moins une vingtaine de soldats, appelant à 
l'aide pour combattre huits civils ! 

Autre fait. Le lieutenant Schreyer, apercevant, du versant droit 
des fonds de Leffe, de la canaille suspecte (verdàchtiges Gesindel) 
qui se trouvait sur le versant opposé, ne tire-t'il pas sur le 
groupe sans aucune provocation et uniquement parce que ces 
gens, vus à distance, lui paraissaient suspects ? (C. Anl. 26, 
p. 157.) 

Autre fait encore. Le général-major Francke, commandant le 
régiment d'infanterie n^ 182, rapporte que, le 23 Aoiit sans 
doute, — la date n'est pas indiquée, — on lui amena un hom- 
me qui portait le brassard de la Croix-Rouge et que des sol- 
dats, d'après des indices d'ailleurs des plus vagues et peu pro- 
bants, suspectaient d'avoir tiré sur les troupes allemandes. 

Cet homme ayant déclaré qu'il était médecin et qu'il n'avait 
pas tiré, le général lui ordonna de panser des blessés ; comme 
il n'avait pas d'objets de pansement sur lui, le général l'envoya 
en chercher dans la pharmacie voisine. 

Arrivé dans cette pharmacie, le médecin essaya de s'enfuir; 
la conclusion que l'on tire de cette tentative est que l'homme 
était un " franc-tireur „ (C. Anl. 16) et qu'il ne portait le 
brassard de la Croix-Rouge que dans le but de nuire, sous sa 
protection, avec moins de risques aux Allemands (p. 122 du 
Livre Blanc). 

La conduite de cet homme n'est-elle cependant pas bien 
explicable si l'on songe qu'il avait été témoin des agissements 
des troupes allemandes et qu'il y avait lieu pour lui de redouter 
que, soupçonné d'avoir tiré, il ne fût — comme le furent les 
otages des Rivages, les occupants de la Fabrique de Leffe, et 
tant d'autres — livré au peloton d'exécution ? N'ayant pas 
réussi dans sa tentative de fuite, il fut d'ailleurs fusillé sur-le-champ 
par le caporal et le soldat qui l'avaient accompagné à la phar- 
macie. A cet acte de justice sommaire, le général Francke, qui 
le rapporte, ne trouve pas uri seul mot à redire. 



APPENDICE 



259 



* 

* * 

Le traitement des femmes, des vieillards et des 
ènfants. — Des invraisemblances ont été signalées plus haut 
dans diverses dépositions reproduites dans le Livre Blanc. Il s'y 
trouve aussi des affirmations heurtant de front des réaHtés maté- 
rielles certaines et indiscutable. Il en est tout particulièrement 
ainsi, lorsqu'il s'agit du traitement réservé aux femmes, aux 
enfants et aux vieillards, lesquels auraient été épargnés pour autant 
qu'on ne les ait pas pris sur le fait ou qu'on ne se soit trouvé, 
vis-à-vis d'eux, en situation de légitime défense (p. 123). 

Ainsi, le capitaine von Montbé affirme, d'une façon générale, 
que les troupes allemandes n'ont pas fait subir de mauvais 
traitements aux habitants de Dinant (C. Anl. 8). Le D*" Sorge, 
médecin assistant de réserve du bataillon du 108^ régiment 
de fusiliers, affirme que les femmes, les vieillards et les enfants 
furent toujours épargnés (C. Anl. 5). Le capitaine Wilke de la 
6^ compagnie du 178^ régiment d'infanterie, dit qu'il reçut des 
ordres dans ce sens (C. Anl. 26). Oswald Gôpfert, tambour au 
3® bataillon du 178^ régiment d'infanterie, affirme que les hommes 
seuls furent fusillés et que les femmes et les enfants furent conduits 
en sûreté dans un couvent (C. Anl. 79). Le journal de guerre 
du 100^ régiment de grenadiers affirme que les habitants n'ayant 
pas d'armes furent conduits à la prison et <iue les vieillards, les 
femmes et les enfants furent remis en liberté (C. Anl. 6). Walter 
Lôser, lieutenant de réserve de la 5^ compagnie du 100^ régi- 
ment de grenadiers, assure que l'on n'a fusillé que les civils 
qu4 tiraient sur les troupes, que les soldats ne se rendirent 
coupables d'aucune cruauté et qu'ils transportèrent, même à 
travers les rangées de maisons en feu, des vieillards caducs et 
des enfants (C. Anl. 80). Le sous-officier Teubner et le sergent 
Bartsch, l'un et l'autre de la compagnie de mitrailleuses du 
103^ régiment d'infanterie, ont fait et ont vu sauver par des 
soldats, parfois au risque de leur vie, des hommes, des femmes 
et des enfants qui se trouvaient dans les caves de maisons en 
feu (C. Anl, 53 et 81). Georges von Lùder, capitaine du 2^ bataillon 
du 103^ régiment d'infanterie, a également constaté beaucoup 
de mansuétude de la part des soldats envers la population 
dinantaise (C. Anl. 85). Severin Schrôder, capitaine de la 
6^ compagnie du 103^ régiment d'infanterie, rapporte que, dans 
la nuit du 23 au 24 Aoiit, il fit donner à des civils qui, au 
nombre de 150 à 200, dont beaucoup de femmes et d'enfants, 
étaient retenus prisonniers dans quelques maisons, du pain, du 
riz, et du saucisson prélevés sur les vivres que ses hommes 
étaient, sur ses ordres, allés prendre pour leurs propres besoins 
dans les maisons dont une partie étaient détruites (C. Anl. 84). 
Le D'' Marx, médecin chef de réserve du 2^ bataillon du 100^ ré- 
giment de grenadiers, a soigné, le 23 Août, des Dinantais blessés 
et n'a constaté pendant toute cette journée aucun excès de la 
part des soldats allemands (C. Anl. 87). Georges Bartusch, 



260 



LE SAC DE DINANT 



sergent au bataillon du 100® régiment de grenadiers, croit 
que les 50 ou 100 personnes fusillées sur Tordre du lieutenant- 
colonel Kielmannsegg étaient exclusivement des hommes, mais 
il admet la possibilité qu'une partie des femmes et des enfants 
qui s'étaient abrités derrière le mur contre lequel se trouvaient 
les suppliciés, aient été tués soit par des balles qui traversèrent 
le mur, soit par des coups de feu de Tennemi, tirés de la rive 
gauche (C. Anl. 10). Franz Schlosser, soldat de la 10® com- 
pagnie du 101® régiment de grenadiers, prétend, se trouvant 
sur la rive gauche de la Meuse, avoir vu de ses propres yeux 
plusieurs femmes tirer d'une maison sur lui-même et sur ses 
camarades. On perquisitionna dans les maisons et il croit qu'on 
n'y trouva que des femmes et des enfants. Quant aux armes 
ou aux munitions, qui auraient dû logiquement y être découvertes, 
il n'en est pas question dans la déposition. Cependant, les 
maisons furent incendiées ; les femmes et les enfants furent 
emmenés prisonniers (C. Anl. 42). Enfin, le lieutenant Lemke, 
de la 6^ compagnie du 103® régiment d'infanterie, a, pendant 
quelques jours qui suivirent l'incendie de Dinant, pourvu d'ali- 
ments et de couvertures un certain nombre d'habitants. Il relève 
spécialement qu'il fit donner de la farine à l'ambulance de la 
Croix-Rouge installée à Bouvignes. Le bourgmestre et le " châtelain „ 
de Bouvignes, ainsi qu'un M. van Willmart se seraient même 
formé, à cette occasion, une haute opinion de l'Allemagne (1) 
(C Anl. 83). 

Si l'on admet qne tous ces témoins disent la vérité, ce que 
les déclarations de plusieurs prisonniers allemands (Voir p. 238 
à 276) permettent de ne faire que sous réserve, comment expli- 
quer qu'un nombre considérable de vieillards, de femmes' et 
d'enfants furent tués le 23 et le 24 Aoîàt à Dinant ? Les listes 
de cadavres identifiés contiennent les noms de 71 personnes 
du sexe fém.inin, de 34 personnes dépassant l'âge de soixante- 
dix ans ainsi que de 39 enfants et adolescents de moins de 
seize ans et dont le plus jeune avait trois semaines ! 

A qui fera-t-on croire que tous ces vieillards, ces femmes et 
ces enfants ont ou bien été pris les armes à la main, ou atteints 
par des balles françaises ou allemandes, ou bien encore qu'ils 
ont, à Les Rivages, quitté l'emplacement qui leur avait été 
assigné, pour rejoindre le groupe des otages masculins? A-t-on 
donc rnassacré ces derniers avec une précipitation telle que l'on 
n'aperçut même pas les femmes et les enfants qui se trouvaient 
parmi eux (p. 123, al. 3) ? 

Au demeurant, si, notamment après les abominations du 
23 Août, des soins ont été donnés à des blessés civils par des 
médecins allemands, si des aliments ont été remis à des gens 
retenus prisonniers, si des soldats se sont conduits avec correction 



(Ij Ils avaient cependant été témoins des massacres et de l'incendie de 
Dinant ! 



26i 



envers les habitants, si certains d*entre eux, même, ont retiré 
des maisons incendiées des vieillards et des enfants, la respon- 
sabilité des chefs militaires, ordonnateurs du massacre de plus 
de 600 personnes et de l'incendie de 1.263 maisons de cette 
ville comptant 7.700 habitants et 1.653 maisons n'en est dimi- 
nuée en rien. Ces médecins et ces soldats, en agissant comme 
on le rapporte, n'ont rempli que le plus strict des devoirs. Signaler 
avec cette insistance des actes aussi naturels, c'est l'indice évident 
d'une conscience inquiète et chargée. 

* 

La population de Dinant n'a pris aucune part à la 
bataille. — On demeure confondu lorsqu'en prenant connais- 
sance des accusations formulées dans le LAvre Blanc contre la 
population de Dinant, on se remémore les déclarations faites 
au procureur du Roi de cette ville par le gouverneur allemand 
de la province de Namur et par le directeur de la prison de 
Cassel. Ce dernier lui dit: "Les autorités militaires à Berlin 
sont maintenant convaincues que personne n'a tiré à Dinant. „ 
Le général von Lonchamp déclare: "Il résulte d'une enquête 
que j'ai faite qu'aucun civil n'a tiré à Dinant. Mais il y a peut- 
être eu des Français déguisés en civils, qui ont tiré. Et puis, 
dans l'entraînement du combat, on va parfois plus loin qu'il ne 
faut. „ M. Tschoffen ajoute qu'il n'a trouvé personne à Dinant 
pour lui donner le moindre indice que l'hypothèse relative aux 
soldats français eîat un fondement quelconque d'exactitude. 

M. Tschoffen formule comme suit son avis personnel au sujet 
de la soi-disant participation de la population de Dinant aux 
combats : 

" Des Dinantais auraient-ils tiré sur les troupes allemandes, 
soit dans la nuit du 21 au 22 Aoijt, soit dans les journées de 
bataille du 15 et du 23 ? Une réponse directe est matériellement 
impossible: dans la nuit du 21 au 22, les habitants dormaient; 
le 15 et le 23, ils étaient dans leurs caves. Mais il y a invrai- 
semblance à supposer que cette population, qui respecte les 
patrouilles et les cavaliers isolés, attaque l'ennemi lorsqu'il est 
en masse. En outre, beaucoup de personnes dignes de confiance 
et moi-même avons interrogé quantité de gens qui tous ont dé- 
claré, non seulement n'avoir pas tiré, mais n'avoir pas su ou 
entendu dire que n'importe qui l'eût fait. Ce témoignage unanime 
de toute une population a certes sa valeur. „ 

L'exposé du magistrat judiciaire belge, qui est reproduit inté- 
gralement ci-dessus aux pages 199 et suivantes, confirme les 
déclarations que les Commissions belge et anglaise d'Enquête 
avaient, de leur côté, recueillies au sujet des événements dont 
Dinant fut le théâtre (1). Il est permis de penser que le ton 



(1) Mgr Heylen, Évêque de Namur, s'exprime dans le même sens au sujet 
de l'attitude de la population de Dinant (Voir p. 468 et 470). 



262 



LE SÀG t>t bîNANt 



mesuré du récit que M. Tschofïen fait, en particulier, des évé- 
nements des Rivages (Rocher Bayard) est plus convaincant que 
Temportement passionné du plaidoyer du major Schlick (1). 

Au demeurant, l'Administration communale de Dinant avait, 
le 6 Août, ainsi que les autorités militaires allemandes l'ont cer- 
tainement constaté, fait placarder les deux affiches dont le texte 
suit et qui étaient signées par le bourgmestre M. Defoin : 

1. — Avis aux Habitants de la Ville de Dinant 

" Avis est donné aux habitants, sous peine d'arrestation immé- 
diate, d'avoir à porter au bureau de police tous les appareils de 
transmission ou de réception pour télégraphie sans fil toutes les 
armes à feu et munitions qu'ils posséderaient. „ >■ 

II. — Avis aux Habitants 

" Il est formellement signalé aux habitants que les civils ne 
peuvent se livrer à aucune attaque ou violence par les armes à 
feu ou autres contre les troupes ennemies. 

" Semblables attaques sont prohibées par le Droit des gens et 
exposeraient leurs auteurs, peut-être même la ville, aux plus 
graves conséquences. „ 

Les ordres de l'Administration furent exécutées strictement et 
entendus par les habitants, qui connaissaient déjà les procédés de 
l'armée allemande mis en application dans les villes et villages 
du Nord de la province de Liège. 

* 

* * 

Des " francs-tîreurs „ tirent sur une colonne de prison- 
niers belges. — On peut se faire une idée de la puissance de 
la hantise du " franc-tireur „ sur l'esprit des officiers allemands 
en voyant le sous-lieutenant Lemke affirmer que des coups de 
feu qui furent tirés une nuit à Dinant-Bouvignes, entre le 23 et 
le 26 Août, étaient le fait de " francs-tireurs „. (C. Anl. 83). 

Il ne devait guère y avoir beaucoup d'autres troupes allemandes 
à Dinant-Bouvignes à l'époque où cette fusillade se produisit, 
qu'une section de la 6"^^ compagnie du régiment d'infanterie 
n^^ 103 (2) ; il s'y trouvait, par contre, un convoi de 3.700 soldats 
belges prisonniers arrêtés sur la voie du chemin de fer près de 
la gare de Dinant. Vers 3 heures du matin, des coups de feu 



(1) Voir p. 220 et 221. 

(2) Cette section était commandée par Lemke, qui, bien que simple sous- 
lieutenant de réserve, a été, aux dates qu'il indique, commandant de place à 
Dinant-Bouvignes. Le passage des prisonniers belges n'a d'ailleurs certainement 
pas eu lieu avant la nuit du 24 au 25 Août. 



APPENDICE 



263 



éclatent; il s^ensuît parmi les prisonniers une panique et deux 
soldats belges sont tués par des sentinelles. En outre, un Belge 
aurait été blessés par des plombs. Est-il admissible que des 
" francs-tireurs „ beiges aient tiré des coups de feu dans l'obs- 
curité contre une colonne composée de compatriotes ? 

Le sous-lieutenant Lemke ajoute que des officiers belges pri- 
sonniers et le bourgmestre de Bouvignes, auxquels il avait expli- 
qué le fait, se seraient exprimés en termes sévères au sujet des 
" francs-tireurs „ (1). Le témoignage du bourgmestre de Bouvi- 
gnes ne figure pas dans le Livre Blanc pas plus, d'ailleurs, que 
celui des officiers belges prisonniers. 

Le D'' Petrenz prétend de son côté avoir soigné à Dinant un 
civil qui aurait raconté à des officiers du régiment des grenadiers 
avoir reçu un coup de feu de francs-tireurs parce qu'il avait 
refusé de leur permettre de se cacher dans sa maison. Le témoi- 
gnage de ce civil ne figure pas dans le Livre Blanc et son nom 
n'y est pas cité. 

* 

* * 

Coups de feu tirés d*une ambulance. — Sur la rive gauche' 
de la Meuse, une grande maison avait été aménagée en ambu- 
lance de la Croix-Rouge ; le drapeau de Genève flottait sur 
l'immeuble. 

Lorsque l'attaque des Allemands se prononça le 23 Août et 
que ceux-ei canonnaient et mitraillaient la rive gauche, on songea 
naturellement à protéger les blessés abrités dans l'immeuble. On 
boucha les fenêtres au moyen de matelas, de couvertures, de 
planches, etc. 

11 n'en fallut pas plus pour faire dire que la maison, quoique 
portant le drapeau de la Croix-Rouge, était mise en état de 
défense. 

Le sous-officier Bruno Esche, du 100^ régiment de grenadiers, 
qui se trouvait sur la rive droite le 23 Août dans l'après-midi, 
inspecte cette maison au moyen de jumelles et constate le fait 
matériel de la clôture des issues. Il prétend aussi apercevoir à 
hauteur d'homme des meurtrières (C. Anl. 70). Esche s'est, 
sans aucun doute, trompé: les prétendues meurtrières sont vrai- 
semblablement des trous pratiqués dans les chambres à hauteur 
du plancher pour aider à la ventilation, conformément à l'usage 
existant dans certaines régions de la Belgique. 

Un officier de réserve du même régiment, Ernest-Rudolf 
Prietzel, a son attention attirée par le même bâtiment. Il l'exa- 
mine et la seule chose qu'il relève, c'est que les murs de clôture 



(1) D'après la note de Mgr Heylen, évêque de Namur, du 31 Octobre 1915, 
le bourgmestre de Bouvignes oppose un démenti à l'affirmation du sous-lieu- 
tenant Lemke (Voir p. 471). 



2b4 LE SAC DE DiNANî 

de la propriété (1) sont percés de meurtrières ; il éh conclut qué 
l'immeuble est organisé pour la défense (C. Anl. 9). 

Un point à noter dans ces dépositions, c'est que pas plus 
l'officier que le sous-officier ne constatent que des coups de feu 
aient été tirés de cet immeuble. 

Quoi qu'il en soit, un officier du même régiment de grenadiers 
n° 100, le capitcine Zeidler, prétend qu'on a tiré violemment 
dudit immeuble (C. Anl. 69); le sous-officier Lauterbach,. du 
régiment de fusiliers n^ 108, affirme que des salves de fusil 
furent tirées de l'ambulance (C. Anl. 56). Le D*" Kôckeritz (C. 
Anl. 67) témoigne dans un sens analogue (2). 

* 

* * 

Actes de cruauté. — Le rapport du Bureau Militaire d'En- 
quête allemand, relatif aux événements de Dinant, affirme que 
le fanatisme de la population civile s'exerça d'une façon révol- 
tante : des soldats furent assassinés pendant leur sommeil, des 
morts furent profanés, des blessés prisonniers furent briàlés après 
avoir été, au préalable, ligotés au moyen de fils de fer (p. 122). 
Cette énumération est appuyée sur les dépositions insérées aux 
Anlagen C 56, 59, 61, 67, 73 à 78 ; elle paraît se référer à un 
grand nombre de faits diflférents. En réalité, toutes ces déposi- 
tions ne se rapportent, semble-t-il, qu'à un chasseur saxon qui 
aurait été trouvé carbonisé près de Dinant à proximité de la 
route de Sorinnes, et, peut-être, à un deuxième soldat ayant subi 
un sort analogue, ainsi qu'à un fusilier ayant les ye&x crevés ; 
et, en outre, à des soldats allemands trouvés morts dans une 
maison de Dinant. 

A. — Le chasseur saxon carbonisé 

Les diverses observations semblent avoir été faites toutes ou 
presque toutes, le 23 Août, à proximité de la route de Dinant 
à Sorinnes, non loin de l'endroit oij un poste de secours (Ver- 
bandplatz) avait été installé dans une propriété isolée où l'on 
passe avant d'arriver à Dinant (3). Sept des témoins, parmi les- 
quels le D^ Holey (C. Anl. 74), appartiennent au régiment de 
fusiliers n° 108, et un autre au régiment d'artillerie de campagne 
n" 12, qui avaient, en commun, établi ce poste de secours ; le 
neuvième témoin, le D'^ Kôckeritz (C. Anlage 67), paraît avoir 
été attaché à l'ambulance. 

Les atrocités de ce genre reprochées aux populations de Dinant 
et des environs se réduiraient ainsi au cas d'un seul soldat traité 



(1) Die Einfriédungsmaiiern dièses Gebàudes gatteti Schiessscharten, 

(2) Voir la note de Mgr Heylen. 

(3) Le témoin, Dr Kôckeritz, se trompe, sans aucun doute, en situant l'am- 
bulancç à l'Ouest de Dinant (C. Anlagen 59, 67 et 76). 



ÀPPENDHJK 



inhumainement par un groupe isolé; peut-être, cependant, y a-t-il 
eu un deuxième cas analogue, mais cela paraît très douteux, car 
un -seul des neuf témoins parle d'un deuxième soldat brûlé et 
encore ne le fait-il, en déposant le 6 Mars 1915, que par ouï-dire 
(C. Anl. 59). 

A l'exception d'une seule déposition, dont la date n'est pas 
indiquée et est indéterminable, les témoignages ont été reçus en 
Février et Mars 1915, c'est-à-dire six mois environ après l'époque 
des observations. Il peut paraître étrange que le ou les faits 
abominables et tout à, fait exceptionnels dont il s'agit n'aient été 
consignés, à ce qu'il semble, dans le journal de campagne ni de 
l'un ni de l'autre des nombreux régiments qui se trouvaient à 
Dînant au moment où le ou les soldats carbonisés furent décou- 
verts. On s'en rapporte uniquement à la mémoire de soldats, 
dont les émotions de six mois de campagne sont bien de nature 
à troubler la précision. Il eût été intéressant, d'autre part, d'ap- 
prendre ce que les habitants de la propriété près de laquelle le 
soldat carbonisé était couché connaissent au sujet de cette affaire. 
Le Livre Blanc est complètement muet à cet égard. 

Quoi qu'il en soit, les observations faites par les divers témoins 
sont fort divergentes. L'un d'eux rapporte que la victime avait 
seulement les pieds liés au moyen d'un fil de fer (C. Anl. 56), 
alors que d'autres ont remarqué qu'elle avait les pieds et les 
mains liés ensemble de cette façon (C. Anl. 75 et 76), et qu'un 
dernier déclare n'avoir pas observé ce qu'il en était sous ce 
rapport (C. Anl. 77). Il y en a un qui a vu le soldat couché 
sur le dos, les bras largement étendus (C. Anl. 61), tandis que, 
pour un autre, il avait les pieds et les mains liés à un piquet 
fiché en terre (C. Anl. 74) et que, pour un troisième, il était 
lié à une grille de fourneau (Rost) (C. Anl. 67) (2) ; pour l'un 
il avait été vraisemblablement tué à coups de fusil (abgeschossen) 
(C. Anl. 67), alors que, pour l'autre, il devait, d'après les lignes 
de démarcations, avoir été brûlé vif (C. Anl. 74). Un témoin a 
vu le corps sous un tas de paille brûlée (C. Anl. 59), alors qu'un 
autre affirme avoir, avec ses camarades, jeté de la paille sur le 
cadavre pour le recouvrir (C. Anl. 76). Pour les uns, le cadavre 
était presque complètement carbonisé (C. Anl. 74 et 75) tandis 
que, pour un autre, la figure seule était brûlée (C. Anl. 77). 

Enfin, un témoin déclare avoir vu, ainsi qu'il a été dît ci-dessus, 
un chasseur carbonisé et avoir entendu raconter qu'un deuxième 
chasseur, dont la figure était brûlée, avait été trouvé près de 
Dînant (C. Anl. 59). 

B. — Le fusilier aux yeux crevés 

Un témoin assure avoir vu, le 23 Août, jour du principal 
engagement, derrière la position de combat de la 2™^ section du 



(2) Ce témoin dit que la victime était un cavalier. 



266 



LÈ^^SAC DE DINANT 



régiment d'artillerie de compagne n^ 12, le cadavre d'un fusilier 
auquel les yeux avaient été crevés (C. Anl. 78). Il y a lieu de 
remarquer que ce témoin, le capitaine Fritz von Lippe, est le 
seul officier de l'armée allemande qui atteste, dans le Livre Blanc, 
avoir vu un soldat aux yeux crevés ; aucun des huit autres témoins 
mentionnés plus haut n'a fait semblable constatation, pas plus 
d'ailleurs qu'un seul des autres soldats du XIP^ corps d'armée 
massé aux alentours de Dinant. 

C. — L'officier et les soldats tués pendant leur sommeil 

La seule déposition relative à un pareil fait est contenue dans 
l'Anlage C 73. 

Le 25 Août, dans l'après-midi, le réserviste Emile-Erwin 
Mûller, de la 2^^ compagnie du 12"^^ bataillon de pionniers 
de campagne du génie, aurait trouvé dans une maison de Dinant 
un officier étendu sans vie sur le sol, ayant un coussin de sofa 
sous la tête, ainsi que, couchés à ses côtés, trois soldats morts. 
Dans la chambre voisine, il y aurait eu un sous-officier et cinq 
soldats morts également. Les fusils se trouvaient dans un coin. 

Tous ces morts entassés dans deux chambres ont frappé l'ima- 
gination du témoin : il a eu l'impression que tous avaient été 
tués pendant leur sommeil. Il base cette impression sur la cir- 
constance qu'ils avaient sous la tête un coussin de sofa, un 
havresac ou une couverture. Comme si, lorsqu'on est blessé et 
qu'on cherche une position de repos, il n'était pas tout naturel 
de placer sous sa tête un objet plus élevé et, si possible, moel- 
leux 1 Tels sont les seuls faits qui ont induit le soldat, qui était 
accompagné d'un sous-officier et d'un autre soldat, à croire que 
ses camarades avaient été assassinés pendant leur sommeil. 
N'est-il pas inouï de voir baser des accusations d'une pareille 
gravité sur des indices aussi peu pertinents ou probants? Si l'on 
examine les circonstances dans lesquelles les faits se sont passés, 
on arrive à la conclusion que, non seulement l'affirmation accu- 
satrice n'est pas vraisemblable, mais qu'elle est totalement inad- 
missible. Les faits ont été constatés le 25 Août dans l'après-midi, 
c'est-à-dire après que, selon la version allemande, s'étaient 
déroulés dans Dinant de terribles combats de rues auxquels toute 
la population fanatisée aurait pris part ; le canon avait dû être 
mis en action contre la ville, qu'il avait fallu incendier parce 
que les " francs-tireurs „ entravaient la marche en avant de 
l'infanterie (C. Anl. 19). C'est dans de semblables circonstances 
ou immédiatement après les événements, que huit soldats, un sous- 
officier et un officier se seraient endormis dans deux chambres, 
entourés de civils hostiles et suspects, sans même prendre la 
précaution de charger l'un d'entre eux de veiller pendant que 
les autres dormaient. 

Deux des soldats avaient le pantalon déboutonné, de telle 
sorte que l'on pouvait apercevoir des blessures au bas-ventre. 
La blessure de l'un deux semblait avoir été faite par un instru- 



AiPPENDICË 



26? 



ment pointu ou tranchant; l'autre avait été blessé d*un coup de 
feu dans le ventre et avait aussi une incision au larynx. Les 
autres militaires n'avaient reçu que des coups de feu et leurs 
vêtements ne montraient aucun désordre. Millier en conclut que 
tous ont été assaillis par des civils pendant leur sommeil. Ces 
soldats, pendant que les prétendus assassins leur ouvraient le 
pantalon, ne se seraient donc pas éveillés et ne se seraient pas 
débattus ? Ils n'auraient pas été éveillés non plus par la déto- 
nation des coups de feu tirés sur les autres soldats de la cham- 
brée ? Toute cette agression entreprise évidemment par plusieurs 
personnes ne pouvait, certes, être effectuée sans causer du bruit 
et sans qu'il y ait à redouter que l'alarme ne fût donnée par 
l'un ou l'autre des soldats. 

On voit dans cette déposition le travail d'imaginations mises 
à la torture en vue de justifier les agissements des troupes alle- 
mandes. Les faits peuvent en effet s'expliquer sans qu'il soit 
nécessaire d'incriminer la population civile. Au cotirs des combats 
de Dinant, il y a eu des blessés; ceux-ci ont cherché un refuge 
dans les maisons et s'y sont établis de leur mieux. Ils ont trouvé 
des coussins et des couvertures à se mettre sous la tête; ils ont 
utilisé leurs havresacs dans le même but. On avait même étendu 
un drap blanc sur la tête et sur la poitrine de l'officier : est-ce 
là le fait d'assassins fort pressés, sans nul doute, de déguerpir? 

Le réserviste Mùller avait constaté la " présence de plusieurs 
cadavres de civils étendus dans la rue devant la maison. Qu'y 
a-t-il d'étonnant, puisqu'il y avait des cadavres de civils dans 
toutes les rues de Dinant? Si, par là, on veut insinuer que les 
civils aient été les assassins de soldats trouvés morts à l'intérieur 
de la maison et avaient été châtiés de ce chef par les troupes 
allemandes, on aurait mieux fait de produire les dépositions des 
justiciers. On n'aurait, certes, pas manqué de le faire, étant 
donnée l'extrême gravité du cas, si les choses s'étaient réellement 
passées de cette façon. Dans quel but, dès lors, formuler cette 
insinuation ? 

* 

* * 

Nombre de victimes du " combat populaire „ (Volks- 
kampf) de Dinant. — D'après le Livre Blanc, la résistance à 
Dinant fut terrible. De toutes les habitations, miême du clocher 
de la cathédrale, on dirigeait sur les troupes un feu si meurtrier 
qu'il fallut recourir à l'artillerie pour en venir à bout (C. Anl. 12); 
deux trains d'artillerie durent notamment être mis en batterie 
à Herbuchenne (C. Anl. 19 et 20), 

Il aurait dià avoir quantité de blessés à la suite de ces com- 
bats de rue, d'autant plus que l'on accuse des soldats belges de 
s'être mêlés, en civil, aux " francs-tireurs „. 

D'après le rapport du Bureau Militaire, le 178'"^ régiment 
aurait eu à soutenir le 23 Aoiit — jour de bataille générale — 
un combat riche en pertes (verlustreich) avec la population de 



LE SAC DE DlNAN'i 



Leffe (p, 119). Les Anhgen C 25 et 26, invoquées à l^appuî de 
cette appréciation sont, cependant, loin de la justifier : il y est 
question, sans doute, de 7 hommes tués et d'un assez grand 
nombre de blessés, mais, avant tout, de multiples fusillades et 
de massacres de civils. Il est parlé des mêmes 7 tués aux 
Anlagen C 30 et 58. 

Combien y eut-il de soldats allemands blessés à Dinant? Le 
D"" Lange affirme qu'à 11 heures du soir, le 23 Août, le nombre 
des soldats allemands se trouvant à l'ambulance de la 2'"® com- 
pagnie sanitaire était d'environ quatre-vingts. Serait-ce donc là, 
compte non tenu des tués, la formidable hécatombe de victimes 
due aux attaques des francs-tireurs attaques si terribles 
qu'elles tinrent, pendant plusieurs jours, tout un corps d'armée 
en échec et rendirent nécessaire le bombardement d'une ville 
ouverte? Semblable supposition serait erronée, car le D'' Lange 
ne spécifie pas que les quatre-vingts blessés étaient tous des 
victimes des " francs-tireurs » ; une telle conclusion ne découle 
pas davantage des termes de sa déclaration (C. Anl. 71). 

On ne trouve pas dans les 116 pages du Livre Blanc relatives 
aux événements de Dinant l'indication globale, même approxi- 
mative, au sujet du nombre des militaires allemands tués à 
Dinant. Il n'y en a pas non plus au sujet du nombre des civils 
massacrés (1) et des maisons incendiées. Le rapport du Bureau 
Militaire d'Enquête dit seulement qu'une grande partie de la 
ville fut incendiée et mise en ruines et qu'un grand nombre de 
vies humaines furent anéanties. Ainsi qu'il a déjà été signalé 
plus haut, le major Schlick, auteur dn récit de l'épouvantable 
combat de rues et de maisons qui aurait eu lieu à Les Rivages, 
ne fait mention d'aucun soldat allemand tué ou blessé au cours 
de ce combat (C. Anl. 44). Le rapport du Bureau Militaire 
d'Enquête qui fait allusion à ce même combat (p. 121) est tout 
aussi discret. Quant au capitaine Ermisch qui déclare qu'à la 
suite du tir des habitants en cet endroit l'ordre fut donné de 
fusiller les otages, il ne dit pas davantage que des militaires 
allemands ont été atteints par des balles de " francs-tireurs „ 
(C. Anl. 46). 

* 

* * 

La mentalité des chefs. — La mentalité des chefs militaires 
allemands, ordonnateurs des incendies et des massacres de Dinant, 
restera un sujet de confusion pour quiconque a le sentiment des 
obligations morales de l'homme. 

Le lieutenant-colonel Comte Kielmannsegg reconnaît sans am- 
bages que, conformément aux ordres reçus, il a fait fusiller 



(1) Dans son rapport, daté du 14 Février 1915, le major Frànzel écrit qu'il 
n'est pas en mesure d'indiquer combien de civils furent fusillés au cours du 
combat de rues de Leffe, le 23 Août (C. Anl. 25). Dans sa déposition du 
17 Décembre 1914 figure une déclaration analogue (C. Anl. 30). 



APPENDICE 



269 



environ cent habitants du sexe masculin : sa déposition ne con- 
tient pas un seul mot de regret (C. Anl. 7). On ne surprend 
d'ailleurs, dans aucune déposition, des expressions décelant çhez 
les témoins un mouvement instinctif de répulsion avant de 
procéder aux exécutions ni même un sentiment quelconque de- 
commisération pour les innocents immolés avec les "coupables,,. 
Il semble que, pour eux, la besogne qu'on leur donnait à accom- 
plir était une tâche toute naturelle ou indifférente. 

Le rapport sur les événements de Dinant, rédigé par le Bureau 
Militaire d'Enquête allemand se borne à déclarer froidement 
(p. 124) que, "sans doute, il est profondément regrettable qu'à la 
suite des événements du 23 et 24 Août, la ville florissante de 
Dinant ait été avec ses faubourgs incendiée en grande partie et 
mise en ruines et qu'un grand nombre de vies humaines aient 
été anéanties. Si les habitants s'étaient abstenus de commettre 
des actes d'hostilité, ils n'auraient guère subi de préjudices, en 
dépit de leur situation exposée „. 

Que les auteurs de massacres, en dépit de leur préjugé, se 
soient doutés qu'il y avait, parmi leurs victimes, bien des mal- 
heureux dont l'autorité allemande aurait été impuissante à prouver 
la culpabilité en cas de procès devant un conseil de guerre, c'est 
ce que le rapport du Bureau Militaire reconnaît explicitement à 
deux reprises, dans le passage rapporté plus haut (p. 218). 
" Etaient justifiés, sans plus {ohne weiteres) „, ainsi s'exprime ce 
rapport, " le bombardement de la ville, l'incendie des maisons 
occupées par les francs-tireurs et la fusillade des habitants pris 
les armes à la main „. Sans plus : c'est-à-dire, sans s'inquiéter 
de procéder au préalable à aucune enquête. Il ne craint pas, 
d'autre part, de déclarer " conforme au droit „ la fusillade des 
otages, qui eut lieu dans plusieurs quartiers de la ville, en allé- 
guant des raisons d'ordre militaire; il trouve même à cette 
exécution, non point une excuse, mais une " justification „ supplé- 
mentaire, en remarquant qu'il pouvait difîicillement s'agir d'inno- 
cents, " étant donnée la participation générale de la population 
au combat „ (p. 123). 

Le capitaine Wilke (C. Anl. 26, p. 158-159) déclare qu'il a 
agi sur l'injonction, réitérée formellement trois fois, de ses chefs, 
le major, le commandant de brigade et le commandant de division 
qui, tous les trois, lui intimèrent {einschàrften) successivement 
l'ordre d'agir sans ménagement {rûcksichtslos) ; le dernier, Edler 
von der Planitz, accentua même fortement l'injonction, ordonnant 
d'" agir avec la plus grande absence de ménagements et les 
moyens les plus énergiques contre les fanatiques francs-tireurs „ 
(mit der grôssten Rucksichtslosigkeit und den energischsten Miltehi). 
Wilke juge sa mission accomplie après que 50 hommes environ 
eurent été fusillés. 

Le Comte Kielmannsegg qui fit, on vient de le voir, fusiller 
cent civils, tient même à déclarer formellement que des " trans- 
gressions des ordres qu'il avait donnés ne lui ont été signalées 
d'aucun côté^^. 



270 



LE SAC DE DINANT 



Le Livre Blanc ne souffle mot du pillage général ni de 
l'incendie, maison par maison, de la ville de Dinant (1). 

* * 
* 

Les déclarations des soldats allemands prisonniers. — 

Des soldats allemands prisonniers, interrogés en France, révèlent 
certains des stratagèmes auxquels les officiers eurent recours pour 
exciter la fureur des troupes contre la population de Dinant et 
font connaître les ordres qu'ils reçurent ainsi que les procédés 
qu'ils mirent en œuvre. Un certain nombre de procès-verbaux 
de ces interrogatoires sont reproduits aux pages 247 et suivantes 
de ce volume. 

Il suffira de relever ici les déclarations suivantes : 
" Bien entendu, je n'ai pas vu de mes propres yeux les atrocités 
que je vous rapporte, mais elles nous ont été racontées par nos 
officiers pour nous inciter à nous méfier des habitants „. (Alfred 
Jâger, soldat à la 3"^^ compagnie du régiment d'infanterie n^ 103, 
voir p. 266). 

" Le 22 Août, le lieutenant-colonel de notre régiment fit avan- 
cer sur le front du régiment une voiture dans laquelle il nous 
dit qu'il y avait deux soeurs allemandes dont les deux mains 
avaient été coupées par des civils. Je dois reconnaître que j'ai 
vu la voiture, mais que je n'ai pas aperçu ces sœurs et pas 
davantage les mains coupées „. (Alfred Delling, soldat à la 
11"^^ compagnie du régiment n^ 103, voir p. 271). 

" On nous prescrit de nous tenir sur nos gardes, car la 
compagnie du bataillon aurait été attaquée, et le capitaine 
de cette compagnie aurait été blessé par une jeune fille ; c'est 
notre capitaine qui nous a donné ces détails,,. (Paul Jahn, sous- 
officier au régiment d'infanterie n° 100; voir aussi le témoignage 
de Max Brendel, soldat au même régiment, voir p. 265 et 275). 

" Sur les ordres formels du général d'Eisa, qui avait dit que 
toutes les fois que des gens seraient soupçonnés d'avoir tiré sur 
nous, nous devions les fusiller et incendier leur maison, nous 
allions là comme à l'exercice sous les ordres et la conduite de 
nos officiers et de nos sous-officiers „. (Arthur Dietrich, soldat à 
la 12""^ compagnie du 108""^ régiment d'infanterie, voir p. 272). 

" Je dois ajouter que les civils dont je viens de parler avaient 
été tués sur la place par une mitrailleuse „. (Rudolph Grimmer, 
soldat à la compagnie du 108"'^ régiment d'infanterie, voir 
p. 247). 

" Je sais que des femmes et des enfants ont été pris parmi 
la population civile de Dinant par mon régiment et le 182"'^ 
régiment d'infanterie, qui les ont placés devant eux lors des 



(1) Voir à ce sujet le rapport de M. Tschoffen, procureur du Roi de 
Dinant, p. 203. 



APPENDICE 



271 



combats suivants ; ces otages sont tombés sous les balles fran- 
çaises. Ma compagnie n'a pas usé de ce procédé „. (Johannes 
Peisker, sous-officier au 108"^® régiment d'infanterie, p. 248). 

" Notre capitaine nous a dit officiellement qu'en raison des 
cruautés qui étaient commises contre les troupes allemandes, tous 
ceux chez lesquels on trouverait des armes seraient impitoyable- 
ment fusillés par ordre de l'empereur ,,. (Willy Materne, p. 261). 

" Je ne crois pas qne ce soient des civils qui aient tiré sur 
nos troupes à Dinant, mais plutôt des troupes régulières ; j'ai 
trouvé dans les rues des corps de soldats français „. (Emil Arnold 
soldat à la 2^^ compagnie du 108™^ régiment d'infanterie, voir 
p. 275). 

Les accusations formulées contre les procédés des armées alle- 
mandes ne sauraient recevoir de confirmation plus accablante (1). 



(1) Voir notamment, en ce qui concerne les exécutions et massacres de 
civils, les procès-verbaux nos l (lo)^ 5^ 10, 12, 27 et 29; en ce qui concerne 
les incendies, les procès-verbaux n" - 1 (2"), 2, 3, S, 9, 24, 27 et 28 : en ce 
qui concerne les pillages, les procès-verbaux n»" 4, 6, 7, 8, 9, 27 et 28 (p. 247 à 276). 



272 



LE SAC DE DINANT 



il 

Lettres et Protestation de l'Évêque de Namur 
V Lettre de TÉvêque de Namur à sa Sainteté le Pape. 

Namur, le 7 Novembre 1915. 
Très Saint Père, 

Aux souffrances que nous ont causées, l'an dernier, les désas- 
tres de la guerre, vient s'ajouter une source de nouvelles et non 
moins amères douleurs. 

Non satisfaite d'avoir, durant sa formidable invasion, traité 
inhumainement la Belgique innocente, l'Allemagne entreprend 
de se disculper en nous accusant d'être l'unique cause de nos 
malheurs. A cet fin, elle a publié un Livre Blanc sur " La guerre 
populaire belge faite contrairement aux droits des gens „, livre 
dont Votre Sainteté aura pris connaissance. 

Par la vive et touchante sympathie qu'EUe nous a témoignée, 
au début de l'épreuve, Votre Sainteté nous a tous, clergé et 
fidèles, consolés et réconfortés. Ayant à cœur de nous rendre 
dignes de la continuation de cette insigne bienveillante, nous 
voulons fermement, avec l'aide de Dieu, maintenir le bon renom 
de notre chère Patrie, et décharger les prêtres catholiques et nos 
chrétiennes populations des accusations graves dont on les acca- 
ble. C'est mû par ces pensées que nous avons pris à cœur de 
réfuter le Livre Blanc. 

Qu'il plaise à Votre Sainteté de daigner prendre connaissance 
de ma note du 31 Octobre, de la lettre de M^"" l'Evêque de 
Liège en date du l^*" Novembre, et de la lettre du 6 Novembre 
par laquelle j'adresse les deux premiers documents à S. Exc. le 
Gouverneur militaire de la Belgique occupée. 

Après une étude longue, minutieuse et impartiale des faits qui 
qui se sont déroulés dans nos deux diocèses — l'un et l'autre 
étant mis ici en cause dans une très large mesure — Nous affir- 
mons devant Dieu, M^'" l'Evêque de Liège et moi, que les accu- 
sations allemandes sont dénuées de tout fondement et calomni- 
euses, que nos diocésains, prêtres et laïques, sont innocents, 
qu'ils n'ont les mains souillées d'aucun des crimes qui leur sont 
imputés, en un mot, que les Belges sont restés dignes de la foi 
catholique et romaine qu'ils s'honorent de professer. 

Il nous paraît opportun d'exprimer à Votre Sainteté qu'une 
raison spéciale légitimait l'intervention des Evêques en cette ques- 
tion : c'est qu'à cette heure, dans le régime d'étroite contrainte 
qui sévit, aucun citoyen n'est en état de tenter une défense quel- 
conque sans s'exposer aux plus sévères rigueurs. Pour nous, 



LETTRES DE l'ÉVÊQUE DE NAMUR 



273 



autorisés par la liberté de notre ministère, nous avons voulu 
élever la voix et empêcher que s'accréditent dans l'univers des 
accusations graves, contraires à la vérité et attentatoires à notre 
honneur. 

Qu'il me soit permis d'ajouter un mot concernant mon mé- 
moire personnel. 

Tant pour le choix des faits que pour leur appréciation, je me 
suis appliqué à garder dans mon exposé une note de discrétion 
et de modération qui ne répond pas à mon sentiment, mais que 
me commande une obligatoire convenance à l'égard de l'autorité 
occupante. 

En terminant, nous exprimons, M^^ l'Evêque de Liège et moi, 
la ferme confiance que Votre Sainteté ne laissera pas ébranler 
sa foi dans l'honnêteté, la droiture et l'irréprochable conduite du 
peuple belge. Elle daignera lui continuer le bienveillant appui 
dont il éprouve de jour en jour un plus grand besoin. 

De leur côté — nous sommes heureux d'en donner l'assurance 
à Votre Sainteté — nos ouailles ne fléchissent pas dans leur 
fidélité et leur attachement à Votre Auguste Personne. 

C'est dans ces sentiments que, prosterné très humblement aux 
pieds de Votre Sainteté, je La supplie de nous accorder à tous, 
la faveur de la Bénédiction Apostolique. 

De Votre Sainteté, le très humble et obéissant serviteur et fils, 

i* Thomas-Louis 
Evêque de Namur. 

2^ Lettre de FÉvêque de Namur au Gouverneur général 
de la Belgique occupée. 

A Son Excellence le Gouverneur général, à Bruxelles. 

Namur, le 6 Novembre 1915. 

Excellence, 

J'ai l'honneur de remercier à nouveau Votre Excellence pour 
la bienveillance qu'Elle a mise à m'obtenir communication du 
Livre Blanc qu'a publié le Gouvernement allemand, sur " La 
guerre populaire belge, contraire au droit des gens. „ 

Ainsi que je l'ai fait savoir à Votre Excellence, par message 
verbal, je ne puis ni ne veux demeurer insensible ou indifférent 
quand je vois formuler officiellement contre les prêtres et les 
fidèles de mon diocèse des accusations que f estime dénuées de 
tout fondement et attentatoires à leur honneur. 

Cette attitude et ces sentiments, je les ai déjà manifestés à 
Votre Excellence dans ma note du 10 Avril 1915. ' C'était à 



274 



LE SAC DE DINANT 



propos d'une dépêche du Ministre de la Guerre de Prusse au 
Chancelier de l'Empire, dépêche dont j'ai eu connaissance par 
la presse hollandaise et qui contenait, à notre sujet, des accusa- 
tions graves, quoique encore bien faibles en comparaison de celles 
du Livre Blanc. 

Rien d'étonnant si, aujourd'hui, je me sens pressé par un de- 
voir grave de conscience de renouveler ma protestation auprès de 
l'autorité occupante et, à cette fin, de lui adresser un exposé qui 
rétablit pour chacun des faits repris au Livre Blanc ce que j'af- 
firme être la vérité historique, 

Cet exposé se trouve consigné dans la note ci-jointe. 

Un certain nombre de paroisses de son diocèse étant aussi 
visées au Livre Blanc, M^"" l'Evêque de Liège a voulu joindre 
sa protestation à la mienne. Il l'a consignée dans un document 
distinct que Votre Excellence trouvera également en annexe. 

Je tiens à le déclarer, en aucun passage de Tna réponse, je n'ai 
été jusqu'au bout de ma pensée, m'appliquant à retenir les sen- 
timents d'étonnement, ou mieux d'indignation, que me causaient, 
à chaque page, les affirmations de la publication allemande. 

Nonobstant, Votre Excellence relèvera peut-être, dans mon 
travail, certaines expressions empreintes de sévérité, voire de 
dureté. 

S'il en est ainsi, je n'hésite pas à demander à Votre Excellence 
de mettre en regard de ces expressions les termes autrement 
durs du Livre Blanc, comme aussi de songer à la douleur qui 
m'étreint devant la persistance de la calomnie. Et cette double 
considération lui rendra mon langage bien explicable. 

Nous est-il permis de nourrir l'espoir que notre intervention 
épiscopale amènera le Gouvernement allemand à examiner de 
plus près et impartialement les faits reprochés à ses armées ? 
S'il s'y décide, il reconnaîtra sans doute la gravité et la généra- 
lité des faits et il s'empressera d edicter les mesures de répression 
que réclament la justice et l'humanité. 

Si nous devons renoncer à cet espoir, si une fois de plus l'au- 
torité allemande s'inscrit en faux contre la vérité irréfutable de 
notre enquête, ne se décidera-t-elle pas à adopter le seul moyen 
qui reste de faire, aux yeux de tous, la pleine lumière : à savoir 
l'enquête proposée à plusieurs reprises par l'épiscopat belge, en- 
quête qui serait menée à la fois par des délégués belges et alle- 
mands et présidée par un neutre ? 

En terminant, j'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que 
je compte adresser une copie de ma note du 31 Octobre à Sa 
Sainteté le Pape Benoît XV, à l'épiscopat belge et aux représen- 
tants des pays neutres résidant à Bruxelles. 

Daigne Votre Excellence agréer l'assurance de ma haute con- 
sidération. 

f Thomas- Louis, 
Evêque de Namur. 



LETTRES DE l'ÉVÊQUE DE NAMUR 



275 



3*^ Protestation de TÉvêque de Namur 
contre les accusations du Livre Blanc (1) 

(Note du 31 Octobre 1915). 

Depuis le jour où elle a pénétré sur notre sol et mis nos villes 
et nos villages à feu et à sang, l'Allemagne poursuit avec per- 
sistance une campagne d'accusations contre le peuple belge. 

Elle espère se laver par là des souillures qu'elle a contractées, 
en face de l'univers. 

C'est avec une douleur et une amertume profondes que nous 
avons suivi, depuis le début, les étapes de Tentreprise. 

Celle-ci vient de recevoir son couronnement officiel par la 
publication d'un Livre Blanc. C'est une suprême tentative, un 
dernier essai de justification. 

Nous considérons comme un impérieux devoir de notre charge 
vis-à-vis de nos ouailles de ne pas garder le silence et d'adresser 
à l'autorité occupante une protestation énergique pour affirmer et 
prouver à la fois la culpabilité de Tarmée allemande et l'inno- 
cence de nos diocésains. 



Chapitre IV. — Dinant (2) 

Considérations Générales 

Le mémoire initial du Livre Blanc donne en quelques mots 
son appréciation sur Dinant, telle qu'elle résulte des quatre- 
vingt-sept dépositions enregistrées. 

« A Dinant, y est-il écrit, ce n^ était pas des citoyens innocents et paisibles 
qui sont tombés victimes des armées allemandes, mais des assassins qui se 
sont Jetés sournoisement sur les soldats et les ont amenés à un combat fatal 
pour la ville ». 

Pour quiconque connaît les faits de Dinant, il est impossible, 
devant des affirmations si prodigieuses, de contenir son indigna- 
tion. Nous dirons néanmoins notre avis avec calme. 

Si nous envisageons la version allemande du côté de ceux 
qui l'ont formulée, nous l'appellerons : un audacieux attentat à 
la vérité. Et^i nous l'envisageons par rapport à l'opinion publique, 
auprès de laquelle elle est destinée à faire la lumière, nous 
l'appellerons une contre-vérité maladroite. 



(1) L'impression de cette note a été faite d'après une copie à laquelle son 
auteur a apporté quelques retouches au point de vue de la forme. 

(2) De la protestation de Mg' Heylen nous reproduisons uniquement ce qui 
a trait à Dinant, laissant de côté une partie générale et des renseignements 
sur différentes localités du diocèse de Namur (provinces de Namur et du 
Luxembourg). 



276 



LE SAC DE DINANT 



Nous doutons fort que la versjon allemande des faits de 
Dînant puisse obtenir créance chez les Allemands eux-mêmes, 
car ce serait supposer chez un peuple éclairé trop de naïveté et 
de crédulité. 

Nous affirmons après une consciencieuse enquête que cette 
version est complètement inexacte, sauf sur certains détails topo- 
graphiques et relativement à quelques indications secondaires, 
mais précieuses, telles que l'aveu de la destruction de la ville 
et de la Collégiale, la désignation des chefs et des troupes res- 
ponsables. 

Il ne sera pas difficile de faire jaillir un jour la vérité, de 
façon lumineuse et définitive. 

Nous n'attendons que le moment oij l'historien impartial 
pourra venir à Dinant, se rendre compte sur place de ce qui 
s'y est passé, interroger les survivants. Il en reste un nombre 
suffisant pour reconstituer l'ensemble des faits dans leur vérité 
et dans leur sincérité. Alors éclatera d'une façon manifeste 
l'innocence des victimes et la culpabilité des agresseurs; on 
pourra constater que l'armée allemande s'est abandonnée à une 
cruauté aussi inutile qu'inexplicable. Alors l'univers, qui a déjà 
jugé avec une extrême et juste rigueur le massacre de près de 
sept cents civils et la destruction d'une ville antique, avec ses 
monuments, ses archives, son industrie, se montrera d'autant 
plus sévère envers ses bourreaux que ceux-ci auront tenté de 
se disculper en calomniant leurs victimes. 



Avant d'entrer dans l'examen de détail du Livre Blanc, nous 
affirmons, comme des faits absolument certains et qu'il sera impos- 
sible d'ébranler, les points suivants : 

1*^ Les autorités communales, exécutant les prescriptions du 
Gouvernement belge, ont, par voie d'affiches datées du 6 Août, 
ordonné le dépôt de toutes les armes. 

Voici ce texte, qui a heureusement échappé à l'incendie de 
l'Hôtel communal et de toute la ville : 

I. — Aux Habitants de la Ville de Dinant 

Avis est donné aux habitants, sous peine d'arrestation immé- 
diate, d'avoir à porter au bureau de police tous les appareils 
de transmission ou de réception pour télégraphie sans fil, toutes 
les armes à feu et munitions qu'ils posséderaient. 

A Dinant, le 6 Août 1914, 

Le Bourgmestre, 
A. Defoin. 



LETTRES DE L'ÉVÊQUE DE NÂMUR 



277 



II. — Avis aux Habitants 

Il est formellement signalé aux habitants que les civils ne 
peuvent se livrer à aucune attaque ou violence par les armes à 
feu ou autres contre les troupes ennemies. 

Semblables attaques sont prohibées par le droit des gens et 
exposeraient leurs auteurs, peut-être même la ville, aux plus 
graves conséquences. 

Dinant, le 6 Août 1914. 

Le Bourgmestre, 
A. Defoin. 

2° Les habitants se sont conformés à cette prescription, en 
apportant leurs armes à l* Hôtel de Ville. Par un surcroît de pré- 
cautions très louable, la police locale a fait, avant le 15 Août, 
de nombreuses perquisitions à domicile, même chez des bourgeois 
tout à fait pacifiques, pour s'assurer du dépôt des armes. L'agent 
de police Anciaux s'est présenté chez le doyen de la ville, lui 
faisant observer qu'il n'avait pas remis d'armes. Il ne s'est retiré 
qu'après avoir reçu de cet ecclésiastique l'assurance formelle 
qu'il n'avait jamais eu ni fusil, ni revolver. Ces précautions mi- 
nutieuses ont été efficaces, comme le prouve la quantité d'armes 
recueillies. Cette quantité est considérable pour une ville de 
moins de 8.000 habitants, si on tient compte surtout du nombre 
restreint de chasseurs et de l'absence d'armes quelconques dans 
bien des maisons. 

Les Allemands ne nieront pas ces faits : eux-mêmes ont enlevé 
toutes ces armes. Le 24 Août, deux chariots allemands se sont 
arrêtés à la dernière maison de Dinant, près du passage à niveau, 
dans la direction de Bouvignes. Des civils qui en témoignent, y 
ont reconnu les fusils de chasse, revolvers, vieux fusils et armes 
de toutes sortes provenant de l'Hôtel de Ville. Sous les yeux de 
ces civils, des officiers ont fait choix de fusils de chasse de prix, 
dans des gaines de cuir, dont ils ont, séance tenante, limé les 
ca/ienas. Une autre partie de ces armes qui se trouvaient à 
l'Ecole régimentaire étaient entre les mains des soldats allemands 
le 24 et le 25 Août. 

De là résulte à l'évidence qu'il ne pouvait rester dans la ville 
assez d'armes pour faire l'œuvre meurtrière dont on accuse la 
population. Il faut noter aussi qu'aux 23 Août, il n'y avait pas, 
sur la rive Est, 4.000 Dinantais — hommes, femmes et enfants 
— en état de participer à cette prétendue attaque. Beaucoup de 
familles étaient absentes. Or, de la lecture du Livre Blanc, on 
emporte l'impression qu'une population considérable et organisée 
a su tenir tête à la grande armée allemande, laquelle aurait 
même dû se retirer pour bombarder la ville. 

3" En conformité des règlements, les gardes civiques ont préa- 
lablement . déposé toutes leurs armes et toutes les cartouches et 



278 



LÉ SAC DË DÎNANT 



munitions entre les mains de l'autorité locale qui les a fait em- 
porter dans une direction connue. 

4^ Les habitants étaient si peu disposés à un acte quelconque 
de malveillance vis-à-vis des Allemands, qu'à différentes reprises, 
du 6 au 23 Août, des soldats allemands se sont montrés à Dî- 
nant et n'ont pas été inquiétés. Le 15 Août, ils ont, sans encom- 
bre, pénétré en pleine ville, en nombre considérable, puisqu'ils 
ont fait prisonniers cinquante-neuf soldats français. Il en est 
passé à plusieurs reprises au cours des nuits suivantes. Le 21, 
vers midi, et, de nouveau, à la tombée du jour, un uhlan venant 
du Rocher-Bayard a traversé tout Dinant, remonté la rue Saint- 
Jacques et disparu. Si quelques uhlans ont été tués vers ces 
dates, c'est par des soldats belges ou français: deux ulhans, 
blessés, rue Saint-Jacques, le 7 Août, ont été faits prisonniers et 
pourront témoigner que celui qui a tiré sur eux et un cycliste 
belge, dont nous savons le nom ; le 14 Août, vers 10 heures du 
matin, deux uhlans ont été tués par des cyclistes français, ainsi 
que pourra l'attester leur compagnon qui a été fait prisonnier. 

5^ La population civile est restée totalement étrangère à l'opé- 
ration militaire de la nuit du 21 au 22 Août. 

Le Livre Blanc, avec une réelle impudence, ose raconter qu'aM 
signal donné par un coup de feu, on se mit à tirer de tout^ 
les maisons; que celles-ci étaient barricadées et qu'il fallut les 
forcer à l'aide des crosses de fusil, au moyen de haches et bom- 
bes à main ; que des fils de fer étaient tendus en travers de la 
route ; que beaucoup de soldats furent blessés par des plombs 
de chasse et par des pierres; que, devant l'impossibilité de net- 
toyer la localité des francs-tireurs, on dut les réduire en mettant 
le feu aux maisons d'où on tirait; qu'évidemment on avait pris 
de longue date, des dispositions pour cette attaque, etc. (1) 

Or, voici les faits qui ont marqué le sac de la rue Saint- Jac- 
ques. Le 21, vers 9 heures 15 minutes, des soldats allemands, 
au nombre d'environ 150, descendirent la rue Saint- Jacques, 
venant par la route de Ciney, hurlant comme des sauvages, bri- 
sant les réverbères, tirant des milliers de coups de feu dans les 
fenêtres et les façades, jetant des bombes incendiaires dans quan- 
tité de maisons, dont 15 furent incendiées, glaçant d'effroi toute 
la population du quartier. Ils vinrent ainsi jusque près de la 
Grand'Place, saccageant tout sur leur passage. Vers 10 heures 
30 minutes ils repartirent, les uns par la rue Saint-Pierre et par 
Leffe, où ils continuèrent leurs exploits quoique dans des pro- 
portions moindres, les autres par la rue Saint- Jacques. On a 
ramassé dans la rue, après leur départ, 80 bombes incendiaires 
avec mèche ; de plus, un seul civil a recueilli 19 kilos de car- 
touches non tirées. 

C'est cette scène que rien ne provoquait ni n'expliquait, qui a 
été représentée dans le récit allemand comme une lutte défen- 



(1) Zusammenfassender Bericht, p. 117. 



LEttRES DE LEVËQUE DE NAMUR 



279 



âive. On civil a été, ce soir-là, fusillé, il est vrai, mais c'était 
un paisible ouvrier de l'usine allemande du gaz, qui rentrait à 
son domicile. Encore n a-t-il pas été tué rue Saint-Jacques. Qua- 
tre personnes ont été blessées par les balles et les bombes lan- 
cées dans leurs maisons. Une autre, en ouvrant sa porte, a été 
frappée de sept coups de baïonnette. Et voilà ce qu'est le com- 
bat long, acharné et prémédité qu'a forgé 'de toutes pièces le 
Livre Blanc, pour excuser la conduite d'une poignée de soldats 
donnant libre cours à leur fureur de destruction. 

6^ Le 23 Août, pas plus que le 21, // n'y a eu le moindre 
combat de rues. 

Dès 6 heures 30 minutes du matin, les Allemands pénétraient 
dans les habitations du quartier Saint-Nicolas et, dans l'après- 
midi, dans les habitations du quartier Saint-Pierre. 

Les habitants se trouvaient généralement dans les caves, par 
crainte des obus. 

Les soldats enfonçaient les portes, et revolver au poing, for- 
çaient les habitants à les suivre. On sait le reste. Des scènes 
d'horreur s'accomplirent dans les maisons et dans la rue. Une 
partie des habitants furent massacrés par groupes à coups de 
fusil. Une autre partie servit de couverture aux troupes alleman- 
des contre le feu des Français. Quelques habitants, enfin, furent 
parqués dans différents locaux. Et pendant que s'accomplissaient 
ces froides cruautés, l'armée se livrait au pillage systématique de 
toute la cité, sous les yeux des officiers et même sur leur ordre. 

Nous renonçons à reproduire les longues et incroyables fan- 
taisies qu'a engendrées l'imagination allemande, à propos de 
la lutte, prétendument organisée par la population pour arrêter 
la marche de l'armée, lutte à laquelle auraient pris part les prê- 
tres et les enfants, lutte qui n'aurait respecté ni les médecins, ni 
les blessés, lutte que rien n'aurait pu réduire, ni l'incendie, ni 
le sang versé, ni le bombardement et qui se serait prolongée 
durant trois jours.... 

* 

* * 

L'esprit de la population, loin d'être porté à la résistance ou 
à la rébellion, restait sous le coup de la terreur et de l'affole- 
ment provoqués par l'invasion. Eussent-ils encore possédé des 
armes les habitants n'auraient pas songé à s'en servir. Si les 
Dinantais redoutaient les répercussions des batailles que se 
livraient les armées autour de la ville, ils avaient, par contre, 
une trompeuse confiance dans l'humanité des troupes allemandes. 

Nous affirmons comme un fait aucun civil na été pris ni 
trouvé Porteur d'arme, ni parmi les centaines de fusillés, ni mrmi 
les milliers de prisonniers enfermés à l'abbaye de Leffe, à l'Ecole 
régimentaire, à la prison, à la forge et à l'écurie de M. Bouille. 

Un cas était douteux : on signalait qu'un homme avait été pris 
porteur d'un revolver, sans m.unitions. L'enquête minutieuse qui 



LÊ SjAC de DlNA^it 



â été menée, non seulement confirma son innocence, mais établit 
de la façon la plus certaine qu'un soldat allemand lui avait mis 
en poche un revolver, pendant quil tenait les bras levés, et quil avait 
retiré le revolver en l'accusant d^être armé. Il Ta fait immédiatement 
ligoter et fusiller. Des témoins oculaires — et ils sont nombreux 
— attesteront cet acte monstrueux. 

Il est non moins notoire qu'aucun des civils fusillés n'a été 
préalablement, nous ne disons pas jugé, mais seulernent entendu. 
On n'a procédé à aucune espèce d'enquête. 

Après ces considérations d'ordre général, entrons dans le 
détail du Livre Blanc, en examinant : 

V Les faits précis qu'il cite et les contradictions du récit; ^ 

2*^ L'incendie de la ville et de la Collégiale ; 

3^ Les grandes fusillades et autres faits importants à relever 
spécialement; 

4^ La question de la préméditation. 

I. — Faits précis et Contradictions 

Bien qu'il consacre à. Dinant une très large place (116 pages), 
le Livre Blanc ne donne, relalivement aux faits qu'il cite, qu'un 
très petit nombre de précisions et en général ne les entoure pas 
des indications de lieu et de personne qui permettraient de les 
identifier^. 

Ces faits, nous les révélerons tous. On verra qu'aucun ne répond 
à la réalité. 

Le sergent Bartusch (1) affirme que la fille d'un Luxembour- 
geois a été atteinte par un coup de feu venant de la rive opposée 
et que, d'après le témoignage du père de l'enfant, " des parents 
donnaient des revolvers à leurs enfants de dix et douze ans 
pour tirer sur les Allemands „. 

Ce civil, qui a pu être identifié, oppose à ces faits un démenti 
catégorique. Sa fille a été atteinte par des coups de feu que des 
soldats allemands — on les a vus — ont tiré d'en face et elle 
est morte des suites d'une blessure faite par une balle allemande. 
Il nie formellement le propos odieux qu'on lui prête. Il n'a 
même jamais parlé à un sergent allemand. 

Le témoin Hund (2) prétend avoir fiisillé dans un jardin de 
Leffe un jeune homme de douze ans qui tenait en main un 
revolver et en qui il reconnut le fils de M. l'avocat Adam. Or, 
ce dernier n'a qu'un fils âgé de ving-quatre ans et qui était ce 
jour-là absent. De plus, aucun enfant de douze ans n'a été 
fusillé à Leffe. La plus jeune victime a plus de quinze ans et 
a été tuée dans les fonds de Leffe, dans le jardin de sa maison. 



(1) Annexe 10, p. 137. 

(2) Annexe 62, p. 202. 



LETTRES DE L^ÉVÊQUE DÉ NAMUR 



281 



Le soldat Einax (1) affirme que, le 23 Août, on a fait sortir 
huit hommes d'une maison d'oià on a tiré, parmi lesquels le 
curé portant un brassard de la Croix-Rouge. Que signifie cette 
accusation tendancieuse et imprécise? Si, réellement, ce prêtre 
avait tiré de la maison, il aurait été fusillé. Or, parmi le clergé 
paroissial, il n'y a pas eu de victime. 

M. le bourgmestre de Bouvignes, persuadé qu'il n'y a pas eu de 
francs-tireurs à Bouvignes et dans les environs, oppose un démenti 
à l'affirmation du lieutenant de réserve Lemke (2) auquel " il 
aurait manifesté son indignation contre les francs-tireurs „. Il n'a 
aucun souvenir que cet officier l'ait entretenu d'exploits de 
francs-tireurs. Il affirme sur l'honneur qu'aucun civil n'a tiré dans 
sa commune sur les troupes allemandes. 

M. le bourgmestre de Dinant oppose un démenti formel au 
récit (3) qui le fait intervenir dans les événements de Rivages 
et de Neffe. Les paroles et les actes qu'on lui prête sont ima- 
ginaires; il ne s'est trouvé là à aucun moment de la journée. 

Dinant aurait eu, elle aussi, ses " atrocités belges „. Le soldat 
Muiler, (4), parce qu'il a vu des cadavres avec des blessures 
profondes ou en forme d'incisions, déposés sur une couverture 
ou des coussins, en conclut tout de suite que ces soldats doivent 
avoir été surpris dans leur sommeil! 

On a tait grand cas de la lésion au crâne d'un soldat vu au 
château de Sorinne et surtout d'un soldat ou de deux soldats 
carbonisés, dont les mains et les pieds étaient liés par des fils 
de fer, sous un tas de paille brûlée, sur la route de Sorinne à 
Dinant et " qui paraissaient avoir été brûlés vivants (5) „. 

Il y a aussi le traditionnel soldat aux yeux crevés ; c'est le 
capitaine von Lippe qui l'a vu. 

Quant à la culpabilité des Dinantais dans ces prétendues 
atrocités, comme aucune déposition du Livre Blanc n'ose l'affir- 
mer — à peine l'insinue-t-on — nous ny insisterons pas non plus. 
Mais il est de notre devoir de signaler la gravité de ce procédé. 
On admet au Livre Blanc près de dix rapports sur un prétendu 
fait d'atrocité. Or, aucun de ces rapports ne prouve ni même 
.n'affirme la culpabilité des habitants de Dinant auxquels on veut 
pourtant l'imputer; aucun n'articule même le moindre fait précis 
qui permette une enquête, un éclaircissement, un contrôle. Com- 
ment caractériser cette insistance systématique qui poursuit le 
but de faire accepter par suggestion une accusation sans fondement. 



(1) Annexe 18, p. 147. 

(2) Annexe 83, p. 224. 

(3) Annexe 44, p. 182. 

(4) Annexe 73, p. 214.' 

(5) Annexes 59, 67, 74 à 78. 



1282 



LÉ SàC de ÎDINANf 



Le Livre Blanc raconte, presque à toutes les pa^es, que les 
civils ont tiré avec des fusils de chasse. C'est faux et les Alle- 
mands sont dans l'impossibilité d'en faire la preuve. Mais 
l'autorité allemande sait-elle que des civils ont été criblés de 
plombs de chasse ? Des médecins allemands l'ont reconnu. Et les 
coups venaient — c'est établi avec certitude — de soldats 
allemands. 

Nous relevons, à titre documentaire, quelques-unes des nom- 
breuses contradictions qui ém aillent le Livre Blanc. 

On affirme à la fois, d'une part, qu'à dater du 17 Aoiit, il 
n'y avait plus de Français sur la rive Est (1), et, d'autre part, que 
l'attaque de la nuit du 21 au 22 a rejeté l'ennemi au delà du 
fleuve (2) ; d'autre part, que la fusillade venant des fenêtres de 
la fabrique de Leffe, le 23 à minuit, ne cessa que quand la 
fabrique fut incendiée ; or, d'autre part, il est certain que l'in- 
cendie n'a eu lieu que le 24 au soir (3). 

Le major Lommatsch a été tué, d'après un premier rapport, 
par deux civils tirant du premier étage (4), d'après un second 
rapport par un homme assez âgé, à cheveux gris et courts, sorti 
d'une maison (5). 

Il s'agit ici, nous le pensons, de l'un des chefs qui ont été 
tués par des soldats allemands. Des civils les ont nettement vus 
tirer de la fenêtre du salon d'une maison qui nous est connue, 
rue Adolphe-Sax. 

Il existe surtout de nombreuses contradictions entre les dépo- 
sitions relatives aux fusillades. Nous les relèverons en leur temps. 

II — Incendie de la Ville et de la Collégiale 

Le Livre Blanc, voulant disculper les Allemands du reproche 
d'avoir détruit Dinant par un sentiment de barbarie ou d'inti- 
midation injustifiable, cherche à représenter l'incendie de la ville 
comme un fait de guerre commandé par les nécessités militaires. 

" Les troupes, dit le Livre Blanc, étant empêchées d'avancer 
à travers la ville par les combats de francs-tireurs, le \2^^ régi- 
ment d'artillerie incendia la ville par un bombardement (6). „ 

Cette justification est contredite par les faits. 

Le quartier de la rive gauche, où se trouvent le collège de 
Bellevue, l'hospice et le couvent des Dominicaines, a reçu des 
obus allemands mais reste en grande partie debout. 



(1) Zusammenfassender Berïcht, p. 117. 

(2) Annexe 1. p. 125. 

(3) Annexe 65, p. 206. 

(4) Annexe 13. 

(5) Annexe 18. 

(6) Annexe 19, p. 148. 



LETTRES DE l'ÉVÊQUE bE NAMUR 



283 



Quant à la ville proprement dite, située sur la rive Est, elle 
n'a reçu qu'un nombre insignifiant de projectiles et elle subsiste- 
rait tQut entière si elle n'avait eu à souffrir que de l'artillerie. 
Malheureusement tout y a été incendié à la main, systématique- 
ment, maison par maison, après un honteux pillage. Les soldats 
ont usé à la fois de bombes et de grenades à main, de cartouches 
et d'appareils incendiaires, de pastilles inflammables, de dynamite, 
de pétrole et de benzine. Cet incendie s'est prolongé le lundi, 
le mardi et le mercredi, pendant que toute la population était 
gardée militairement, dans différents locaux, situés hors ville. 

En Septembre 1914, un major bavarois, de passage à Dinant 
voyant ces lamentables ruines, disait au curé-doyen de la ville : 
" Mais, Monsieur, c'est affreux. On m'avait dit que Dinant avait 
été bombardée. Et il n'y a pas de traces de bombardement ! „ 
Cette constatation de la barbarie de la soldatesque l'avait si 
ému qu'il en versait des larmes. 

Quant à la Co/Iéf^iale, les Allemands prétendent ne l'avoir in- 
cendiée que parce que " de l'édifice on a tiré sur eux. „ 

N'avait-on pas dit qu'on avait installé sur le clocher une mi- 
trailleuse ? Or, le curé-doyen affirme, sur l'honneur, avoir fermé 
les portes de l'église le 23 Août, à 9 heures du matin. Personne 
n'a pu s'y introduire, et lui-même s'en est assuré à l'heure oia 
l'incendie dévorait déjà les combles. De plus, on ne pouvait tirer 
que des seuls endroits auxquels les tours donnent accès : or, 
celles-ci se trouvaient encore soigneusement fermées à la date du 
28 Août. 

Il n'y avait donc aucune nécessité stratégique de bombarder 
la Collégiale. Et si des boulets dirigés contre la citadelle, mais 
égarés, ont pu l'atteindre dans certaines parties, il est certain 
qu'ils n'ont pas été la cause de l'incendie principal, puisque^ dans 
la journée du 27 Août, les troupes ont mis le feu au grand 
portail de l'église. Le D'' Pfeiffer a donné les explications les 
plus contradictoires, attribuant la destruction de la Collégiale tan- 
tôt à l'artillerie allemande, tantôt à l'artillerie française. Le 16 Juin, 
dans sa lettre à M^"" Baudrillart, il parle de la citadelle comme 
d'une forteresse qui aurait été, le 23 Août, aux mains des Fran- 
çais. " Etes-vous, écrit-il, assez naïf pour exiger qu'une citadelle 
qui empêche une armée d'avancer et qui lance la mort sur les 
hommes ne soit pas bombardée, parce qu'il y a en dessous une 
église qui doit périr (1) ? „ Moins d'un mois après, le 11 Juillet, 
il écrit : " Les Français ont tellement couvert d'obus l'église 
Notre-Dame qu'il n'en reste debout qu'une fenêtre (2). „ 

Et ce savant a suivi les armées allemandes et étudié les faits 
sur place ! 

D'autres écrivains ont donné cours, à propos de Dinant, aux 
fantaisies les plus extravagantes. Effort sans scrupule, mais vain, 



(1) Kôlnische Volkszeitung, 23 Juin 1915. 

(2) Kôlnische Volkszeitung, 11 Juillet 1915. 



284 



LE SAC bE DINANt 



pour faire retomber sur les Français ou sur les Belges le scan^ 
dale de la responsabilité des destructions ! 

" Presque toutes les maisons de Dinant, écrivait Wegener (1), 
ont été détruites par les balles et briilées durant les combats, la 
plupart du temps par les Français eux-mêmes qui, par les pro- 
jectiles lancés lors de leur retraite, atteignirent les maisons de la 
ville au lieu des positions des Allemands sur les hauteurs op- 
posées. „ 

" La mauvaise artillerie des fuyards français, écrit un autre (2), 
a occasionné des destructions considérables pendant leur retraite 
et a, malheureusement, atteint la cathédrale. „ 

" D*un autre côté, poursuit le même, des Français demeurant 
en Belgique assurent que les Belges en fuite ont mis eux-mêmes 
le feu aux localités belges, qu'ils y ont volé et pillé, afin de pri- 
ver les Allemands de tout moyen de subsistance. 

" C'est le cœur saignant que les Allemands traversent la vallée 
de la Meuse, détruite sans raison et sans nécessité. 

" L'Allemagne n'a jamais porté la guerre dans la demeure des 
citoyens. Mais les Français font la guerre comme autrefois la 
firent Mélac et ses compagnons d'infamie, incendiant les châteaux 
et les villages du paisible Luxembourg, de la Meuse et du Rhin. „ 

Ces mêmes écrivains osent mettre dans la bouche du curé- 
doyen de la ville des accusations similaires contre l'armée fran- 
çaise. Ce vénérable ecclésiastique proteste contre ces accusations 
et leur oppose un énergique démenti. 

A tout instant, le Livre Blanc parle d'explosions de munitions 
dans les maisons en feu et veut y voir une preuve de la résistance 
armée des civils. 

Quelle est la valeur de cette accusation ? Nous ferons obser- 
ver tout d'abord que les détonations entendues n'eurent ni la 
fréquence ni l'importance que leur attribue le Livre Blanc, Les 
prisonniers civils qui ont traversé la ville en feu sont unanimes 
à l'attester. 

D'oii provenaient d'ailleurs ces détonations ? 

D'après la version allemande, il s'agirait de l'explosion de 
munitions amassées par les francs-tireurs. Il n'en est rien. Nombre 
de ces détonations sont dues à l'explosion d'huiles, d'alcools et 
d'essences qui se trouvaient soit chez les commerçants et les 
pharmaciens, soit chez les particuliers. D'autres furent causées 
par les bombes à main lancées par les soldats allemands, par 
les munitions abandonnées par eux dans les maisons privées 
quand elles n'y étaient pas mises à dessein ainsi que de nom- 
breux témoins peuvent l'attester. 

Nous-mêm^es, n'avons-nous pas, au départ des soldats qui avaient 
séjourné à l'Evêché, trouvé tout un panier de munitions délaissées 



(1) Kôlnische Zeitung, 26 Novembre 1914. 

(2) SCHEUERMANN, dans Die Post, 29 Novembre 1914. 



LETTRES DE l'ÉVÊQUE DE NAMUR 



285 



par eux au grenier et, ce qui est plus grave encore, trois dou- 
zaines de cartouches allemandes mêlées soigneusement au char- 
bon qui devait servir à la cuisine ? Nous avons signalé ces faits, 
en leur temps, à l'autorité allemande. 

A Dinant, dit le Livre Blanc, on tuait les soldats à coups de 
pierres. Ce sont les mitrailleuses allemandes tirant sur les façades 
qui en ont fait jaillir sur les soldats des éclats de pierre. 

A Namur, au palais épiscopal, les soldats se plaignaient aussi 
d'être, durant la nuit, assaillis de pierres ; or, une enquête som- 
maire établit — si incroyable que puisse être le fait — que des 
sentinelles apeurées prenaient pour des pierres des poires mûres 
qui tombaient des arbres ! 

III. — Grandes fusillades et autres faits importants 

Au quartier Saint-Pierre, ont été fusillés, dit le Livre Blanc, 
" cinquante hommes, pris sur le fait d'avoir tiré sur nous (1). „ Le 
Livre n'en dit pas davantage. 

En réalité, y ont péri sous les balles une quarantaine d'inno- 
cents, de tous les âges, et c'est du sang le plus pur que resteront 
souillées les mains du capitaine Wilke, du 178"^^ d'infanterie, 
qui a ordonné l'exécution. 

Ces malheureuses victimes avaient fui, à la dérobée, de leurs 
maisons menacées. Elles s'étaient cachées dans les caves de la 
brasserie Nicaise. Elles auraient échappé au massacre sans une 
circonstance fortuite que révéla leur présence. Alors un officier 
les fit sortir rudement, sépara les hommes des femmes et tandis 
que les femmes s'éloignaient par la rue Benjamin-Devigne, il 
aligna les hommes au mur et les fit exécuter. C'est en vain qu'un 
professeur au collège communal, qui savait l'allemand et qui as- 
sistait de loin à la tragique scène, crut devoir se dévouer et 
venir plaider leur innocence. Lui même fut la première victime ! 

U horrible fusillade du m,ur proche de la place d'Armes (mur 
Tschoffen). — Par un raffinement de cruauté vraiment indigne, 
le massacre qui eut lieu près de la place d'Armes se fit sous les 
yeux des femmes et des enfants des victimes. Cette exécution 
barbare fut commandée par le lieutenant-colonel Kielmajinsegg. 

Suivant le Livre Blanc, cette fusillade servit à punir " environ 
cent hommes coupables (2), ceux qui avaient été surpris les armes 
à la main „ (3). 

Est-il besoin de donner encore un démenti ? Les cent cinquante 
hommes qui ont été victimes de cette boucherie étaient des civils 
paisibles, dont on connaît les noms. Tous avaient été arrachés 
à leur foyer, pas un seul ne fut trouvé possesseur d'une arme. Un 



{\) Annexe 26, p. 159. 

(2) Annexe 7, p. 134. 

(3) Annexe 10, p. 159. 



286 



LE SAC DE DINANT 



grand nombre, pris de bonne heure, étaient encore incomplète- 
ment vêtus ; les soldats, en les entraînant, leur assuraient que la 
population civile n'avait rien à redouter, qu'ils ne couraient au- 
cun risque ; ils n'articulaient aucun grief à leur égard. 

Vers le soir du 23 Août, ils ont été emmenés des locaux où 
ils avaient été parqués et, sans l'ombre d'un interrogatoire ou 
d'un jugement, ils ont été mis au mur et fusillés. 

L'arbitraire le plus odieux a dicté la conduite des troupes 
allemandes dans cette circonstance. D'autres Dinantais, faits pri- 
sonniers dans les mêmes maisons d'où leurs concitoyens avaient 
prétendument tiré sur les Allemands, au lieu d'être fusillés com- 
me les premiers, furent simplement transportés à Cassel, en Al- 
lemagne. Cette différence de traitement, faite entre les uns et les 
autres, n'était basée sur aucune raison plausible. Le but des Al- 
lemands n'était pas de punir des coupables, mais de faire payer 
à la population les attentats imaginaires dont leurs troupes 
auraient été victimes. 

C'est ce qui résulte notamment de la harangue qu'un officier 
a débitée, en très mauvais français, avant de commander le feu : 

" On a tiré sur nos soldats d'un lazaret. On a tiré des maisons 
où il y a des Croix-Rouges. On a tiré d'un hôpital. Vous autres 
civils, vous avez tiré sur nos soldats. Nous allons vous faire une 
leçon. „ 

U accusation d'avoir tiré de la Croix-Rouge, d'avoir tiré d'un 
hôpital, est plusieurs fois formulée dans le Livre Blanc. Or c'est 
un fait prouvé, on n'a ni tiré, ni fait le moindre acte répréhen- 
sible d'aucun des cinq ou six établisements qui arboraient, le 23 
Août, la Croix de Genève. L'armée allemande aurait-elle donc 
songé à faire un grief à l'hospice civil de l'existence de quelques 
meurtrières, aménagées dans un mur d'une propriété indépen- 
dante, voisine de l'hospice ? Ces meurtrières y avaient été prati- 
quées par les troupes françaises (1) ! 

Ou bien chercherait-on à rendre l'établissement des Domini- 
caines responsable des tranchées creusées par les mêmes troupes, 
à proximité, mais tout à fait en dehors de la propriété ? Ce 
serait méconnaître absolument les droits de défense d'une armée 
et tirer de là prétexte d'atteindre et de frapper des innocents (2) ! 

A Dinant, aucun abus n'est imputable à la Croix-Rouge. 

Le fût-il, il justifierait la punition des coupables, nullement le 
massacre des civils de la rive opposée. 

En définitive, est-ce bien à l'armée allemande à prendre le 
rôle d'accusateur, elle qui a violé de façon si flagrante les pres- 
criptions du Droit des gens ? Qu'ont fait ses soldats à Dinant ? 



(1) Annexes 9, 56, 67, 69, 70. 

(2) Comment le capitaine Zeidler peut-il écrire que ces maisons n'ont été 
bombardées que lorsqu'il eut été établi incontestablement qu'elles étaient 
occupées par des habitants hostiles et armés (Annexe 70) ? 



LETTRES DE l'ÉVÊQUE DE NAMUR 



287 



Ils ont incendié cinq pharmacies, tué deux pharmaciens, tué un 
médecin, mis deux médecins au mur pour être fusiliés, arraché 
violemment, et sans articuler le moindre grief, le brassard de la 
Croix-Rouge à trois autres praticiens, traité durement l'abbaye de 
Leffe convertie en ambulance, bombardé deux établissements de 
la rive Ouest oià flottait le drapeau de Genève et dont l'un a 
été presque détruit. 

De quel côté est donc la violation des conventions internati- 
onales ? ^ 

* 

* * 

La fusillade de l'abbaye de Leffe a été particulièrement meur- 
trière. 

Le soir du 23 Aoiit, la populeuse paroisse de Leffe ne comp- 
tait plus que dix hommes. 

Deux cent quarante victimes, dont des jeunes gens de quinze 
et de seize ans, 167 veuves, des centaines d'orphelins, voilà le 
lamentable bilan de quelques heures 1 

La population avait été, dès le matin, parquée à l'abbaye 
norbertine. Elle s'y croyait en sécurité sous la protection des 
religieux. Le 23, vers 10 heures, un officier réunit ces hommes: 
"Levez les bras ! N^ayez pas peur ! On ne vous fera pas de 
mal ! Sorter ! „ Ils sortent, s'avancent et, une minute après, un 
feu de peloton les étend en face du mur de la maison Servais. 
Durant toute la journée, d'autres groupes sont exécutés à cet endroit 
■ et grossissent le monceau de cadavres. 

Vers 2 heures, un officier du 178™^ saxon dit au Révérendis- 
sime Abbé: " Vous allez verser 60.000 francs, pour avoir tiré 
sur nos troupes. Si, dans deux heures, la somme n'est pas ver- 
sée, l'abbaye sera incendiée. „ On put sauver l'ancien monastère 
par un versement de 15 000 francs laborieusement recueillis. 

Mais pendant ce temps, la tuerie sauvage se poursuivait. 

M. Victor Poncelet, le restaurateur de l'ancienne industrie du 
cuivre, la dinanterie, pris entre deux feux par des soldats furieux 
qui envahissaient sa maison de tous côtés, fait appel à leur pitié 
en faveur de sa nombreuse famille: " Vous n'allez pas tuer un 
homme qui a sept enfants! „ — " Pas de pitié pour les hom- 
mes aujourd'hui! „ telle est la réponse. Il s'affaisse dans le ves- 
tibule, tué à bout portant par un officier, sous les yeux de sa 
femme et de ses sept enfants, dont l'aîné à douze ans. Des 
troupes s'installèrent dans l'immeuble, s'y livrant aux excès de 
la boisson, faisant de la musique, enjambant sans cesse le cada- 
vre qui, jusqu'au mercredi, resta à l'endroit où il était tombé. 

M. Himmer, le grand industriel, la providence des ouvriers 
de Leffe, qui invoque son titre de consul et offre toute sa for- 
tune pour sauver sa vie et celle de ses ouvriers, reçoit comme 
réponse: " Ce n'est pas de l'argent qu'il nous faut, c'est du 
sang ! „ 



288 



LE SAC DE DINANT 



Il faudrait aussi redire les souffrances endurées par les survi- 
vants, faits prisonniers à l'abbaye jusqu'au jeudi. Aux pauvres 
veufs et aux enfants, on fait crier : " Vive TAllemagne, vive le 
Kaiser ! „ Un officier de Saxons crie : " Si j'entends encore 
pleurer ces enfants, je tire sur vous toutes, dans le tas. „ On 
oblige femmes et enfants à s'agenouiller devant une mitrailleuse 
qui fonctionne à vide ! 

Enfin, il faudrait raconter le vandalisme qui s'est exercé sur 
les objets d'art de l'église abbatiale et de l'abbaye et le doulou- 
reux calvaire des religieux, les uns emmenés à Marche, les au- 
tres fusillés. 

Le Livre Blanc raconte (1) une longue et mystérieuse histoire 
de revenants, à propos de deux formes, enveloppées de linges 
blancs, qui ont sauté dans la Meuse. Il s'agit, hélas ! de deux 
religieux norbertins, le frère Bourg, âgé de soixante ans, et le 
chanoine Nicolas Perreii, âgé de 40 ans, qui ont été tués par 
des soldats allemands. Epouvantés par le massacre des hommes 
de Leffe et par les menaces des officiers, ils s'étaient réfugiés 
dans le canal qui passe sous l'abbaye et se déverse dans la 
Meuse. Des soldats découvrirent la cachette, y poursuivirent les 
deux fugitifs et les tuèrent. Les cadavres des pauvres victimes 
furent plus tard retrouvés dans le fleuve. 

L'Allemagne n'a pour les habitants de Leffe que des appré- 
ciations méprisantes et injurieuses. Elle y ajoute même la 
calomnie. 

" Ce sont surtout, écrit Grasshoff, les méchantes gens de Leffe 
— comme la bouche des enfants les appelle — qui se distin- 
guèrent dans les atrocités. Des soldats allemands furent mutilés 
on trouva des chasseurs saxons qui étaient attachés par les pieds 
à des pieux fichés en terre et qui avaient été brûlés vifs. „ — 
" Les ravins de Dinant pourraient bien s'appeler la vallée de 
la mort (2) „. 

Nous protestons avec la dernière énergie contre ces odieuses 
paroles et, si nous compatissons du fond du cœur aux souffran- 
ces des paroisses de Dinant et de tant de centaines d'autres qui 
ont souffert, nous éprouvons un respectueux attendrissement de- 
vant le malheur de cette paroisse de Leffe, dont nous affirmons 
l'entière innocence pour l'avoir constatée après une minutieuse 
enquête. 

* 

Une scène dépasse en horreur toutes les autres, c'est la fusil- 
lade du Rocher Bayard. 

Elle semble avoir été ordonnée par le colonel Meister (3). 



(1) Atinexes 64 et 65. 

(2) Belgiens Schuld, p. 43. 

(3) Annexe 48, p. 187. 



LETTRES DE l'ÉVÊQUE DE NAMUR 



289 



Cette fusillade a douloureusement éprouvé toutes les paroisses 
voisines, celles surtout des Rivages et de Neffe. 

Elle a fauché environ quatre-vingt-dix vies humaines sans 
épargner ni l'âge ni le sexe. On compte parmi les victimes des 
enfants à la mamelle, des garçons et des fillettes, des pères et 
mères de famille, des vieillards même. 

C'est là qu'ont péri, sous les balles des exécuteurs, douze en- 
fants de moins de six ans, dont six sur les bras de leurs mères : 

L'enfant Fiévet, de trois semaines ; 
Maurice Bétemps, de onze mois ; 
Nelly Polet, de onze mois ; 
Gilda Genon, de dix-huit mois ; 
Gilda Marchot, de deux ans ; 
Clara Struvay, de deux ans et demi. 

Le monceau de cadavres comptait aussi beaucoup d'enfants 
de six à quatorze ans. 

Huit familles nombreuses ont totalement disparu. Quatre n'ont 
qu'un survivant. 

Les hommes qui échappèrent au massacre et dont plusieurs 
étaient criblés de blessures, ont été obligés par les soldats à en- 
terrer sommairement et précipitamment leur père, leur mère, leurs 
frères, leurs sœurs ; puis, après avoir été dépouillés de leur ar- 
gent et enchaînés, ils furent dirigés sur Cassel. 

Aucune langue au monde n'a d'expressions capables de stig- 
matiser de telles horreurs ! 

Le Livre Blanc s'évertue à dégager l'honneur de l'Allemagne 
à propos de ce honteux massacre ; il recourt à la fois au men- 
songe et aux circonstances atténuantes. 

Le major Schlick (1) paie d'audace. Dans un combat de rues 
qui a duré, dit-il, jusque bien tard dans la nuit, toute la popu- 
lation a, sur un signal donné, tiré avec une vraie rage. Des hom- 
mes de tout âge, des femmes et même des petites filles de dix 
ans, tiraient des maisons. On fusilla une vingtaine de ces force- 
nés, et parmi eux quelques femmes qui tiraient sournoisement 
dans le dos des compagnies. Le meurtre des enfants eux-mêmes, 
dans ces conditions, n'est-il pas légitime ? 

Le major Steinhoff (2) a le dessein évident de cacher la fusil- 
lade des femmes et des enfants. Il raconte que le colonel Meis- 
ter a fait fouiller les maisons, qu'on en a ramené des civils, que 
les hommes ont été placés près du mur, les femmes et les en- 
fants plus loin en aval. Quelques temps après revenant sur ses 
pas, il vit un monceau de cadavres à rendrait où se trouvaient 
les hommes prisonniers. 



(1) Annexe 44. 

(2) Annexe 48. 



290 



LE SAC DE DINANT 



Le médecin d'Etat-Major Petrenz (1), qui a visité le monceau 
de cadavres, entre dans des détails : il évalue les tués à trente 
ou quarante, des jeunes gens pour la plupart et quelques fem- 
mes. Il a trouvé sous l'amoncellement des victimes deux enfants, 
l'une de cinq ans, non blessée, à laquelle il a donné du chocolat, 
l'autre d*environ dix ans, qui avait une blessure au genoux. Il 
s'est assuré le lendemain qu'on n'a pas enterré de vivants. 

Le major Paazig (2) a vu les cadavres, " Leurs blessures font 
supposer qu elles ont été faites par des projectiles d'artillerie, „ 

Le feldwebel Bartusch (3), manifestement interrogé sur le 
meurtre de femmes et d'enfants à Dinant, essaie de le justifier, mais 
par malheur, il confond les deux scènes. Il n'a vu que la fusil- 
lade du mur Tschoffen et c'est pour celle-là qu'il invente une 
explication. " Des femmes, écrit-il, ont pu se trouver derrière le 
mur et être tuées par les balles qui ont traversé ce mur, ou bien 
elles sont tombées sous les balles des Français venant de l'autre 
rive. „ 

Dépositions contradictoires qui se détruisent l'une l'autre ! 

Voici ce qu'écrit enfin le Rapport général : 

" Aux Rivages, quelques femmes et enfants furent atteints, lors 
de l'exécution des otages. Ils avaient, à l'encontre des disposi- 
tions prises et dans la confusion générale, quitté la place qui 
leur avait été indiquée à l'écart des hommes et avaient rejoint 
ces derniers. (Annexes 45 et 46). „ 

Nous faisons remarquer avant tout que ces explications, qui 
ne sont basées sur aucun document de l'enquête, sont inventées 
de toutes . pièces par le rédacteur du rapport. Elles sont en outre 
en contradiction, formelle avec les faits. Les quarante-cinq victimes 
de Neffe ont été arbitrairement détachées d'un groupe précédent 
de prisonniers, transportées sur la rive Est de la Meuse en deux 
fois, jointes aux vingt-sept victimes de Saint-Paul et à celles 
d*autres quartiers. Il ne s'est fait, à ce moment, aucune distinc- 
tion entre les jeunes gens et les vieillards, entre les hommes, les 
femmes et les enfants. Tous furent mis en rangs par les soldats 
et poussés au mur du jardin Bourdon, contre lequel ils ont été 
fusillés. 

" Ils avaient tiré sur nous ! „ dit le Livre Blanc. Cette accusa- 
tion ne tient pas : les collines garnies de buissons et les mai- 
sons d'où prétendument les coups de feu sont partis, étaient oc- 
cupées, depuis 6 heures du matin, par les troupes allemandes. 

La vérité sur la scène du Rocher Bayard, nous allons l'apprendre 
des Allemands eux-mêmes. 

Pendant plusieurs heures, entre le moment ou ils furent 
arrachés à leurs maisons et à la fusillade, les civils de Rivages- 



(1) Annexe 51. 

(2) Annexe 49. 

(3) Annexe 10, p. 137. 



LETTRES DE l'ÉVÊQUE DE NAMUR 



291 



Anseremme ne cessèrent de protester et d'affirmer que ceux qui 
tiraient n'étaient pas des civils mais des soldats français, en petit 
nombre d'ailleurs, qui occupaient la hauteur au-dessus de Neffe, 
sur la rive opposée. 

C'est ce que redit aussi avec insistance M. Bourdon, le gref- 
fier ; obligé, sous peine de mort, de traverser la Meuse, pour 
faire cesser le feu qui venait de la rive opposée, // affirma à son 
retour que les civils étaient innocents. Son dévouement ne lui 
sauva pas la vie, pas plus qu'à son épouse et a ses enfants. 

Qu'on note bien ce détail, qu'on se l'imprime avec soin dans 
l'esprit : tous les coups de feu partaient de mains légitimement 
armées. 

Les officiers allemands, eux aussi, s'en rendaient bien compte : 
" Si les Français tirent encore, vous y passerez tousj. „ dit l'un 
deux à un groupe des deux sexes, près de la brasserie d'An- 
seremme. 

Et l'officier même qui a ordonné cette fusillade, barbare entre 
toutes, avait, peu d'instant avant l'exécution, tenu aux victimes 
le langage suivant : " Vous tous, francs-tireurs et autres, vous 
avez tiré sur nos soldats. Si les Français tirent encore une seule 
fois, tous sans exception, hommes, femmes et enfants, tous vous 
serez tués. „ 

On s'est donc vengé sur les habitants de Lefïe du feu des 
Français tirant des collines d'en face. Quant aux prétendus abus 
de la Croix Rouge, qui servirent de prétexte à la fusillade du 
mur Tschoflfen, ils n'ont jamais existé, mais les Allemands étaient 
exaspérés par le tir des Français qui venait de l'autre rive. Il 
en est de même pour la fusillade du Rocher Bayard. Les rap- 
ports allemands le confirment implicitement. 

" Le feu de l'infanterie ennemie de la rive gauche était très 
faible, „ dit le rapport des pionniers Cl). 

" Alors commença le feu ennemi de l'autre rive, écrit le ma- 
jor Steinhofï (2), et, en même temps, j'entendis quelques courtes 
salves dans mon voisinage immédiat. Je retournai sur mes pas 
et je vis un monceau de cadavres à l'endroit où se tenaient les 
hommes prisonniers. 

On n'a plus qu'à rapprocher ces déclarations de la harangue 
de l'exécuteur ! 



Le cruel auteur de la sanglante tuerie de Charrau, à Neffe, est, 
dit le Livre Blanc, le major von Zeschau, du 101™® des grenadiers. 
Celui-ci en fait un récit (3) qui relate exactement l'itinéraire 



(1) Annexe 39, p. 177. 

(2) Annexe 48, p. 187. 

(3) Annexe 40, p. 178. 



292 



LE SAC DE DINANT 



suivi, mais qui, pour l'exposé des faits, n'est qu'un tissu de 
contre-vérités. 

Pourquoi cache-t-il d'abord que ses soldats ont exterminé, en 
traversant le village de Neffe, plusieurs familles innocentes ? 

Ils arrivent ensuite au lieu dit Charrau, où cinquante et un 
habitants, dont beaucoup de femmes et d'enfants, s'étaient réfu- 
giés sous un aqueduc, dès qu'ils avaient appris que " les Alle- 
mands brillaient tout, tuaient tout „ 

Les soldats approchent de l'aqueduc. Ils aperçoivent, d'après 
le récit, un civil avec une arme en forme de carabine. C'est 
Vital Séha, le tailleur dinantais, qui se trouvait à l'angle gauche 
du pont. Il portait, assurent les témoins, un paletot roulé dans 
une lustrine en forme de gaine. Voilà ce qui a paru l'arme d'un 
franc-tireur ! .C'est lui qui, étant le mieux en vue, a du être la 
première victime. 

A entendre von Zeschau, il ordonna à cinq ou six soldats de 
tirer quelques coups, en tout dix à douze, dans l'aqueduc, pour 
faire sortir ceux qui s*y étaient réfugiés. Puis, sans dire un mot 
des victimes, il ajoute qu'il a laissé là un sous-officier qui a fait 
sortir trente-cinq à quarante civils. 

Ces paroles contiennent l'aveu du crime, mais le récit est 
tronqué, déformé, faussé. 

Au témoignage des survivants, les Allemands s'approchent, 
hurlant comme des bêtes fauves. Ils tirent sous le ponceau, des 
deux côtés. Ils y jettent des bombes à main. En un clin d'œil, 
ce n'est plus qu'un amas de chair et de sang. Il y a là une 
vingtaine de cadavres et une douzaine de mutilés. Un de ceux-ci, 
dans un lamentable état, est dirigé sur Cassel. Deux autres, con- 
duits aux Rivages avec les habitants de Neffe, y sont bientôt 
arrachés aux bras de leur père et meurent la nuit suivante. 
D'autres encore succombent, sans soins, à leurs affreuses blessures. 

Sur le pont, les soldats laissèrent les cadavres sans sépulture. 
Seul les gardait un chien, fidèle à son maître, l'enfant Bultot ; il 
ne les quitta même pas lorsque, le jeudi ou le vendredi, on dut 
carboniser les corps, et il périt dans les flammes. 

* 

* * 

Parmi les lâchetés que l'humanité fîétrit, nulle n'excite peut- 
être plus de réprobation que celle du soldat qui abuse de l'en- 
fance et du sexe faible pour se protéger des coups de l'ennemi, 
oubliant ainsi la dignité de son état. 

Dans^son communiqué officiel du 30 Août de cette année, le 
grand Etat-Major allemand a condamné lui-même, en termes 
sévères, un procédé similaire dont il incriminait une armée en- 
nemie. 

N'a-t-il pas songé qu'il signait, par là, la condamnation de sa 
propre armée, elle qui, non pas en un cas isolé, mais à chaque 



LETTRES DE L ÉVÊQUE DE NAMUR 



293 



pas pour ainsi dire, dans la traversée du diocèse, a cherché à 
se protéger derrière un rempart de civils ? 

A Dinant, le 23 Août, entre 8 et 11 heures du matin, les sol- 
dats français qui occupaient la crête de la rive Ouest voyaient 
alignés aux Rivages, au lieu dit la Redoîite, de nombreux civils, 
hommes, femmes et enfants. Et derrière ce rempart vivant, 
s'abritaient et tiraient, agenouillés, des soldats allemands ! 

La même scène s'est reproduite place d'Albeau et à d'autres 
endroits de la ville. 

Dinant compte maintes de ces pauvres victimes qui furent at- 
teintes par les balles de leurs propres amis. 

A un notable qui protestait contre cette violation criante du 
Droit des gens, l'officier se borna à répondre : " J'ai mes soldats 
à protéger ! „ 

Le lendemain matin, une dame que les soldats voulaient em- 
pêcher de se mettre en sécurité, osa dire à l'officier ; " N'êtes- 
vous pas honteux d'exposer ainsi des femmes et des enfants ? „ 
Et lui de dire : " Si notre sang doit couler, le vôtre peut bien 
couler aussi . » 

Ces faits nous rappellent l'aveu que nous faisait il y a quel- 
ques mois un officier allemand : " Cette guerre n'a rien de che- 
valeresque. Il faut reconnaître que nous, Allemands, nous avions 
une culture supérieure. Mais il est triste de dire que, à peine la 
guerre déclarée, il n'en restait plus rien. „ 

Nous signalons aussi comme une flagrante injustice d'avoir, 
sans enquête préalable, rendu les civils responsables des Quelques 
travaux de défense qu'avait faits l'autorité militaire française, 
notamment aux maisons du quartier Saint-Médard et dans les rues 
du faubourg de Leffe. Le Livre Blanc en a, d'ailleurs, grossi 
singulièrement le nombre et l'importance. 

Les Allemands oublient-ils aussi qu'ils avaient fait des travaux 
de l'espèce aux maisons des Rivages ? 

Que signifient enfin ces reproches incessants d'avoir " barricadé 
les maisons, de les avoir apprêtées pour le combat ? „ Si les 
habitants avaient soigneusement fermé portes et volets, mis par- 
fois des matelas aux fenêtres, c'étaient des mesures de précaution 
contre les balles et les bombes à main, mesures que légitimait 
la scène du vendredi soir. 



Le territoire de Dinant et des environs a été le théâtre de 
bien d'autres faits auxquels nous ne pouvons accorder qu'une 
mention accessoire. 

La chasse aux civils — vraie traque au gibier — dans les mai- 
sons, dans les rues, dans les montagnes et dans les ruines, s'est 
poursuivie pendant trois jours. On ne saura jamais les souflfrances 
qu'ont endurées les pauvres victknes, mais ont peut s'en faire 



294 



LE bAC DË DINANT 



une idée par le témoignage des survivants. Il faut le récit de 
témoins oculaires pour comprendre quelles étaient la fureur, la 
soif de sang qui animaient certains groupes de soldats, affreuse- 
ment excités contre les civils. D'autres, par des mises en scène 
terrifiantes, jetaient leurs prisonniers dans des transes mortelles ; 
ils se livraient à des simulacres de fusillade, faisaient entendre 
le cliquetis des armes, tiraient en l'air, puis disaient que c'étaient 
des francs-tireurs. Des vieillards, des infirmes, des femmes et des 
enfants sont restés ainsi, pendant des heures, sous la menace de 
la mort. Le lundi dans l'après-midi, un cadavre allemand a été 
plusieurs fois placé et déplacé, pour pouvoir dire à des groupes 
successifs de civils : " Voilà votre œuvre ! „ 

Les soldats déversaient sur les prisonniers, sans distinction de 
sexe ou de condition, un flot incessant d'injures : " Avancez, 
bestiaux humains ! „ criait un officier aux pauvres habitants de 
Neffe. 

Les journées d'emprisonnement furent aussi bien douloureuses. 
On y souffrit la faim, la soif et on y subit l'intimidation sous 
toutes ses formes. Des milliers de malheureux pleuraient des 
deuils cruels et étaient sans pain, sans abri. A l'heure présente 
encore, est-il rien de plus navrant que le spectacle de milliers 
d'habitants logés soit dans les ruines mêmes, soit dans de pau- 
vres abris ? 

Une autre page émouvante fut le douloureux exil des quatre 
cent et quinze prisonniers de Cassel. Ils furent pleurés longtemps 
comme des victimes. 

Notons, enfin, la détention, à Marche, de trente-quatre prêtres 
et religieux auxquels l'autorité allemande exprima tardivement des 
regrets pour les traitements infligés et remit une attestation d'in- 
nocence. 

Toutes les familles de- Dînant, même celles qui ne comptent 
pas de victimes, ont été cruellement éprouvées en ces journées 
affreuses. 

Et si vous doutez de nos paroles ou si vous les croyez exagé- 
rées, allez à Dinant et interrogez les survivants ; vous serez alors 
éclairés sur l'horrible tragédie. 

* 

* * 

Pour qui connaît les scènes de cruauté que nous n'avons en- 
core que très incomplètement esquissées, rien n'est pénible et 
même révoltant comme l'insistance du Livre Blanc à vanter la 
clémence des soldats allemands vis-à-vis de la population civile. 

Interrogés spécialement sur ce point à l'enquête, les chefs dé- 
posants affirment unanimement qu'" ils n'ont pas connaissance 
que leurs soldats aient commis des cruautés. „ Certains vont plus 
oin ; ils en font des prodiges de douceur. " Les habitants de 
Leffe, écrivent-ils, ont été bien traités ; quand leurs provisions 



LETTRES DE l'ÉVËQUE DE NAMUR 



295 



furent épuisées ils furent ravitaillés par la cuisine de campagne (1). „ 
Le major Schlick admire le calme que ses soldats ont opposé à 
la fureur des brutes dinantaises (2). Au Rocher-Bayard, on fait 
servir aux femmes et aux enfants du café chaud (3), de l'eau et 
du chocolat (4), Ailleurs ils donnent des cigares aux hommes, 
des sucres aux enfants (5). Des soldats, au péril de leur vie, 
sauvent des familles entières des maisons en feu (6). 

Oh ! les bons et doux soldats allemands ! Ils tuent sans respect 
d'âge et de sexe, ils pillent, brûlent et ruinent toute une ville ; 
ils laissent presque mourir de faim des milliers de personnes à 
l'abbaye, à l'étole régimentaire ; trois jours durant, ils gardent 
à la belle étoile les survivants de Neffe, dont des infirmes et 
des moribonds ; ils prennent plaisir à infliger à des milliers de 
civils toutes sortes d'angoisses et de tortures. Et voilà qu'à 
présent, au témoignage du Livre Blanc, " on n'a vu aucune sorte 
d'excès commis par les soldats allemands „ (7). C'est la moquerie 
après la cruauté ! 

Nous ne voulons pas dire, pourtant, que, dans notre pensée, 
les officiers et les soldats qui ont passé à Dinant soient tous 
coupables. Non! Les Dinantais eux-mêmes ont rendu justice à 
l'humanité de certains d'entre eux. Mais oser, comme le fait le 
Livre Blanc y présenter la conduite des troupes comme ayant 
été à l'abri de tout reproche, c'est ce qui soulève la plus vive 
et la plus légitime indignation ! 

IV. — La question de la préméditation 

Une chose, quelque horrible qu'elle soit, paraît certaine : c'est 
que le sac de Dinant était prémédité. 

Qui en douterait devant les témoignages suivants, qui seront 
publiés un jour avec toutes les circonstances de lieux, de noms 
(tant d'officiers allemands que de civils), et dont nous attestons 
l'authenticité? 

Trois jours avant la catastrophe, à 25 kilomètres de Dinant, 
un colonel des grenadiers se trouvant chez une personnalité qui 
a une seconde résidence à Dinant, Ta exhortée à ne pas y 
retourner, parce que ''Dinant doit être entièrement détruit,,. 

Le 22 Aoiit, dans la soirée, dans une localité sise à 10 kilo- 
mètres au Sud-Est de Dinant, un major d'infanterie a dit à un 
notable qui assistait au repas de l'Etat-Major : 



(1) Annexe 36. 

(2) Annexe 44. 

(3) Annexe 5. 

(4) Annexe 58. 

(5) Annexe 76. 

(6) Annexe 53. 

(7) Annexe 89. 



" Vous connaissez Dinant ? C'est une belle ville. // nen res- 
tera pas pierre sur pierre. „ 

Il avait aussi glissé dans la conversation "que les habitants de _ 
Dinant aimaient bien les Français „. 

Le 22 Août, à 9 heures du soir, un capitaine et trois lieute- 
nants soupaient dans une localité sise à l'Est de Dinant. Le 
capitaine dit à soit hôte : " Demain, Dinant tout brûlé et tout tué. „ 
Et comme on lui en demandait la raison, il répondit: "Nous 
trop d'hommes perdus. „ Le capitaine ajouta : " Vous n'avez pas 
de proches parents à Dinant ? Je les ferais prendre et amener ici, 
pour les mettre en sûreté. „ ^ 

Le 21 Aoiit, vers le soir, des dragons et des cyclistes se 
trouvaient cantonnés dans un village situé à environ 20 kilomètres 
au Sud-Est de Dinant. 

S'adressant à la maîtresse du logis, quelques soldats parlèrent 
d'abord de Sorinne, puis de Dinant. 

" Demain, Dinant tout kapout, tout, tout „ , ponctuèrent-ils. La 
dame leur montrant son enfant, ajouta : " Pas les femmes et les 
enfants ? „ 

" Si, tout, tout ; pas moi, mais ceux-là „ , dit Tun deux, dési- 
gnant ses camarades. 

Dans une autre maison de la même localité, un soldat dit à 
un vieillard, en lui offrant une chaise : " Vous bon ? — Oui, 
répondit le vieillard ; nous, pas faire de mal. — AlorSy ajouta 
le soldat, nous, bon aussi; mais Dinant, mauvais et demain, 
Dinant, tout kapout, tout tout. „ 

Le 23 Août, à 4 heures 15 minutes du matin, un Oberleutnant 
des grenadiers entra chez un notable de Dinant, en compagnie 
d'un sous-officier et d'un soldat. Sur les instances de la maîtresse 
de la maison qui savait l'allemand, l'officier consentit à ne pas 
expulser la famille de la maison, mais ajouta : " Vous serez quand 
même obligés de sortir, car nous avons l'ordre de brûler la ville. „ 

Il est impossible que des témoignages si divers et si précis, 
donnés par des personnes de haut rang, ne révèlent pas une 
résolution préméditée et connue des troupes. 



En finissant, une réflexion se présente à notre esprit. Notre 
travail, va-t-on nous objecter, est bien sobre, trop sobre de citations 
de personnes clairement identifiées ; il est insuffisant aussi quand 
à l'exposé des faits. 

Voici notre réponse : 

Qu'on se mette en face de notre situation, à nous, Belges, 
pendant la durée de l'occupation. Impliquer des personnes dans 
les faits racontés serait certainement une action imprudente, 
dangereuse. Ah ! si l'on voulait nous promettre l'impunité qui 
revient de droit à tout témoin qui dépose avec sincérité et en 



LETTRES DE l'ÉVÊQUE DE NAMUR 



connaissance de cause, alors nous n'hésiterions pas à les identifier 
sur-le-champ. 

En attendant, nous gardons par devers nous les témoignages 
nombreux recueillis au lendemain des événements, alors que les 
souvenirs étaient encore dans toute leur vivacité. 

Quoi qu'on fasse, ces témoignages accablants paraîtront au grand 
jour, sous la signature des personnes les plus honorables. 

* 

* * 

Un dernier mot, qui comportera la conclusion. 

De l'examen du Livre Blanc ressort avec évidence un fait 
indéniable : La légende des francs-tireurs belges repose sur une 
simple affirmation de P armée allemande, affirmation quelle est dans 
^absolue impossibilité de prouver. 

Ce qui revient à dire que la conduite des armées allemandes, 
en nos régions, a été une série d'actes injustifiés et inhumains à 
régard de populations innocentes. 

Namur, le 31 Octobre 1915. 



f Th. Louis, Évêque de Namur. 



Table des Anlagen 



PAOES 

Anl. 1 — Extrait du Journal de Guerre de TEtat-Major du Xll^e 

corps d'armée 68 

2 — Extrait du rapport de combat du régiment de fusi- 

liers no 108 72 

3 — Extrait du rapport de combat de la 1ère compagnie du 

bataillon de pionniers n^ 12 .... 72 

4 — Déposition de Biichner, soldat au bataillon de pion- 

niers n^ 12 73 

5 — Déposition du sous-lieutenant Brink au même bataillon 5, 86, 172 

6 — Extrait du rapport de combat du régiment du roi 

nO 100 86, 167 

7 — Déposition du lieutenant-colonel comte Kielmannsegg, 

lieutenant-colonel au régiment du roi n*^ 100 164 

8 — Déposition du capitaine von Montbé, régiment du 

roi no 100 225 

9 — Déposition du sous-lieutenant Prietzel .... 169, 215 

10 — Déposition du vizefeldwebel Bartusch tambour du l^r 

bataillon du régiment du roi n*^ 100 . . 173 

11 — Déposition de Stkaczinsky, grenadier de réserve à la 

2™e compagnie du régiment d'infanterie 103 205 

12 — Extrait des rapports de combat de l'Etat-Major de la 

46 me brigade d'infanterie et des régiments n^ 108 

et 102 82 

13 — Déposition de Schneider, caporal à la lOme compagnie 

du régiment de fusiliers n° 108 . . 148 

14 — Déposition de Horn et de Matthes, caporaux au régi- 

ment de fusiliers n» 108 . . . . 149 

15 — Déposition de Korner soldat à la ll'^e compagnie du 

régiment de fusiliers n^ 108 . . 149 

16 — Déposition du général-major Francke commandant du 

régiment d'infanterie n^ 182 . . . 146 

17 — Déposition de Soring caporal à la 12™^ compagnie du 

régiment d'infanterie n^ 182 . . . . I46 

18 — Déposition de Einax caporal à la 11"^^ compagnie du 

régiment d'infanterie n^ 182 ... . 148 

19 — Extrait des rapports de combat du régiment d'artillerie 

de campagne n^ 12 84 

20 — Extrait du rapport de combat du régiment d'artillerie 

de campagne n^ 48 85 

21 — Extrait du rapport de combat du régiment d'artillerie 

lourde n<^ 19, 1er bataillon 85 

22 — Extrait du rapport de l'Etat-Major de la 64rae brigade 

d'infanterie 92 

23 — Extrait du rapport de combat du régiment d'infanterie 

n« 178 98 

24 — Déposition du lieutenant-colonel Kock au même 

régiment 99 



TABLE DES ANLAGENi 299 

Anl. 25 — Rapport succinct du 2me bataillon du même régiment 99 



26 — Rapport du capitaine Wilke, ô^e compagnie du même 

régiment 107 

27 — Rapport de la 7n>e compagnie du régiment d'infanterie 

n^ 178 (capitaine John) 118 

28 — Rapport de la compagnie dn régiment d'infanterie 

n*^ 178 (sous-lieutenant Kipping) ... 121 

29 — Rapport de la 8i"e compagnie du régiment d'infanterie 

n*^ 178 (déposition du sous-officier Mâcher) . 126 

30 — Déposition du major Frânzel du régiment d'infanterie 

n« 178 101 

31 — Déposition de Stiebing vizefeldwebel, 3"ie compagnie 

d'Ersatz du régiment d'infanterie n^ 178 . 129 

32 — Déposition de Bauer, vizefeldwebel ff. d'officier à la 

6™e compagnie du régiment d'infanterie n° 178 120, 213 

33 — Extrait du rapport de combat du régiment d'infanterie 

nO 103 137 

34 — Déposition de Langheld, major au régiment d'infan- 

terie nO 103 137 

35 — Déposition de Ritchter sous-lieutenant à la 1er com- 

pagnie du régiment d'infanterie n° 103 . . 138 

36 — Déposition du sous-lieutenant Martin, à la 2^6 com- 

pagnie du régiment d'infanterie n^ 103 . . 205, 225 

37 — Rapport de la 8'ne compagnie du régiment d'infanterie 

n« 178 (lieutenant Lucius) 132 

38 — Déposition du capitaine Nitze, commandant la com- 

pagnie de mitrailleuses du régiment d'infanterie 

n^ 177 144 

39 — Extrait du rapport de combat de la 3^6 compagnie 

de pionniers de campagne .... 179 

40 — Déposition du major von Zeschau, commandant de 

bataillon au régiment de grenadiers n^ 101 . 194 

41 — Déposition du sous-officier Faber, lOf^e compagnie du 

régiment de grenadiers n*^ 101 . . . 195 

42 — Déposition de Schlosser, grenadier à la lO^e compa- 

gnie du régiment de grenadiers n° 101 . . 195 

43 — Extrait du rapport de combat du régiment de grena- 

diers no 101 185 

44 — Rapport du major Schlick, commandant du 1er batail- 

lon du régiment de grenadiers n^ 101 . . 186 

45 — Déposition du major von Zeschau, adjudant près du 

commandant en chef du Xll^e corps d'armée 179 

46 — Déposition du capitaine Ermisch, de la 1ère compagnie 

de pionniers de campagne .... 180 

47 — Déposition du baron von Rochow, lieutenant au régi- 

ment de uhlans n» 17 . . .. . . ^ 198 

48 — Déposition du major Steinhoff, commandant des pion- 

niers du Xllme corps d'armée .... 181 

49 — Déposition du major Paasig, commandant de la co- 

lonne de munitions du XlJfne corps d'armée 199 

50 — Déposition du dr. Kaiser, aumônier divisionnaire catho- 

lique à la 32me division d'infanterie . . 200 

51 — Déposition du médecin de bataillon Petrenz, stabsartz 

auprès du commandement du train du Xll^e 

corps d'armée ....... 189 

52 — Déposition de Steglich, soldat à la compagnie de mi- 

trailleuses du régiment d'infanterie n^ 103 . 226 



300 tABLE DES ÀNLAGEN 



Anl. 53 — Déposition du vizeveldwebel Bartsch, compagnie de 

mitrailleuses du régiment d'infanterie n*^* 103 226 

54 — Déposition de Hentschel, réserviste à la 9"ie compa- 

gnie du régiment d'infanterie n*^ 103 . 205 

55 — Déposition du dr. Sorge, médecin assistant de réserve 

au 1er bataillon du régiment de fusiliers n^ 108 210 

56 — Déposition de Lauterbach, sous-officier à la lO'î^e com- 

pagnie du régiment de fusiliers n^ 108 . . 214, 218 

57 — Déposition de Bischoff, grenadier à la T^e compagnie 

du régiment du roi n" 100 206 

58 — Déposition du vizefeldwebel Ebert, à la 11 "^e compa- 

gnie du régiment de grenadiers n^ 101 . . 206 

59 — Déposition de Rost sous-officier du service de santé, 

6«e compagnie du régiment de fusiliers n^ 108 74, 219 

60 — Déposition de Lange, fusilier de réserve, 7'ne compa- 

gnie du régiment de fusiliers n° 108 . . . 74 

61 — Déposition de Vorwieger, fusilier ô^e compagnie du 

régiment de fusiliers n^ 108 . . . 75, 219 

62 — Déposition de Hund, réserviste à la 12nic compagnie 

du régiment d'infanterie n^ 178 . . 134 

63 — Déposition de Trenker, soldat à la 12'ne compagnie 

du régiment d'infanterie n*^ 178 . . . 204 

64 — Rapport du sous-lieutenant Noack, commandant la 

compagnie de mitrailleuses du régiment d'infan- 
terie n» 102 139 

65 — Dépositions de Biichncr et Ulbricht, soldats à la com- 

pagnie de mitrailleuses du régiment d'infanterie 

102 140 

66 — Déposition de Kahler, soldat à la compagnie du 

régiment de fusiliers n^ 108 . . . . 212 

67 — Déposition du Kôckeritz, médecin assistant de 

réserve 210, 219 

68 — Déposition de Martin, sous-officier à la 10^^ "compa- 

gnie du régiment du roi n^ 100 . . . . 213 

69 — Rapport du régiment du roi n° 100 (capitaine 

Zeidler) 214 

70 — Déposition de Esche, sous-officier à la lOn^e compa- 

gnie du régiment du roi n° 100 .... 215 

71 — Déposition du Lange, médecin au Illme bataillon 

du régiment d'infanterie n<^ 178 . . . . 135 

72 = Déposition de Ostmam, sous-officier, infirmier à la 

5i"« compagnie du régiment de grenadiers n° 101 207 

73 — Déposition de Muller, soldat à la 2me compagnie du f 

bataillon de pionniers n^ 12 . . 217 

74 — Déposition du Dr Holey, médecin du Ill^e bataillon 

du régiment de fusiliers n^ 108 . . . . 220 

75 — Déposition de Wahl, caporal à la 5"ïe compagnie du 

régiment de fusiliers n^ 108 .... 220 

76 — Déposition de Wilkommen, fusilier à la 7me compa- 

gnie du régiment n« 108 220 

77 — Déposition de Ochmingen, caporal à la 6"ie compa- 

gnie du régiment de fusiliers n° 108 . 221 

78 — Déposition du capitaine von Lippe, colonne légère 

de munitions du lime groupe du l^" régiment 

d'artillerie de campagne n^ 12 . . . . 221 

79 — Déposition de Oôpfert, vizefeldwebel au régiment 

d'infanterie n" 178 105 



TABLE DES ANLAGEN 301 

AnI. 80 — Déposition du sous-lieutenant Loser, 5me compagnie 

du régiment du roi n° 100 227 

81 — Déposition de Teubner. sous-officier à la compagnie 

de mitrailleuses du régiment d'infanterie n*^ 103 227 

82 — Déposition de Richter, caporal à la ô^e compagnie du 

régiment d'infanterie n*^ 103 . . . . 227 

83 — Déposition du sous-lieutenant Lemke, ô^e compagnie 

y du régiment d'infanterie n<^ 103 . . . 201 

84 — Déposition du capitaine Schroëder, commandant la 

6me compagnie du régiment d'infanterie n*^ 103 228 

85 — Déposition du capitaine von Luder, commandant le 

lime bataillon du régiment d'infanterie 103 229 

86 — Déposition du sous-lieutenant Florey, adjudant de 

régiment au régiment de grenadiers n^ 101 . 228 

87 — Déposition du Dr Marx, médecin assistant du ba- 

taillon du régiment du roi n^ 100 . . . 228 



Table des Matières 



PAGES 



CHAPITRE I. — Dinant, sa topographie, sa population . . . 5 

„ II. — Les premiers jours de guerre 8 

„ III. — L'agonie de la ville 14 

„ IV. — Le désastre 18 

„ V. — Un coup d'oeil sur le " Livre Blanc „ . . . 23 

„ VI. — L'accusation 31 

„ VII. — La défense 50 

„ VIII. — Le complot 60 

„ IX. — Un rapport d'Etat-Major 68 

„ X. — -La nuit de 21 au 22 Août 72 

„ XI. — Le bombardement de la ville 81 

„ XII. — Les tueries de Leffe 98 

„ XIII. — Récit d'un religieux français 151 

„ XIV. — Le centre de la ville et fe faubourg St. Paul . . 164 

„ XV. — Le massacre des innocents 178 

„ XVL — A Neffe 194 

„ XVII. — Derniers coups de feu 198 

„ XVIII. — La question des plombs 204 

„ XIX. — Atrocités dinantaises 212 

„ XX. -- Leur bonté 225 

„ XXI. — La préméditation 231 

„ XXII. — Conclusion .236 

Appendice: I. — Extrait du Livre Gris belge. — Sac et massacres 

de Dinant) 243 

„ II. — Lettres et protestation de Mgr Heylen Évêque de 

Namur 272 

Table des Anlagen 298